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Y a-t-il une vie en dehors du makhzen?Par Mohamed larbi benothMane

Par L'Economiste | Edition N°:1945 Le 26/01/2005 | Partager

Professeur-chercheur à la Faculté de Rabat, Mohamed Larbi Ben Othmane a été membre du cabinet du ministre des Finances dans les années 1980-1990. Il a participé et présidé diverses commissions ministérielles (restructurations du secteur public, contrats-programmes, privatisations…). Il a été aussi membre du CNJA. Benothmane est un spécialiste du droit social.“ Démocratie, droits de l’homme et développement durable sont inséparables ”. C’est autour de cette vérité que la Kenyanne, Mme Waagari Maathai, Prix Nobel de la Paix 2004, a construit son discours remarqué lors de la remise du prix qui lui a été décerné.C’est une trinité sans fioritures. Définitive. Elle se ramène à une équation sans inconnue. Pas de développement sans démocratie véritable et sans respect des droits de l’homme. Une trinité, trois conditions inséparables.Le monde autour d’elle lui donne mille fois raison et comme l’avait rappelé une belle plume, il n’y a pas longtemps, ces trois conditions sont à trois, un ensemble. Pas un de moins, les trois ensembles sont “ obligatoires parce que nécessaires”.Le Makhzen proclame jusqu’à l’assourdissement qu’il ambitionne le développement. Le voeu est louable et peut même, à la limite, être présumé sincère.  Mais pourra-t-il parvenir un jour à cet objectif sans accepter une réelle démocratie et sans respect rigoureux des droits de l’homme?La question peut être posée autrement. Le Makhzen est-il seulement compatible avec une véritable démocratie et un réel respect des droits de l’homme? Est-il capable de générer un jour cette trinité: démocratie, droits de l’homme, développement?La réponse passe forcément par la connaissance de la nature même de ce système de pouvoir qui domine depuis longtemps le pays. Car c’est la nature du Makhzen, en tant que système de gouvernement, qu’il faut objectivement interroger pour savoir s’il est compatible avec la promotion d’un développement durable tout en étant en même temps capable de coexister avec une démocratie et respecter les droits de l’homme..La possession du pouvoirLe Makhzen en tant que système de gouvernement existe depuis longtemps puisqu’il s’est épanoui dès les IXe et XIe siècles avec les Almoravides et les Almohades. C’est d’ailleurs à cause de ses excès intolérables qu’il a été rejeté par les populations, ce qui entraîna la fin du règne des Almoravides et l’avènement des Almohades qui n’ont pas eu beaucoup de difficultés à les remplacer. Le Sultan almohade Abdelmoumen peut être considéré d’ailleurs comme le grand organisateur du système. Il lui porta un grand intérêt et en fit un instrument de pouvoir efficace où ni la bureaucratie, la méritocratie et l’élitisme à outrance n’étaient absents. Le système s’effondra lorsque ces facteurs atteignirent leurs limites (Raoud Al Kirtass, Ibn Abi Zar, Rabat, éd 1999).Le système du Makhzen fut par la suite repris par les Mérinides pour être mieux affiné et plus bureaucratisé, compte tenu de l’expérience acquise au contact d’Al Andalous et de l’emploi des grands commis venus des royaumes de Cordoue, de Séville ou de Grenade.Avec les Saadiens et les Alaouites, le Makhzen désigna désormais un système de pouvoir central avec à sa tête un Sultan, des vizirs, une armée, une bureaucratie et une série de personnes et de familles qui représentent l’autorité dans toutes les couches de la société. Le Protectorat assoira assez commodément sa prédominance sur ce système dès lors qu’il prit possession du pouvoir central, en soumettant le sommet.Après l’Indépendance et durant la seconde moitié du XXe siècle, le terme Makhzen disparaît de l’usage administratif, notamment du fait de ses compromissions avec les autorités coloniales (répression des populations, corruption, injustice, trahison, acceptation de l’exil du roi légitime…) Mais, il persiste dans le champs socio-politique pour désigner le pouvoir en place. Il désigne à la fois le pouvoir central, le gouvernement, l’administration, le ministère de l’Intérieur et ses services administratifs et sécuritaires. Il désigne aussi un style et une pratique de gouvernement.Une pratique assez négative en fait parce qu’elle suggère la violence, l’autoritarisme, l’arbitraire et la répression. En même temps, le système reste aussi lié à l’imaginaire collectif qui y voit un legs de l’identité marocaine.C’est sans doute pour cette raison que bien qu’il remonte à près de douze siècles déjà, il continue d’être parfois insaisissable pour plusieurs auteurs étrangers qui sont par ailleurs de grands et très perspicaces érudits. Le mot Makhzen constitue pour eux un grand sujet de polémique et continue de suggérer de très différentes définitions (Maria Angustias, Parejo: Las élites politicas marroquies, Madrid 1999).En dernière analyse cependant, les définitions du Makhzen se rejoignent sur l’essentiel dans la mesure où elles se basent sur deux grandes approches de l’Etat : l’approche étatique et l’approche pluraliste. Dans l’approche étatique, c’est l’Etat qui produit la société et la domine. Dans la seconde, l’Etat est au contraire un produit de la société.Dans le cas marocain, depuis l’avènement des premières dynasties, c’est la première configuration qui prime. Le Makhzen et ses hommes dominent la société parce qu’ils tirent leur force de l’exercice du pouvoir. Produits par lui, ses hommes dominants participent aussi à sa reproduction. Ils finissent par créer un Etat dont ils tirent profits personnels en le légitimant par la nécessité de préserver son unité et son utilité. L’Etat makhzénien devient donc une construction dans laquelle la société joue un rôle marginale. Les tenants de cette idéologie politico-administrative peuvent rarement, même de nos jours, dépasser ce simple schéma de domination. Ils n’acceptent l’Etat qu’en étant le produit d’une relation institutionnalisée entre un nombre limité d’acteurs privilégiés et la société.Le Makhzen devient alors (ce qu’il est encore aujourd’hui) un système de gouvernement et d’exercice du pouvoir dont les éléments constitutifs sont organisés autour d’un nombre réduit d’individus et de familles hiérarchisées, non compétitifs, obligatoires et en tout cas créés par l’Etat lui-même. Ils sont alors assurés d’un monopole de représentation, investis par le pouvoir central en échange de certains contrôles sur leur propre sélection et la sélection de leur leaders. Ce procédé s’accommode même aujourd’hui avec l’organisation de certaines élections politiques ou socio-professionnelles.Mais le plus important reste que le Makhzen, pouvoir central, demeure le maître d’oeuvre et le décideur en dernière instance. Notamment dans le choix des représentants des intérêts particuliers et de l’intérêt général.Le maître d’oeuvre dans la reproduction des élites politiques, administratifs et économiques.Certes, le Maroc n’a évidemment pas l’exclusivité de ce modèle. Avec les nuances d’usage, il existe dans tous les pays autoritaires et dans toutes les autocraties. Ces dernières années d’ailleurs quasiment tous ont, comme ici, connu une dose d’ouverture. En fait, ce modèle a caractérisé aussi les Etats d’Europe de l’Ancien Régime, sauf que depuis Weber, Durkheim ou Hegel le modèle a complètement changé de nature. Les modèles démocratiques de l’Europe et d’ailleurs sont aujourd’hui des Etats qui sont plus le produit de leur société que l’inverse.En somme, il apparaît que, contrairement à ces systèmes démocratiques qui se sont modernisés, les pendules de l’évolution politique marocaine se soient arrêtées, figées sur ce modèle autocratique. Et cela explique pourquoi il est difficile d’admettre que le système makhzénien actuel soit capable de construire cette trinité “nécessaire et obligatoire” de la démocratie, du respect des droits de l’homme et du développement durable. Cette conclusion étonne doublement car comment expliquer alors que les partis politiques et une grande partie de l’élite adhèrent et participent à ce système? Ne font-ils pas ostensiblement de cette trinité leur crèdo et leur programme?Les partis politiques, selon le cas, y adhérent sans réserve ou laissent entendre que par leur entrisme, ils sont en mesure de réformer le système de l’intérieur. L’histoire récente montre pourtant que le système makhzénien s’est toujours avéré plus fort et qu’il a fini par phagocyter ceux qui y participent. La dernière expérience en date est suffisamment démonstrative avec la participation du P.P.S. et de l’USFP. Sans réaliser le moindre objectif politique au bénéfice de la société, il leur en a coûté d’être amoindris et de perdre de leur autonomie et de leur crédibilité. Leurs porte-drapeaux se sont souvent transformés en assujettis et en crieurs-publics. Normal, le système a plus besoin de serviteurs que de partenaires autonomes.La question de la participation des élites est plus délicate. A leur égard, il serait injuste de généraliser. Leur statut est le lieu même de la casuistique, même si des tendances lourdes peuvent être vérifiées. Réservons le cas de ceux qui répugnent à y entrer ou qui, tout en servant le système, accomplissent honnêtement leurs tâches et tentent de sauvegarder leur libre-arbitre et leur autonomie. Ceux-là sont sans doute l’exception et ne constituent pas la catégorie préférée du système.Les autres, en quasi-totalité, ont pour seule ambition d’être aux ordres pour se servir et profiter des avantages de la proximité du pouvoir. Ils se découvrent une formidable capacité d’adaptation et de jouissance. Leurs virages sont très rarement négociés, ils braquent avec une facilité déconcertante les 180°. Devenus dociles, plats, courtisans, calculateurs, domestiqués, sans hésiter ils retournent promptement leurs vestes. Pour ceux-là, c’est comme s’il n’y avait pas de vie en dehors du Makhzen. Ils n’ont qu’une crainte: cesser de profiter des avantages du poste. Leur moule est définitivement formaté et n’ont peur que d’être bousculés ou être poussés vers la sortie par ceux qui, comme l’a constaté un observateur branché, sont déjà “câblés makhzen”, c’est-à-dire prêts à la soumission.La morale de la fable que Jean de La Fontaine n’a pas exprimé dans “le chien et le loup” est ici implacablement présente. Le chien trouve normal d’être le chien de son maître; le loup même dépourvu refuse de troquer sa liberté pour le râtelier. Dur pour un loup d’être domestiqué, mais plus dur pour le clébard d’être émancipé.

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