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Chronique Militaire

Révolution et politique étrangère, le cas compliqué de l’Egypte
Par le Colonel Jean-Louis Dufour

Par L'Economiste | Edition N°:3547 Le 08/06/2011 | Partager

Notre consultant militaire, Jean-Louis Dufour, est un ancien officier supérieur de l’armée française. Il a servi en qualité d’attaché militaire au Liban, commandé le 1er Régiment d’infanterie de marine et le bataillon français de la FINUL. Chargé du suivi de la situation internationale à l’état-major des Armées (EMA-Paris), il s’est ensuite spécialisé dans l’étude des crises et des conflits armés. Ancien rédacteur en chef de la revue «Défense», professeur dans nombre d’universités et instituts francophones, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels «La guerre au 20ème siècle» (Hachette, 2003), «La guerre, la ville et le soldat» (Odile Jacob, 2006), «Un siècle de crises internationales» (André Versaille, 2009)

(Ph. Archives)

Révolution ou non, on ne change pas de politique étrangère comme de chemise. Certains paramètres, comme la géographie ou l’environnement international, sont peu sensibles aux bouleversements que l’on voudrait instaurer. Cela n’empêche pas de procéder à des ajustements; l’annonce faite le 28 mai par l’Egypte qu’elle rouvrait le passage de Rafah en est un. Voilà qui va permettre au peuple de Gaza de sortir de son enfermement. Plus qu’un ajustement, ce geste ressemble même à une rupture puisqu’il témoigne d’un changement quasi radical de la politique palestinienne du Caire et de ses rapports avec Israël.
Cette décision est le fait des instances provisoires qui gouvernent l’Egypte, le Conseil suprême des forces armées (CSFA, voir encadré). Les militaires cherchent à maintenir le pays en équilibre, tant au plan interne qu’extérieur. Cet équilibre est précaire. Car il n’est pas simple de montrer au peuple que l’on s’engage dans une ère nouvelle sans donner l’impression à Israël que sa relation stratégique avec l’Egypte est compromise. Le réalisme de cette voie ne l’empêche pas d’être étroite. Pour autant, il n’en est pas d’autres car les nouvelles réalités politiques issues du «Printemps arabe» ne laissent guère d’autre choix aux généraux égyptiens.
Ouvrir Rafah est le dernier d’une série d’ajustements de sa politique étrangère décidée par le CSFA depuis le départ d’Hosni Moubarak. Ce sont autant de gestes destinés à gérer une opposition aux multiples facettes et à rendre à l’Egypte son rôle d’acteur régional éminent.
La grande leçon apprise par les militaires lors des événements de l’hiver est que les méthodes qui ont assuré la stabilité du pays pendant un demi-siècle ne seront plus de mise. Pour assurer sa survie, le régime engage le pays sur la voie d’élections démocratiques placées sous le signe de l’unité du peuple et de l’armée. Les législatives devraient avoir lieu en septembre, les présidentielles, six semaines plus tard. Tout l’éventail des sensibilités est concerné, jusqu’aux Frères musulmans, constitués enfin en parti politique, et d’autres groupes islamistes plus radicaux. Accélérer le processus électoral et autoriser tout un chacun à y participer permet aux généraux d’affirmer qu’ils donnent la parole au peuple tout en minimisant le risque de voir un seul parti séduire une part majeure de l’électorat. Toutefois, ces militaires se réservent le droit d’intervenir au cas où leur prééminence leur paraîtrait menacée.
La politique étrangère est l’autre outil qui peut contribuer à maintenir la cohésion nationale. Sous Moubarak, nombre d’Egyptiens n’appréciaient guère les relations étroites que leur pays entretenait avec Israël au détriment des Palestiniens. Le CSFA entend modifier cette perception. Le Caire a rediscuté les conditions de ses ventes de gaz à Israël; il a déclaré vouloir normaliser ses relations avec l’Iran; il a osé contrarier l’Etat hébreu quand il a autorisé des bâtiments iraniens à emprunter en février le canal de Suez. L’essentiel, pourtant, demeure la question palestinienne. L’accord de réconciliation intervenu en avril entre le Fatah et le Hamas a été signé au Caire. C’est là un moyen élégant pour l’Egypte de contenir l’extrémisme du Hamas. Le Conseil espère freiner les ardeurs guerrières du groupe palestinien et supprimer du même coup une cause de colère populaire quand Israël riposte lourdement aux harcèlements dont il est l’objet.
Ce qui fonde le virage diplomatique des généraux égyptiens est leur souci d’établir des relations plus équilibrées avec Israël. Pour le CSFA, cependant, aucun des deux pays ne veut qu’on en arrive à un point où l’Egypte se retrouverait en première ligne face à Tsahal(1) et où serait miné le sentiment de sécurité que procure à Israël le désert du Néguev, véritable glacis protecteur.
Aujourd’hui, la relation géostratégique avec Israël demeure la pierre angulaire de la politique étrangère égyptienne. A l’instar de Moubarak, le Conseil suprême ne veut pas que le Hamas sème le trouble en Egypte. Ce qui change, c’est la manière de parvenir à l’équilibre.
Depuis juin 2007 et son coup de force, Le Caire a tenu le Hamas confiné sur son étroite bande de terre. L’Egypte se refusait à assumer la moindre responsabilité d’une attaque contre Israël et voulait empêcher toute infiltration à partir de son territoire. Tunnels et trafiquants de tout poil ont montré que cette politique avait en partie échoué, mais sa perception politique négative par l’opinion égyptienne demeurait. Jusqu’à ces derniers mois! Le Hamas, conscient de l’impasse dans laquelle il se trouvait, a fini par modifier sa position. Bien sûr, il demeure en son sein des éléments impatients de poursuivre la lutte armée contre Israël. Le conflit israélo-palestinien n’est qu’en sommeil; il peut se réveiller d’un instant à l’autre, du fait de l’un ou l’autre groupe activiste, désireux de supplanter le Hamas.
La contribution du Caire à la réconciliation interpalestinienne illustre la façon dont les Egyptiens entendent s’y prendre pour faire du Hamas un interlocuteur raisonnable. Les généraux ont rouvert Rafah; ils jouent, pour conforter leur influence, d’une liaison constante avec les Palestiniens; ils auraient même offert au chef du bureau politique du Hamas, Khaled Meshaal, actuellement à Damas, de l’accueillir au Caire, ce qui leur permettrait de mieux contrôler ses activités.

Pareille approche n’est pas sans risque. Que le Hamas reparte à l’assaut de l’Etat hébreu et Israël sera tenté d’en tenir son voisin pour responsable. Voilà pourquoi l’Egypte limite le passage de Rafah aux personnes et aux types de biens autorisés, voilà également pourquoi Le Caire a mis une sourdine à ses efforts de normalisation avec l’Iran. Le Conseil suprême est conscient du danger. Sans aucun doute, l’Egypte et Israël ont maintenu ouverts leurs habituels canaux de communication. Confronté à la réouverture de Rafah, l’Etat juif a dit comprendre les raisons de l’Egypte, celle-ci n’étant nullement conduite par une quelconque volonté du Caire d’altérer la relation stratégique entre les deux pays(2). A n’en pas douter, Israël préférait «l’ancienne» Egypte. Mais les faits sont là et les faits sont têtus. Le monde arabe change. Ceci amène les deux parties à admettre que la façon de maintenir la stabilité régionale soit, elle aussi, quelque peu adaptée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Conseil suprême des forces armées (CSFA)

Le CSFA est une institution égyptienne qui se réunit en cas de crise grave et qui a pris le pouvoir à la faveur des évènements de janvier-février 2011. Ce Conseil ne s’était réuni que deux fois avant la «révolution» de 2011, en 1967, lors de la guerre des Six-Jours, en 1973, à l’occasion de la Guerre du Kippour. Lors des révoltes de février, les membres du Conseil sont apparus au grand jour pour la première fois. Ils seraient une vingtaine dont le chef d’état-major général et les commandants de corps d’armée. Il est présidé par le maréchal Mohammed Hussein Tantaoui, ancien ministre de la Défense de Hosni Moubarak. Le Conseil suprême a publié plusieurs communiqués essentiels car fondateurs. Le premier a été diffusé le jeudi 10 février. Dès le troisième communiqué, le Conseil prenait acte de la démission de Moubarak et déclarait assumer le pouvoir. Le 12 février, le quatrième promettait une «transition pacifique» et assurait que l’Egypte resterait engagée envers tous les traités régionaux et internationaux. Le 13 février, un cinquième communiqué prenait la forme d’une proclamation signée du maréchal Tantaoui où était annoncée la suspension de la Constitution et la dissolution du Parlement, et où il était demandé au gouvernement d’assurer la gestion des affaires courantes en attendant de prochaines élections.

 

Par le colonel Jean-Louis Dufour

 

(1) Initiales en hébreu de «Force de défense d’Israël».
(2) Israël a d’ailleurs autorisé lundi 6 juin l’ouverture de sa frontière avec Gaza pour permettre l’acheminement d’une aide humanitaire.

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