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    Economie

    Le problème n’est pas le niveau du déficit…c’est d’arriver à le financer
    Entretien avec Mohamed Berrada, ancien ministre des Finances

    Par L'Economiste | Edition N°:3600 Le 22/08/2011 | Partager
    Le Pr. Mohamed Berrada révise ses classiques et module son libéralisme
    Le déficit du commerce extérieur plus grave que celui du budget
    Les générations futures devront payer l’addition

    Mohamed Berrada (à gauche) côtoyant Habib El Malki, au Forum de Paris-Casablanca Round, qui se tient chaque année début février. Tous deux anciens ministres, ils se disent préoccupés par le dérapages des finances publiques, surtout en ce qui concerne les comptes extérieurs plus difficiles à financer que les déficits budgétaires

    La question est à peine éclipsée par les batailles politiques: avons-nous les moyens de soutenir nos finances publiques, alors que, circonstance aggravante, le monde est devenu précaire, volatil? Ancien ministre des Finances, au fourneau lors de la grande crise des années 80-90, Mohamed Berrada montre que les dangers sont davantage sur la balance commerciale que sur le budget. Mais cela n’est pas fait pour rassurer…
    - L’Economiste: On parle beaucoup du budget, peu des comptes extérieurs…
    - Mohamed Berrada: C’est dommage, car tout est lié. La détérioration de nos comptes extérieurs, la baisse de nos réserves de change, les tensions monétaires qui en découlent avec la remontée probable des taux d’intérêt, tout cela se répercute inévitablement sur le Trésor. Car, un déficit extérieur, il faut le financer et c’est plus difficile que pour le budget
    Il faut aussi bien savoir qu’une aggravation de notre endettement, au-delà des limites acceptables, ferait réagir les agences de notation et alourdirait donc le coût de financement de l’économie nationale. N’oublions pas les coûts de l’ajustement et du rééchelonnement des années 80-90, dont l’origine remontait aux dérapages des années 70.

    - Le prochain gouvernement devra gérer le passif de son ou de ses prédécesseurs...
    - La vie politique est ainsi faite. La mémoire des gens est courte. En économie, les effets des politiques n’apparaissent souvent qu’à moyen terme. Regardez les souffrances actuelles d’Obama. Il n’est pas responsable de la dette publique qu’on lui demande de régler aujourd’hui. Ce sont les Républicains qui l’ont produite! Ils ont laissé déraper les crédits à la consommation car tout le monde y trouvait son compte. Et c’est ainsi qu’on est parvenu à la crise des subprimes. Devant la menace de faillite des institutions financières, cette dette privée est devenue publique avec toutes les conséquences que vous connaissez.
    - Je pensais au Maroc!
    - Ma réflexion est d’ordre général. Mais, c’est vrai, le travail du futur gouvernement ne va pas être facile, en dépit des contraintes compréhensibles que l’actuel gouvernement est amené à gérer. Les augmentations des salaires, les engagements de recrutement, les nominations... à la veille d’un départ, ne me semblent pas très logiques, ni fair-play. Les dérapages des charges de compensation bouleversent toute prévision, mais elles viennent de l’absence d’action responsable et de réforme structurelle courageuse.... Même si c’est impopulaire. Un gouvernement responsable doit avoir une vision à long terme en pensant aux conséquences de sa politique sur les générations futures. Il ne doit pas gérer les affaires au jour le jour, en veillant surtout à sa popularité, en laissant les autres payer l’ardoise.
    - Y a-t-il un niveau d’endettement au-dessus duquel on ne peut pas survivre? La Grèce et les USA ont des niveaux record.
    - Le problème c’est que nous ne sommes ni les Etats-Unis, ni la Grèce. Les USA paient leur dette avec des dollars qu’ils fabriquent. La Grèce bénéficie de solidarité régionale. Pour moi, la solidité de l’euro est un engagement politique de l’Union et sa mort n’aura pas lieu.
    En ce qui nous concerne, c’est dommage, mais on n’y peut rien: nous ne payons pas les importations en dirhams. La question n’est pas de savoir quel est le niveau d’endettement à ne pas dépasser, mais quelle est notre capacité de remboursement. Autrement dit, notre économie peut-elle générer assez de cash-flows? Malheureusement, non, puisqu’on importe deux fois plus qu’on n’exporte....
    - Pourtant, l’inflation est basse.
    - C’est vrai, elle est inférieure à 2%. C’est important pour la stabilité du cadre macro-économique. Le gouvernement doit protéger le pouvoir d’achat. Il y a deux autres facteurs: la concurrence due à l’ouverture commerciale et un taux de change du DH relativement élevé. Les deux ont favorisé les importations et donc pesé sur les prix intérieurs, mais au détriment des exportations comme de la production nationale. Une politique économique a toujours des effets collatéraux.
    - Pouvons-nous vivre avec un taux de couverture du commerce extérieur inférieur à 50%?
    - Oui, tant que les transferts des MRE, les recettes du tourisme et les transferts en capital étranger couvrent largement et de manière structurelle ce déficit commercial.
    Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Le déficit courant est remonté à plus de 4% du PIB. Les réserves de change nécessitent de nouveaux concours extérieurs pour rester au même niveau, ce qui signifie plus d’endettement. Or, ces transferts sont liés aux conjonctures économique et politique, largement imprévisibles. Un simple attentat peut remettre en question l’équilibre de la balance des paiements.
    - Que faire alors pour réduire cette dépendance?
    - Renforcer la diversification du tissu économique. Incontestablement, les réformes structurelles entreprises au cours des trois dernières décennies y ont aidé. Mais la situation reste fragile, comme le montre le déficit de la balance commerciale.
    - Les phosphates et le pétrole jouent un rôle moteur...
    - Très bien! Faites le calcul sans eux! Vous voyez que la situation s’aggrave: les importations à fin juin 2011 sont passées de 113 à 132 milliards de dirhams, alors que les exportations sont passées de 54 à 62 milliards. Le déficit extérieur grimpe de 59 à 70 milliards. Le taux de couverture tombe à 47%. De grâce, ne vous cachez par derrière le prix du baril ou de la tonne de phosphate!
    - Certes, mais cela ne date pas d’hier.
    - Oui, ce qui veut dire que le Maroc consomme et importe de plus en plus et produit et exporte de moins en moins. La politique économique pour booster la consommation, comme l’augmentation des salaires du public et privé ou la baisse de la fiscalité sur les revenus, n’arrive pas à favoriser l’investissement. Cette politique de revenus bénéficie en premier lieu aux entreprises à l’étranger. C’est un transfert déguisé de la richesse nationale vers l’étranger!
    - Le gouvernement qui sera issu des urnes aura donc beaucoup de pain sur la planche. Quelles seront ses priorités?
    - Je ne peux pas les identifier à sa place. Mais d’une manière générale, je le dis franchement, il faut mettre le pays au travail. Redresser la barre pour éviter qu’on ne soit qu’une simple société de consommation. Donner la priorité à la production nationale. Restaurer la valeur travail. Gratifier l’effort. Expliquer à tous les partenaires que pour consommer, il faut d’abord produire, et que pour produire, il faut travailler, et que le travail est la seule source de revenus. Nous avons besoin d’un profond changement des mentalités. C’est difficile, je le sais, mais c’est possible, dans le cadre d’une vision globale à long terme où l’éducation tient une place centrale, et à laquelle toutes les composantes de la société adhèrent.

    Un grand serviteur de l’Etat

    Mohamed Berrada, industriel et créateur d’entreprise, professeur universitaire (comptabilité et économie), a aussi été ministre des Finances, ambassadeur en France (le plus important des postes diplomatiques du Royaume), PDG et DG de deux très grands établissements publics (l’OCP et la RAM). Il gère en outre les fondations créées par sa famille pour venir en aide aux mères et aux enfants des quartiers défavorisés (Fondation Koultoum, -avec sa sœur Fikria-), aux hôpitaux et centres de santé publics et aux étudiants (Fondation Links). Il est membre du Conseil supérieur de l’enseignement (CSE) et de l’Institut royal des études stratégiques (IRES). Il faut noter qu’en tant que ministre des Finances de 1985 à 1993, il a poursuivi le redressement dans le cadre du PAS jusqu’à la fin du processus, ce qui a imposé de très nombreuses et délicates réformes: marchés financiers, banques, budget, gestion déléguée, commerce extérieur… Il a particulièrement fait preuve de pédagogie pour changer les modes de raisonnement en vigueur dans le Maroc de cette époque. En tant que PDG de la RAM de 2001 à 2006, il a opéré un redressement particulièrement remarqué et ce, dans des conditions extrêmes, celles du 11 septembre 2001 et de la reconfiguration mondiale des flottes.

    L’autre libéralisme

    DE bonne grâce, l’ancien ministre des Finances accepte la pique sur son évolution. Il a introduit l’idée libérale au Maroc, aujourd’hui il réclame la présence de l’Etat: «Les réalités économiques ne sont pas toujours en harmonie avec les théories». Le libéralisme donne une meilleure croissance lorsqu'il a un secteur public fort. Il cite le cas de la Corée du Sud, sans pétrole, ni charbon, grand pays industriel, «parce que l'élite éclairée au pouvoir l'a voulu et a su associer tous les acteurs à l'élaboration d'une vision à long terme, où les grands groupes tiraient des PME». «Pourquoi pas le Maroc? Avec une dose de patriotisme, il pourrait devenir un grand pays industriel naturellement inséré dans l'espace euro-méditerranéen, comme la Corée du Sud s'était insérée dans l'espace japonais».

    Propos recueillis par Nadia SALAH

                                                                                                                                                                     

    Une nouvelle race d’entrepreneurs…

    Beaucoup d’entrepreneurs n’investissent pas dans l’industrie car «ils sont habitués à des situations de rente et préfèrent se placer dans des secteurs fortement spéculatifs comme l’immobilier», regrette Mohamed Berrada. Les projets industriels «exigent une vision à long terme, des investissements humains et matériels performants et une recherche permanente de compétitivité». Il reconnaît que ce «comportement correspond au système dans lequel ils évoluent». Il souligne que l’environnement juridique, administratif et social «ne se prête pas toujours à la compétitivité industrielle dans un monde ouvert à la concurrence». Industriel lui-même, il cite la dégradation des quartiers industriels, les inondations surprises, les difficultés d’accès, ou encore les grèves à répétition dans différentes administrations; des services communaux qui découragent, sans réaction des responsables, souvent absents. Et, ajoute-t-il, «sans parler de l’effet Ramadan et de ses deux mois de congé, et du nombre élevé de jours fériés et chômés, en comparaison avec les pays concurrents». A ses yeux, ceci illustre la faible importance accordée à l’industrie, à la production; alors que les quartiers résidentiels, ceux des magasins franchisés, jouissent des meilleures attentions. «Nos choix urbains montent d’une vraie société de consommation». 
«Nous avons besoin d’un renouvellement de toutes nos élites: la jeunesse promet beaucoup, c’est notre espoir», dit-il en citant les opérations «d’entreprise à l’école» de Injaz, par exemple. Il faut bien comprendre, conclut-il, que c’est l’entreprise qui produit les ressources financières. «A chaque fois qu’une entreprise se crée et se développe, elle génère au profit du Trésor un flux monétaire permanent considérable». Si l’Etat veut améliorer l’état de ses finances, «il faudrait commencer par cesser de regarder les entreprise avec suspicion».

    N.S.

                                                                                                                                                           

    Redevenir industriel: «Yes, we can»!    

    POUR le Pr. d’économie, pas de doute, «le déficit commercial vient d’un mal profond»: la perte de compétitivité industrielle. Le résultat est que «les dizaines d’accords commerciaux, au lieu de donner un coup de fouet à nos exportations, ont produit un effet inverse». Il cite les produits chinois ou encore les centrales de distribution turques. Les produits chinois envahissent rues et magasins, alors que les entreprises turques créent des centrales de distribution sur l’ensemble du territoire pour vendre leurs produits. Pendant ce temps, «nos entreprises industrielles, devant une concurrence à laquelle elles ne sont pas préparées, ferment tranquillement leurs portes pour devenir, avec moins de risques, importatrices»! Comme si «nous devenions une sorte de plateforme commerciale». Et en plus, c’est sans risque, ajoute Berrada.
    Pourtant, il y croit: «Nous avons toutes nos chances de devenir un grand pays industriel aux portes de l’Europe». Pour lui, la Chine se transforme et «desserrera son étreinte concurrentielle sur nous». De nouveaux marchés nous seront donc accessibles, dit-il, à condition de moderniser, de rénover les installations industrielles et d’en ouvrir de nouvelles. Il faudra des «soutiens sérieux» de l’Etat, voire des «implications directes, comme au début de l’Indépendance», sur les projets «industriels stratégiques». L’ancien ministre reprend aussi l’idée de «synergie public-privé»: On a besoin de locomotives!
    En bon enseignant, il prend le sujet par un autre angle, celui de l’emploi, pour aboutir au même point: seul un fort secteur industriel peut offrir des emplois à la jeune population rurale, alphabétisée, qui ne va pas manquer de prendre le chemin des villes dans les années qui viennent.

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