×Membres de L'Economiste Qui sommes-nousL'Editorialjustice régions Dossiers Société Culture Brèves International Brèves internationales Courrier des Lecteurs LE CERCLE DES EXPERTS Documents Lois à polémiques Docs de L'Economiste prix-de-la-recherche Prix de L'Economiste Perspective 7,7 Milliards by SparkNews Earth Beats Solutions & Co Impact Journalism Day cop22Spécial Cop22 Communication Financière

Affaires

Moi, rescapée du tsunami

Par L'Economiste | Edition N°:1934 Le 07/01/2005 | Partager

Imane El Azdi est une de nos collaboratrices. Elle se trouvait au Sri Lanka au moment du raz-de-marée. Elle s’y est rendue pour ses vacances de fin d’année accompagnée de sa tante, le mari de celle-ci et leurs deux enfants. Elle nous raconte l’effroyable récit de la catastrophe qu’elle a vécue à Beruwela, au sud-ouest de l’île de Sri Lanka.La jeune femme est sous le choc de ce qu’elle vient de vivre. Elle parle doucement, sa voix vacille sans cesse et ses yeux ne peuvent retenir ses larmes. A peine une semaine après les événements, elle est au travail, car pour elle, c’est la seule manière de reprendre goût à la vie. Témoignage.«Nous sommes arrivés au Sri Lanka, à Colombo, le 24 décembre. A midi, nous avons quitté cette ville pour Berwela. Si nous avions été à Galle (NDLR : cf.carte), on ne serait peut-être plus là… L’hôtel Sofitel de cette ville a été rasé… Le samedi 25 au matin, je me suis levée très tôt. Ma tante m’appelle et me propose des activités nautiques. Nous sommes partis pour la rivière où nous avons pu voir des crocodiles de plus de 3 mètres…Le soir, nous avons assisté au feu d’artifice de Noël donné sur la plage vers 3 heures du matin. Tout le monde est descendu sur la plage. Là, un détail aurait pu nous alerter: on a touché l’eau, elle était vraiment très chaude… Les gens se sont baignés. On ne s’en est rendu compte qu’après. Personne n’a fait attention sur le coup, il n’y avait pas de locaux, seulement des touristes allemands, russes, anglais et australiens. . Depuis 700 ansLe dimanche 26 au matin, ma tante m’appelle à 8h30. Je suis fatiguée et préfère dormir, donc je refuse sa proposition d’aller faire des activités nautiques (les enfants sont demandeurs), ainsi que d’aller au Safari à Alaya Park. Tous ceux qui y sont partis ne sont jamais revenus. Je propose à ma tante de rester pour la journée me reposer à l’hôtel. Je me rendors.1 h plus tard, à 9h 25 exactement, quelqu’un frappe très, très fort à ma porte. Ma tante me hurle «Cours!, cours!, cours! Fais vite, la mer est en train de submerger l’hôtel…» Je ne comprenais rien à ce qui se passait, je mets mon jogging, des espadrilles… Je lui dis qu’il faut récupérer les passeports, elle dit: «Non, cours!» je descends quand même récupérer les papiers. Ma tante va chercher ses enfants. Elle se trouvait, au moment de la première vague, au restaurant avec son mari. Soudainement, ils ont vu les gens courir. Elle a pensé qu’un crocodile avait dû rentrer dans l’hôtel… Puis elle a aperçu l’eau qui est entrée… On a vite atteint les 60 cm. Il n’y a eu ni bruit, ni signe annonciateurs. Rien, aucune alerte. Personne n’a rien vu. 1 ou 2 minutes après, l’eau s’est retirée. Le staff de l’hôtel entreprend de tout nettoyer… Les Sri Lankais nous avouent que c’est la première fois de toute l’histoire du pays qu’ils ont vu cela. Une première historique depuis 700 ans. Tout le monde se demande alors ce qui se passe. Nous sommes retournés dans nos chambres. «Ça y est, c’est foutu pour se baigner aujourd’hui», me dit ma tante. Je souhaite aller voir ce qui est arrivé comme bien des gens. Elle s’y oppose fermement, pensant que c’est trop dangereux. Nous nous posions tous beaucoup de questions… Ceux qui sont allés voir sur la plage ne sont pas revenus. . The sea is comingNous sommes alors montés avec le mari de ma tante sur la terrasse de l’hôtel, au 5e étage. Et là, ce fut le choc.C’était vraiment étrange, toute la mer était sous forme de tourbillon, l’eau était marron… Vraiment très impressionnante… J’ai eu alors le pressentiment que ça allait vraiment être très grave. Je sentais que ça allait se reproduire. Comme je suis très croyante, je gardais mon calme malgré tout. Là, on peut dire que j’ai commencé à avoir très, très peur. C’était étrange, irréel. Toute la mer tournait, ça tournait, c’était irréel… pas un cyclone mais plusieurs…15 minutes après, l’eau est redescendue. Comme une mare très, très basse… Sur plus de 5 km peut être… Je voyais ça d’en haut. Et tout de suite, l’eau est remontée, le niveau est monté très haut… J’ai vu la mer arriver, je criais «Sea is coming, sea is coming…» C’était très rapide: seulement 1 minute après. Les gens hurlaient: «It’s coming»… Puis on a entendu un bruit sourd, comme un tonnerre, comme une explosion qui dure dans le temps… Un bruit que je ne pourrais jamais décrire. Là, j’ai commencé à être réellement effrayée. Tout le monde courait… On a, nous aussi, couru pour aller chercher les enfants et ma tante. Les gens hurlaient: «Going up, going up!», «the sea is coming». Alors on est remonté au 5e étage… Frayeur… Le mot n’est pas assez fort. Des cris, des pleurs, des hurlements… On pouvait tout voir de la terrasse. Du sous-sol jusqu’au 2e étage de l’hôtel, tout à été rasé, ravagé.L’eau est arrivée dans un bruit sourd. Elle a emporté les transats avec les gens qui bronzaient dessus, les arbres, tout ce qui se trouvait au sol, les gens aussi… Ceux qui étaient partis voir pour comprendre. Je voyais les gens accrochés aux arbres emportés par l’eau. Ils sont morts sur le champ…Un homme suisse est décédé à mes côtés d’une crise cardiaque, une Suédoise aussi. J’ai vu une personne âgée du staff de l’hôtel, un Sri Lankais, accroché à un poteau. Les gens lui balançaient des cordes quand une table a heurté sa tête, il a sombré. Une femme qui tenait ses 2 enfants en bas âge dans les bras. Elle a lâché, la mer a emporté un des enfants. L’eau est rentrée dans l’hôtel qui était face à la mer et est ressortie de l’autre côté en emportant tout. Elle est même arrivée aux premières villas, à 5 km de là! Tout est allé si vite, 5 minutes peut être.On entendait le bruit, on voyait les gens accrochés… J’ai vu les arbres vaciller… Je me suis dit: s’il y a une vague plus grande, elle va submerger l’hôtel. Il n’y a plus rien à faire… Les gens sur la terrasse s’évanouissent, crient, pleurent… On est resté là, au 5e étage.. Des gens d’une grande humanitéOn priait tous. On pouvait voir toutes les religions, tous les gens prier à leur manière. Les Hindous avaient sorti leurs statuettes, des petits éléphants. Moi, musulmane, je récitais frénétiquement le Coran, les Chrétiens avaient sorti des petites bougies qu’ils avaient posées face à la mer. Les gens ont essayé de téléphoner. Beaucoup avaient un portable, mais c’était impossible de joindre l’extérieur. On a pu le faire seulement vers 11h environ. De 10h à 11h30: pour nous, tout ce qui vient de se passer, c’est uniquement dans notre hôtel, pense-t-on alors.Le directeur arrive sur la terrasse avec des larmes pleins les yeux. Il est blessé. «Vous avez vu ce qui vient d’arriver, mais personne ne sait ce qui s’est passé. Tout est parti, il ne reste plus rien. Il n’y a plus d’électricité, plus de nourriture, plus d’eau. On n’a plus rien à vous donner à manger. On est coupé de l’extérieur, des autorités. Tout ce que je peux vous promettre c’est que vous serez sorti d’ici avant la fin de la nuit». L’homme a arrêté de parler, il n’en pouvait plus. Un Sri Lankais a continué pour lui: «Ne paniquez pas, on ne sait pas ce qui s’est passé, mais on va vous sortir de là».Tous les gens partis dès le matin 9 h pour le début des activités sont introuvables… On a compris à 11h30, que c’était un séisme qui avait ravagé l’Asie. A ce moment, on entend un hélicoptère nous survoler, on se dit «c’est bon, ils savent qu’on est là».C’est la panique, tout le monde veut sortir de l’hôtel, on veut partir. Nous avons si peur que cela recommence. L’eau continue de tourner. On n’a qu’une idée: s’enfuir. Mais là, on nous apprend que l’eau est à 10 mètres à l’extérieur. L’eau stagne, ce n’est pas possible. On est donc resté là à prier en redoutant ce qui pourrait arriver.Nous étions environ 600 sur la terrasse. Les gens vomissaient, les odeurs ont commencé à nous saisir, il y a beaucoup de sang… J’ai été très touchée par le staff. Ils n’avaient plus de travail, l’hôtel était ravagé… Ils ont quand même ramené des fruits, de l’eau. Ce sont des gens d’une grande humanité. Ils ont déchiré des rideaux, en ont ramené d’autres du 4e étage et soigné les blessés en attendant que les 2 médecins de l’hôtel arrivent. Sur le coup de 12h30, la chaleur était terrible, il y avait beaucoup d’odeurs, de mouches, du sang… On voyait les cadavres flotter, et les morts sur la terrasse à côté de moi… C’était insoutenable.A partir de là, j’ai vu des chiens errants monter sur la terrasse, au 5e… Je me suis dit, il faut qu’on sorte de là pour de bon… Car on dit que les animaux sentent le danger et j’ai pensé à ce moment que c’était la fin.Je ne faisais que regarder la mer, ma tante me disait d’arrêter de regarder. La marée était tantôt haute, tantôt basse. Je m’imaginais qu’elle allait remonter. Pendant ce temps, les gens pleuraient leurs proches, morts ou disparus. On est resté comme ça 2h, 2h15. . La troisième vagueIl est 14h. Les gens du staff ont pris des listes et ont commencé à relever le nombre de disparus. Doucement, en réconfortant, malgré les blessures et la mort des leurs.Pendant ce temps, la mer continuait de monter. Il y a eu une 3e vague à 15h… Je regardais l’eau, je me suis dit: «ça» revient encore. Je me suis retournée, la mer est arrivée près de la piscine au rez-de-chaussée et elle a changé de direction. L’eau a rasé sous nos yeux tout le petit village à côté de l’hôtel. On ne pensait qu’à rentrer chez nous. On nous a dit c’est impossible: pour cela, il faut aller à Colombo et c’est bloqué. La majorité des gens touchés de partout dans le pays seront acheminés vers cette ville.Puis on a pu partir. On est sorti de l’hôtel en pyjama et en jogging. On n’avait plus rien. Uniquement les passeports et le portable. On a dû marcher 20 minutes dans 1 mètre d’eau pour arriver jusqu’aux bus qui allaient nous emmener à Colombo. Il faisait très chaud, l’eau s’évaporait. Nous n’avions pas mangé. A 15h le bus nous attendait. On est monté et sommes restés 1h30 à attendre les blessés. Il fallait sortir tous les gens de l’hôtel, cela a pris du temps.Au moment de la catastrophe, beaucoup dormaient. Certains ont pu nager et en réchapper. Ceux qui étaient au bord de la mer ou à la piscine se sont retrouvés nus, sur la route. Le maillot emporté par les flots. Des Sri Lankais, qui ont perdu femmes et enfants, ont donné leurs vêtements…Nous voulions vraiment rentrer, on avait peur: plus de nourriture, plus d’eau.Ma tante a perdu la voix à ce moment-là. Elle ne la recouvrera que trois jours plus tard.Je n’ai pas pu leur dire la vérité…Nous avons donc été transportés à Colombo. Une ville peu touchée car opposée à TricolMalle, là où les raz-de-marée ont été fulgurants. De plus, Colombo est surélevée par rapport au niveau de la mer, nous risquions moins.En effet, nous l’apprendrons après, tout est ravagé, toutes les côtes sont dévastées. Nous sommes arrivés à 20h et avons logé pour la nuit dans le premier endroit qui nous a accueillis. Tous les hôtels étaient surchargés par la population affluant de la côte Ouest. On n’a pas dormi. Toute la nuit on est resté ensemble dans la même chambre, à regarder les informations. Nous étions trempés, on n’avait pas mangé… Les enfants ont fini par s’endormir vers 4h du matin et ils ne faisaient que sursauter dans leur sommeil.Dès 7h30, on a appelé pour sortir de là. A 8h15, on attendait l’ouverture des magasins pour acheter des vêtements avec les cartes de crédit que mon oncle avait conservées. On a pris notre traitement contre la Malaria, des médicaments nécessaires à ce type de voyage, qu’on avait emmené avec nous depuis notre pays de provenance. Pendant que nous faisions nos achats, on nous a dit de rentrer vite. Le raz-de-marée recommence! A 11h 30 on était à l’hôtel. J’ai appelé mes parents. Je leur ai menti. Je leur ai dit:  «Tout ce que vous voyez à la télévision, nous on est très loin.» Je ne pouvais pas leur dire que j’étais dedans. «Ça va recommencer»… La peur. Vers 17h30, nous sommes redescendus dans le hall de notre hôtel. On a commencé à voir les gens blessés. Avant, on ne voulait pas sortir. On entendait 1000 histoires… Quel décalage avec ce hall encore décoré pour les fêtes de fin d’année. Tout un groupe de surfers est arrivé: ils étaient tous blessés à la cheville. Ils venaient de Galle. Ces 12 types ont flotté sur la mer pendant tout le tsunami… Accrochés à leur planche.. Trop dur à vivreUn couple allemand, dont le mari était très grièvement blessé au bras et dont le couple d’amis venait de perdre leur petite fille, était extrêmement choqué. Ils s’étaient retrouvés nus sur la route et un Sri Lankais qui venait pourtant de perdre tous ses proches leur a donné ses vêtements. Un Anglais parlait au téléphone: «Ma femme est morte, je ne retrouve pas ma fille. Je reste ici pour faire tous les hôpitaux»On est resté dans cet hôtel du lundi au samedi. Je ne pouvais faire qu’écrire, j’étais trop choquée. Le mercredi suivant, j’ai commencé à pleurer et j’ai eu de fortes diarrhées. Nos journées, nous les avons passées à regarder les informations… On ne pouvait faire autre chose. Tout le monde autour ne parlait que de ça. Je culpabilisais de manger, de dormir dans un grand lit. J’avais envie de rien. C’est trop dur à vivre. On est avec des gens qui ont perdu tous leurs proches et nous on est sain et sauf.La vie à colombo a repris assez vite, mais nous, on ne pensait qu’à ça. Le regard des gens était vide. Donc les raz-de-marée ont recommencé, mais sur la Somalie cette fois-ci. Le tsunami s’est répété tous les jours pendant la période où l’on était à Colombo, mais à un degré moins fort.A Beruwela, il s’est répété le soir-même. Il n’y a pas eu de vol avant le mardi 28 décembre. Ils étaient, de plus, destinés avant tout aux blessés. On a décidé de rester. Même si on voulait rentrer plus que tout.Nous avons pris l’avion à 3h du matin pour Londres. 12h de vol direct pour arriver à 9h en Angleterre. Je suis retourné au Maroc le 4 janvier suivant.. Le visage de ces gensAujourd’hui, je suis très mal. J’ai des problèmes de santé, je ne dors pas, je n’arrive pas à oublier. «Tsunami. Désastre». Ces mots résonnent dans ma tête. «Going up!». Le visage de ces gens… Et la mer qui les emporte. Les cordes que l’on jette sans succès aux survivants. Les morts qui flottent… Cette maman qui a dû lâcher son enfant… Les petits qui paniquent: «Il est mort?». «Non, non, il est évanoui»… Maintenant, je vois la vie autrement. La force qu’ont eue les gens pour s’accrocher à la vie. Une force telle… Comment aurai-je réagi à leur place, si j’avais été emportée moi aussi… La religion a été mon seul refuge. Tout a été dévasté, sauf les temples hindous et les mosquées… Aujourd’hui, je ne fais que regarder CNN. Je n’arrive pas à me détacher de cela … Céline PERROTEY

Chère lectrice, cher lecteur,

L'article auquel vous tentez d'accéder est réservé à la communauté des grands lecteurs de L'Economiste. Nous vous invitons à vous connecter à l'aide de vos identifiants pour le consulter.
Si vous n'avez pas encore de compte, vous pouvez souscrire à L'Abonnement afin d'accéder à l'intégralité de notre contenu et de profiter de nombreux autres avantages.

Mot de passe oublié?
CAPTCHA
This question is for testing whether or not you are a human visitor and to prevent automated spam submissions.
ABONNEZ-VOUS
  • SUIVEZ-NOUS:

  1. CONTACT

    +212 522 95 36 00
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]

    70, Bd Al Massira Khadra
    Casablanca, Maroc

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc