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    Chronique

    Religions: L’adhésion aveugle est une perversion
    Par le Pr. Alain Bentolila

    Par L'Economiste | Edition N°:3610 Le 07/09/2011 | Partager

    Le Pr. Alain Bentolila est linguiste, et est président du centre de formation à distance de la Méditerranée (FODEM) de l’Université Paris-Descartes.
    Il a été conseiller du président Jacques Chirac. Il a aussi publié de nombreuses chroniques dans les colonnes de L’Economiste. Il dirige et rédige aussi des collections de livres éducatifs

    On n’entre pas en religion les yeux bandés et l’intelligence bridée. On doit aller soi-même chercher sur les textes laissés par d’autres en d’autres temps (voir encadré : C’est quoi, une religion ?). Ces traces ne sont pas conservées pour que l’on y mette servilement nos pas ; elles sont les interprétations et les témoignages d’une communauté croyante soumis à la lecture, offerts à la discussion collective.
    L’adhésion religieuse aveugle pervertit le principe religieux et ouvre la voie aux mouvements intégristes les plus détestables.
    Des prophètes autoproclamés exploitent les faiblesses et les peurs, les frustrations et les ressentiments. Ils profitent de la crainte ou de l’incapacité de certains d’ouvrir, grâce à la maîtrise de la langue, les portes de discours et de textes ainsi protégés de tout questionnement. L’insécurité linguistique de certains groupes sociaux est le meilleur allié de tous les intégristes religieux et des gourous sectaires. Privés de leur droit au questionnement, à l’analyse et à l’interprétation dès lors que le verbe s’en va quérir au-dessus de leur humaine condition des raisons de dépasser son obsédante absurdité, les illettrés doivent se résoudre à ce que les mots du sacré ne soient que des mots d’ordre, que les phrases du sacré se changent en formules magiques ou en signes de reconnaissance pseudo-identitaires.
    Mais au-delà de ceux qui lisent avec difficulté, bien peu nombreux sont ceux qui aujourd’hui prennent le soin de lire et d’interpréter les textes religieux, mais aussi philosophiques ou littéraires. On se contente souvent de parler de ce qu’on a entendu dire d’un livre sacré ou profane ; on se donne rarement la peine de lire soi-même, de s’interroger soi-même sur le sens qu’il a voulu nous transmettre et que nous avons le droit d’interpréter. Notre société a pris la détestable habitude de déléguer ses pouvoirs de compréhension, tout comme elle a accepté paresseusement de déléguer ses pouvoirs de décisions sociales et politiques. Chacun a perdu la foi en la puissance de son intelligence singulière et en la qualité de son pouvoir d’analyse. Sur le plan religieux, cela se traduit par des comportements de soumission communautaire, des formes de prosélytisme de plus en plus insidieuses et une insupportable utilisation du sacré à des fins lucratives.

    Les jeunes, convoitises des prosélytes

     

    Les jeunes sont, eux, au centre des convoitises des prosélytes. Quelles que soient leurs obédiences, ces derniers veulent mettre la main sur les enfants le plus tôt possible sous les prétextes les plus présentables : les aider à faire leurs devoirs, leur inculquer des règles de bonne conduite, les préserver de la tentation des drogues, les détourner des trafics illégaux. Tout cela paraît excellent et on aurait tendance à féliciter toutes ces associations communautaires de toutes confessions pour le rôle éminemment utile qu’elles jouent en complément de ce que l’école et la famille tentent d’apporter en termes d’éducation et d’instruction.
    Pourtant lorsqu’on y regarde de plus près, on se rend compte que chacune des règles de vie apparemment raisonnables est toujours présentée comme « religieusement légitimée ». Il faut travailler à l’école, non pas pour réussir dans la vie, mais parce que le Livre le dit; il ne faut pas toucher à la drogue, non pas pour préserver sa santé, mais parce que le Livre l’impose. Comme si l’ensemble des activités éducatives, culturelles et sociales étaient nécessairement soumises à la norme religieuse venue du fond des âges. Tout commence et tout finit par le Livre, source de tous les savoirs, premier et dernier décisionnaire de l’interdit et du licite. On voit bien le danger. Pour ces prosélytes de toutes confessions, le livre sacré a réponse à toutes les questions, à tous les problèmes. L’interprétation des textes indique non seulement quel est le juste comportement, mais pourquoi (ndlr: souligné par l’auteur) il est juste.
    Des interprètes autoproclamés deviennent ainsi des maîtres à vivre et à penser. D’abord pour épauler apparemment la morale, puis, peu à peu, pour imposer de fausses explications du monde et instiller des idées de haine et de refus de l’Autre.
    Hormis les plus radicaux, les mouvements intégristes n’attaquent pas frontalement enseignants et parents. Mais ils ne leur concèdent qu’un droit limité, et encore à condition que certaines explications historiques, philosophiques et scientifiques ne se soient pas contradictoires avec les dogmes religieux. A moins de l’investir et d’en faire leur propre porte-parole, les mouvements intégristes contestent au maître d’école son droit de dire ce qui est juste pour tous les élèves. Ces groupes extrémistes contestent au maître d’école la possibilité d’identifier les fondements moraux en dehors des dogmes qu’ils posent eux-mêmes.
    Avec véhémence et autorité, les extrémistes décident de ce qui est vrai et s’arrogent le droit exclusif d’en démontrer la justification. Or, dès lors que l’on mélange science et religion, on pervertit l’une et on dénature l’autre.

    C’est quoi, une religion?

    UNE religion digne de ce nom doit offrir à l’intelligence l’immense quantité des discours patiemment formulés, des textes soigneusement transcrits et sans cesse interprétés, sans cesse discutés. C’est le libre accès à cette richesse intellectuelle produite collectivement d’âge en âge, intimement mêlée à l’histoire des peuples dont la foi n’a pas annihilé l’intelligence, qui constitue la garantie d’une religion sincère, tolérante et légitime. Quel que soit le nom du dieu qu’elle vénère, c’est ce qui la différencie définitivement d’une secte. Si la foi s’impose au croyant comme une nécessité, une religion, elle, exige une pleine lucidité lorsqu’on choisit d’y adhérer. Celui qui entre dans une religion, quelle qu’elle soit, doit se donner la peine d’aller en questionner lui-même les discours et les textes. Il faut qu’il soit capable de faire l’effort du sens et ainsi confronter ses propres interprétations à celles des autres avec autant de conviction que de respect. Entrer en religion, c’est pénétrer dans une immense bibliothèque qui conserve la trace de ce que, de génération en génération, les hommes ont écrit pour d’autres hommes à propos de la parole de Dieu.

    Crème solaire casher

    LE profit est en effet souvent au bout du chemin de la crédulité religieuse! Les mots du sacré sont devenus vénaux. «Halal» et «casher» sont aujourd’hui des marques déposées qui font vendre. Tant qu’il s’agit de viande, on peut comprendre, mais la supercherie dévoile toute son ampleur lorsqu’on vend au nom de Dieu des bonbons, du sel, du poivre, des produits de beauté et, tout dernièrement, des articles de jeux sexuels (à condition, bien sûr, qu’ils soient utilisés dans le strict cadre du mariage). Comment peut-on imaginer que des êtres pensants croient que le fait d’utiliser une crème solaire casher leur attirera les bonnes grâces du tout-puissant ? Comment est-il possible que les médias et les intellectuels, obéissant à la peur panique de contrevenir au théologiquement correct, ne dénoncent pas avec force une telle stupidité?  Ces marchands du temple sont, sous couvert d’un commerce anodin, les complices des pires comportements d’exclusion et d’enfermement, et… s’en mettent plein les poches.

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