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Culture

Juifs, musulmans et chrétiens: Des mémoires sélectives qui alimentent les guerres
Par Boris Cyrulnik

Par L'Economiste | Edition N°:1811 Le 14/07/2004 | Partager

Elle tenait chaque soir son journal intime. C’était très important pour elle. Elle notait soigneusement les évènements marquants de sa journée. Elle avait quatorze ans en 1944 et tentait de survivre à Auschwitz. Elle avait trouvé dans les ordures un sac en gros papier qu’elle avait dédoublé pour faire plus de feuillets. Elle cachait ses notes au fond de ses chaussures car toute écriture était punie de mort. Quelques mois plus tard, étonnée d’être encore en vie quand le camp fut libéré, elle emporta avec elle son trésor en papier… puis l’oublia dans un tiroir.. Quand nous réinventons le passé…Quarante ans plus tard, quand la culture a enfin donné la parole à ces rares survivants (ils étaient 3%), elle fut stupéfaite, en relisant ses notes, de lire que ce qui l’avait marquée au quotidien, n’avait aucun rapport avec les souvenirs qu’elle avait gardés en mémoire et exprimait en 1985. Nous inventons notre passé, ce qui ne veut pas dire qu’on ment. Parmi les milliards d’évènements, d’images et de mots dans lesquels nous avons baigné depuis notre naissance, nous n’en retenons qu’une part minuscule. Alors que nous avons pour ainsi dire, tout oublié de ce qui a constitué nos épreuves et nos joies quotidiennes, nous gardons en mémoire très peu d’images, quelques mots et certaines situations qui constituent notre identité. Ce presque rien est capital puisque sans lui, nous aurions du mal à savoir qui nous sommes. Ce presque rien est presque toujours vrai, mais n’oublions pas que nous avons oublié tout le reste. Alors, quand j’entends parler d’identité nationale, je flotte un peu. Pour peu qu’on ait le même processus de pensée, cette identité-là serait constituée d’archives vraies, de papiers, d’objets et de témoignages à partir desquels on aurait recomposé une entité, un être qui n’existe pas et dont pourtant tous les éléments sont vrais. Il faut souligner que dès l’instant où nous faisons vivre cette chimère de souvenirs, nous la faisons exister pour de bon alors que nous avons oublié tout le reste. C’est ainsi que naissent les mythes dont la fonction est d’unir ceux qui les partagent. Cette mémoire particulière nous fait inventer notre passé individuel et social sans jamais mentir, mais en excluant tout ce qui n’a pas produit de mémoire. Je me faisais cette réflexion en lisant le livre passionnant d’Amin Maâlouf sur “Les croisades vues par les Arabes” (Lattès 1983). Dès le XIe siècle, les images mises en mémoire ne pouvaient qu’être différentes puisque le point de départ géographique était différent. Comment voulez-vous qu’un Arabe mette en mémoire le prêche du Pape Urbain II le 27 novembre 1095, un soir à Clermont-Ferrand près de la cathédrale Notre-Dame? Pour lui, les croisades ont commencé plus tard. Les gens de Beyrouth ou de Damas n’avaient pas pu entendre parler des massacres de Ratisbonne, en septembre 1096 quand les croisés s’étaient emparés des biens des riches juifs du Rhin et du Danube. Ces carnages lointains auraient pourtant dû les concerner puisqu’ils étaient les symptômes précurseurs de ce qui attendait les Arabes. La mémoire juive, elle au contraire, marque le massacre des “égarés de Dieu”, des “marqués de la croix” comme un jalon capital qui expliquera quelques années plus tard leur engagement dans les armées musulmanes, pour chasser les Francs, les “non-circoncis”.La mémoire chrétienne est, elle aussi, différente: “Les gens enflammés comme d’un feu sacré affluaient par bandes avec leurs chevaux, leurs armes et leurs vivres les hommes portaient l’expression de la bonne humeur et de l’ardeur à suivre la voie du ciel”… A ces armées populaires, saines, joyeuses et morales s’opposaient les armées juives qui avaient déjà livré la belle ville de Toulouse aux Maures et dont “la calamité et la méchanceté” en faisaient les alliés naturels des “perfides musulmans”. Les croisés arrivant en Anatolie en 1097, furent accueillis à bras ouverts par les Arméniens dont la chrétienté très ancienne était menacée par les Turcs seldjoukides. L’association de ces chrétiens mit en déroute les Turcs, jusqu’au siège d’Antioche qui retournera la victoire et provoquera le naufrage des Occidentaux(1).A chaque étape tragique, à chaque victoire ou défaite d’un camp ou de l’autre, la mémoire est utilisée pour galvaniser les massacres: “… Un clerc nommé Pierre Barthélemy déclare avoir eu la révélation de l’endroit où se trouve enterrée la Sainte Lance ayant percé le corps du Christ… une précieuse relique est trouvée et l’armée en est aussitôt galvanisée… les croisés parviennent à disperser la puissante armée de l’émir Kerbogha…”. Mille ans, un passé tout procheLa prise de Jérusalem racontée par les Arabes parle surtout du massacre par les Francs sur le parvis d’Al-Aqsa de 70.000 imams, dévots, ascètes et docteurs, et du vol par les chrétiens de quarante candélabres d’argent, de lampadaires et de livres syriens. Les Francs de leur côté attribuent leur victoire aux merveilleuses machines qu’ils ont su fabriquer, et au courage d’un homme, le chevalier Liétaud qui escalada les remparts, chassa les sarrazins et permit aux croisés de libérer Jérusalem. Toutes les mémoires pourtant s’accordent sur un point: le sang dans lequel on pataugeait jusqu’aux chevilles. Jérusalem étant la ville au monde la plus lourde en mémoire, ça explique pourquoi elle saigne si souvent.Dès qu’il y a un conflit, désiré ou nécessaire, on se sert de cette mémoire intentionnelle pour légitimer la violence: les brigades de choc du Fatah portent le nom de “Hattin” et de “Aïn Jalout”, nom des dernières victoires arabes sur le royaume franc(2). En 1981, le Turc Ali Agça qui tenta d’assassiner le pape, a justifié son attentat en écrivant: “J’ai décidé de tuer Jean-Paul II, le commandant suprême des croisés”.Pour les Proche-Orientaux, ce passé est récent, il n’est âgé que de mille ans et anime encore leurs représentations. Alors que pour les Occidentaux, ce passé est lointain et n’a plus aucune raison de décider pour les hommes qui vivent aujourd’hui dans cette région. Je me rappelle l’air ahuri de mes amis en 1991, au moment de la première guerre contre l’Irak quand un ambassadeur de Tunisie avait cité Saladin, ce chef de la guerre sainte contre les Francs de Palestine, celui qui justement avait remporté la bataille de Hattin au XIIe siècle près du lac de Tibériade et avait lui aussi libéré Jérusalem. Dans mon imaginaire personnel sur Saladin, mes maigres connaissances me rappelaient vaguement que cet homme cultivé et tolérant était un Kurde qui avait servi les Syriens. Aucun des Proche-Orientaux n’a cité ce détail qui confirme encore l’aspect sélectif et intentionnel de la mémoire.Cette mémoire reconstruite qui ne dit que des vérités afin d’en faire une représentation idéologique souvent fausse possède aujourd’hui un outil hyperpuissant: la télévision. Cette représentation d’images vraies, de mots souvent sincères et de musiques émouvantes donnent à voir, de nos yeux, une recomposition souvent discutable. Ces chimères télévisées provoquent des convictions pour lesquelles un grand nombre d’hommes sont prêts à s’engager à mort. Alors que curieusement, les gens sur le terrain sont souvent plus nuancés. Le réel multiforme, les contacts quotidiens, mènent à l’ambivalence et à la tolérance alors que sa représentation pure mène au fanatisme.Si bien qu’on en arrive peut-être à un choc technologique des civilisations: les Proche-Orientaux se servent de ce média d’images pour renforcer le passé avec un seul récit vrai, un seul type d’images vraies et des discours de certitudes qui créent une représentation radicale, non négociable du monde. Alors que les Occidentaux avec leurs multiples témoignages, leurs débats incessants, et leurs virevoltes politiques créent de l’éphémère et de l’incertitude qui troublent les esprits.La soumission au passé des Proche-Orientaux donne une vision réduite et trop claire du monde. S’opposerait-elle au brouillage des discours des Occidentaux qui rendent confus les hommes et les empêchent de décider?C’est pourquoi je voudrais terminer en citant mon maître Woody Allen: “Quand on me demande de choisir entre deux voies radicales, je n’hésite jamais: je prends la troisième!”------------------------------------------------------------------(1) J.C. GUILLEBAUD, 1998, La traversée du monde – Arléa, p. 613.(2) P. ENGELHARD, 1996 L’homme mondial. Les sociétés humaines peuvent-elles survivre? Arléa, p. 341.

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