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    Chronique

    Manger: Du cru au cuit
    Par Driss Alaoui Mdaghri, professeur et ancien ministre

    Par L'Economiste | Edition N°:3588 Le 04/08/2011 | Partager

    Poursuivons, aimable lecteur, une entreprise essayée, pour ceux qui ont bonne mémoire et que cela a intéressé, il y a deux ans avec quelques verbes du quotidien comme vivre, rire, voyager... Aujourd’hui, Driss Alaoui Mdaghri vous propose d’autres verbes: manger, écouter, aimer, jeûner, enseigner, travailler, boire, rêver, créer, gouverner, avoir, être… Ils feront l’objet de ces chroniques estivales et néanmoins ramadaniennes que l’allégresse vacancière et la disponibilité ramadanes que mettront, avec la gaieté légère du flâneur, sur des sentiers à explorer ou à redécouvrir.

    Par quel bout commencer? Question opportune pour ce qui est de manger. Elle l’est tout autant s’agissant d’écriture. Alors commençons par le commencement. Passons sur l’alimentation du foetus baignant dans un liquide amniotique aux vertus nourricières indélébiles dont chacune de nos cellules porte à jamais la trace. La lumière du dehors n’effacera pas dans notre mémoire la douce tiédeur du refuge utérin si elle met un terme, dans le tumulte des jours, à cet état de béatitude originelle. Vient ensuite la tétée qui offre un bon début pour qui veut comprendre le caractère de ses semblables. Observez un instant le comportement des bébés avant, pendant et après la sustentation. Avant, la plupart, si l’heure fatidique est passée, s’agitent, crient, pleurent, hurlent, trépignent, quand la faim les tenaille. Pendant, l’un se jette sur le sein de sa mère et suce goulûment le lait et si n’était sa petite bouche il avalerait le sein avec; l’autre savoure nonchalamment chaque goutte du liquide lacté; le troisième procède par à coups tel un poussin qui picorerait des grains de blé; le quatrième mordille le téton avec entrain et un rien de perversité polymorphe; le cinquième détourne la tête et rejette l’offrande. Après, le bébé balance entre le sourire béat et la morgue dédaigneuse. Tout le spectre des comportements humains est là donné à contempler et à méditer... autant de choses qui, plus tard, ressurgiront dans le vécu de chacun de manière plus ou moins visible, l’innocence en moins et la force de l’habitude en plus.
    L’activité masticatoire avaleuse des humains en a inspiré plus d’un tout au long de l’histoire de la culture. Du cru au cuit -les peuplades qui ne connaissent pas le «cuit» n’ont pas de mot pour le dire et du coup n’ont pas non plus de mot pour dire «cru»- explique Levy Strauss, les interprétations et anecdotes abondent, des plus saignantes aux plus plaisantes.
    La viande crue du semblable fera partie des premiers choix, si je puis dire, l’anthropophagie n’ayant probablement fait l’objet d’interdit qu’avec les religions monothéistes. S’incorporer et l’énergie et les qualités du corps de l’ennemi, voire du voisin de caverne ou du parent, n’a pas toujours été mal vu. La mythologie grecque en donne une représentation imagée avec le mythe d’Ouranos et son meurtre par son fils Cronos (Saturne chez les Romains), l’un des Titans qu’il a engendré en s’accouplant avec Gaia, et qui dévorera ses propres enfants. Comme quoi on ne se méfie jamais assez des plus proches. A cet égard, le partage du repas (Chrekna Tâam) que le parler courant positive chez nous n’est pas forcément une protection.
    La cuisson, le feu aidant, ne permet pas plus d’avaler la chose dans ce qu’elle a de passablement inquiétant sinon pour les papilles des divinités greco-romaines et des cannibales, du moins pour les mortels consommés après avoir grillé au feu de bois ou mariné dans une marmite pleine d’eau bouillante. Il ne faut pas croire que de nos jours tout danger soit écarté à jamais. Les hommes sont toujours prompts à reprendre leurs mauvaises habitudes dès que le vernis de la civilisation est écorné comme le décrivent avec force détails certaines oeuvres d’anticipation qui mettent en scène une terre dévastée par la guerre, les catastrophes naturelles ou... d’éventuels envahisseurs extraterrestres mangeurs d’hommes. Cervelle de singe, chair de serpent, vers à soie... Non, ne faites pas cette moue de dégout. Les cuisses de grenouille, les sauterelles grillées et les escargots visqueux ne paraissent pas moins repoussants à certains. Je garde le souvenir d’une scène vécue chez moi avec des invités anglais à l’époque où, étudiant, je conviais chez mes parents tous les étrangers que je rencontrais. C’était au petit déjeuner où des têtes de mouton à l’étuvée (Ras Mbakhar) furent servis. Un ami marocain présent s’avisa d’énucléer une tête et d’offrir l’oeil ahuri de la brave bête à sa voisine, une anglaise, sur laquelle cette attention délicate eut un effet immédiat: elle tourna de l’oeil. Mettons donc les pieds dans le plat - ce qui n’est pas qu’une métaphore puisque les pieds de veau en sont justement un, et délicieux de surcroît - car on pourrait croire que c’est le Ramadan qui me fait divaguer ainsi? Outre le fait que je ne jeûne pas... pour des raisons qui ne regardent que le ciel, mon médecin et moi, bien manger est une activité que peu de mortels détestent, à titre individuel ou collectif. Ainsi, dans les affaires des nations, cette phrase éclairante de Churchill à la fin de la Deuxième Guerre mondiale: «Pour la Russie, c’est un gros animal qui a eu faim très longtemps. Il n’est pas possible aujourd’hui de l’empêcher de manger, d’autant plus qu’il est parvenu au milieu du troupeau des victimes. Mais il s’agit qu’il ne mange pas tout». Il est vrai que la Russie était alors dirigée par celui que l’on appelait «L’Ogre du Kremlin», alias Staline. Me revient en mémoire, mémoire souvent stimulée par une imagination fantasque et vagabonde, un texte d’Ibn Batuta(*), qui vante les vertus aphrodisiaques de certain fruit mélangé au miel et à d’autres ingrédients aux Maldives et que l’abstinence ramadanienne de mes compatriotes et un rien de pudibonderie encore présente me recommande de ne pas citer littéralement. Mais, les curieux pourront le lire, dans le texte référencié, à la page 222. Rabattons-nous sur un autre texte plus innocent du même qui décrit un repas de rupture du jeûne avec le sultan de Hinaour qui nous permettra de terminer cette chronique de manière moins discutable:
    «Une belle esclave enveloppée d’une étoffe de soie, arrive et fait placer devant le prince les marmites contenant les mets. Elle tient une grande cuillere de cuivre, avec laquelle elle puise une cuillerée de riz, qu’elle verse dans le plateau; elle répand par-dessus du beurre fondu, y met du poivre en grappes confit, du gingembre vert, des limons confits et des mangues. Le convive mange une bouchée, et le fait suivre de quelques portions de ces conserves. Lorsque la cuillère que l’esclave a placée dans le plateau est consommée, elle puise une autre cuillerée de riz, et sert sur une écuelle une poule cuite, avec laquelle on mange encore du riz. Cette seconde portion achevée, elle puise encore dans la marmite et sert une autre espèce de volaille, que l’on mange toujours avec du riz. Quand on a fini d’avaler les différentes espèces de volailles, on apporte diverses sortes de poissons, avec lesquels on prend encore du riz. Après les poissons, on sert des légumes cuits dans le beurre et le laitage, et qui sont mangés aussi avec du riz». Après ça ne vous plaignez pas de prendre de la harira tous les jours pendant le Ramadan. Mais la harira, est une autre histoire que je vous raconterai la prochaine fois.

    Ne pas manger les gens

    Et puis il y a ce que l’on peut qualifier d’anthropophagie symbolique dont un dit marocain traduit toute la portée: «je ne mange pas les gens» (au sens où on ne prend pas leurs biens indûment).  Tout cela pourrait couper l’appétit! Cela ne ressemblerait pourtant guère à notre espèce. A vrai dire, elle est formatée pour se mettre sous la dent, qu’elle a vorace et aiguisée, tout ce qui lui tombe sous la main. Cela va de la cervelle de singe vivant aux brochettes de scorpions grillés, les Cantonnais ayant forgé un proverbe superbement explicite. «Les Chinois mangent tout ce qui vole sauf les avions, tout ce qui a quatre pieds sauf les tables, tout ce qui nage sauf les sous-marins». Ajoutons notre grain de sel: ... et tout ce qui rampe sauf les trains et les individus sans dignité.

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