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Feuilleton de L’étéLes coulisses de la terreurPremière partie: Ça va mal au Pakistan

Par L'Economiste | Edition N°:2077 Le 02/08/2005 | Partager

Nous sommes en 1998, et ça va mal dans la «zone chaude» du Pakistan-Afghanistan: les Talibans, avec les armes américaines cédées via les services pakistanais, ont bien pris Kaboul, mais au lieu d’instaurer la stabilité comme l’avait annoncé Washington deux ans auparavant, ils ont établi un régime de terreur. Ils ont aussi offert leur territoire aux groupes formés par Ben Laden, impliqués dans des attentats antiaméricains. Plus ennuyeux encore, les Talibans viennent d’expulser les ONG. C’est très mauvais signe et l’opinion publique internationale s’en émeut au point que la diplomatie américaine doit s’expliquer.Chargé de l’Asie du Sud au département d’Etat américain, Karl Inderfurth doit rencontrer la presse, en ce 23 juillet 1998, à l’issue des deux heures d’entretien qu’il vient d’avoir avec le secrétaire général du ministère pakistanais des Affaires étrangères au sujet de la situation en Afghanistan. “Est-ce bien indispensable?” demande-t-il au conseiller de l’ambassade qui l’accompagne. Difficile de faire autrement: les correspondants des agences internationales font aussi le pied de grue depuis plus d’une heure. Ils attendent un commentaire sur l’expulsion de Kaboul des organisations non gouvernementales, décrétée deux jours plus tôt par les Talibans.Très emprunté, Karl Inderfurth commence son point de presse par un long laïus sur la volonté américaine de favoriser la reprise du dialogue entre les différentes factions afghanes, et l’appui de Washington au Premier ministre pakistanais pour un règlement du conflit. L’exercice a ses limites. Les questions fusent sur l’avenir humanitaire de la capitale afghane, le sort des femmes et la série d’interdictions émises par les étudiants en théologie au pouvoir à Kaboul. “No comment! Je peux seulement répéter que les parties américaine et pakistanaise espèrent que la décision des Talibans concernant les ONG trouvera prochainement une issue favorable”, se contente de bredouiller Karl Inderfurth, avant de s’engouffrer dans sa limousine climatisée pour regagner l’ambassade. Des relations bien embarrassantesLes Pakistanais ne sont même pas invités à user de leur influence pour essayer d’amener les Talibans à une attitude plus conforme au droit humanitaire international et aux principes de base des conventions et de la charte des Nations unies.L’administration américaine n’ignore pourtant rien de la vraie nature de la dictature instaurée par les Talibans en Afghanistan.Deux semaines avant la brillante prestation du sous-secrétaire d’Etat Inderfurth, à la différence des années précédentes, le représentant du régime de Kaboul en poste dans la capitale pakistanaise figurait parmi les invités d’honneur de l’ambassadeur américain, lors de la réception qu’il donnait à l’occasion de l’anniversaire de l’indépendance des Etats-Unis. Cette réception officielle restreinte, réunissant quelque deux cents personnes dont relativement peu de Pakistanais, ajouta au malaise ressenti par plusieurs diplomates européens et représentants des agences des Nations unies. En effet, au cours de la soirée, l’ambassadeur remercia publiquement le représentant taliban pour “sa présence et la coopération établie entre Kaboul et Washington lors de la dernière visite d’une délégation du département d’Etat en avril 1998”. Pendant les trois ans qui vont suivre, les administrations américaines successives entretiendront ces bonnes relations avec les Talibans (...)(Début 2001, soit six mois avant les attentats de New York et de Washington), persuadée qu’un accord est possible avec Kaboul, la Maison-Blanche gèle l’enquête en cours du FBI concernant l’attaque de la frégate américaine USS Cole (Aden, octobre 2000). Et l’homme en charge du dossier Ben Laden au FBI, John O’Neil, est sommé de quitter le Yémen. Dégoûté, ce haut fonctionnaire loyal et efficace, démissionne du FBI à la fin août 2001. La semaine suivante, il prendra ses nouvelles fonctions de chef de la sécurité du World Trade Center et disparaîtra sur les lieux de son nouveau travail le 11 septembre 2001.En fait, bien plus que le sort personnel d’Oussama Ben Laden, l’enjeu des multiples tractations entre le gouvernement américain et l’Emirat islamique d’Afghanistan concerne prioritairement ce que les experts appellent “le nouveau grand jeu”, les immenses gisements gaziers et pétroliers d’Asie centrale, et plus précisément les tracés des gazoducs et oléoducs à travers l’Afghanistan (et tout près de la grande puissance montante, la Chine).Plusieurs diplomates américains admettent que l’intervention des intérêts gaziers et pétroliers (dans les dossiers de la région) les a dépossédés du dossier afghan, entraînant de fait une certaine privatisation de l’approche américaine de la région. Cette privatisation a créé l’illusion que les Talibans rêvaient d’un “pacte du Quincy” afghan, qui imiterait l’accord américano-saoudien de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Depuis le début, les tractations menées avec les Talibans relevaient de cette illusion géostratégique.


Tous les coups sont permis

L'effondrement de l’Union soviétique (NDLR: les Soviétiques avaient envahi l’Afghanistan en 1979 pour soutenir un régime qui leur était favorable; en 1989, les troupes de Moscou quittent ce pays, comme des vaincues; une nouvelle guerre civile débute sur le territoire afghan et quelques mois plus tard, le mur de Berlin est démantelé par la population allemande: c’est la fin du communisme) a laissé un grand vide dans cette région d’Asie centrale, fabuleusement riche. La Russie, la Turquie, l’Iran et les nouvelles républiques régionales, les Etats-Unis, l’Inde et la Chine rivalisent depuis dix-quinze ans pour imposer leur influence sur le champ de manoeuvres du “nouveau grand jeu”. Impliquant une lutte sans merci où tous les coups sont permis, cette partie vise prioritairement la prise de contrôle des richesses locales naturelles, mais aussi des infrastructures à venir dans une région stratégique quasiment désertique, aux portes de la Chine.En1995, -soit plus d’un an avant la prise de Kaboul par les Talibans-, les grandes compagnies gazières et pétrolières américaines s’étaient rassemblées au sein d’une structure ad hoc, la Foreign Oil Company, afin de mieux promouvoir leurs intérêts en Asie centrale. Cette organisation travaille en étroite collaboration avec le Conseil national de sécurité (NSC) et son spécialiste en énergie Sheila Heslin. L’inspecteur de cette officine semi-officielle n’est autre que Samuel Berger, également conseiller du NSC. Pour assurer une coordination directe avec les différents acteurs de l’exécutif américain, il a créé un comité interministériel spécial, incluant plusieurs agences de sécurité dont la CIA, expressément chargée de nouer des contacts, sinon d’acheter les chefs de tribu locaux, dont… les dignitaires talibans!


Le pacte du Quincy qu’est-ce que c’est?

Le «pacte du Quincy» est sans doute l’accord majeur ayant organisé et organisant encore les relations internationales après la Deuxième Guerre mondiale, plus important encore que l’accord de Yalta, sans objet depuis la chute du mur de Berlin, en 1989.Au cours de la guerre, plusieurs fois les armées d’Hitler se trouvent en panne de carburants (Afrique du Nord, Grêce…). Elles dominaient la situation et les voilà battues car leur matériel est cloué au sol.A la sortie de la guerre, l’Arabie saoudite n’est pas encore un vrai Etat. Ibn Séoud n’a été proclamé roi que douze ans auparavant, en 1932. Le Moyen-Orient est encore bien malade de la fin de l’empire ottoman, tandis que les hégémonies européennes, l’arrivée des Juifs depuis les années 30 pour créer leur Etat… constituent autant de situations potentiellement explosives, sur des sols gavés de pétrole. Les soldats se battent encore en Asie et en Europe, quand le président américain, Franklin Roosevelt, en 1945, invite Ibn Séoud à bord du navire, le Quincy. Le deal est simple: accès illimité au pétrole de l’Arabie, en échange du soutien à la famille Séoud et de la sécurité militaire de l’Arabie saoudite. Depuis 1945, le pacte du Quincy a été scrupuleusement respecté… sauf que pour gérer ses propres contradictions, le clan Séoud est obligé de donner des gages à ses propres religieux, lesquels, dès les années 50, développent des thèses de plus en plus fermées et rigides.Du point de vue américain, c’est un bonus inespéré: le pacte du Quincy permet d’entrer indirectement en lutte contre les mouvements nationalistes du monde arabo-musulman, mouvements qui s’inspiraient et parfois avaient le soutien du bloc communiste. Aujourd’hui, la menace communiste ayant disparu, le «bonus» s’est retourné contre ses promoteurs.


 Contrôler les barils

Pour le gaz et le pétrole, le problème crucial réside moins dans la délimitation et l’exploitation des gisements que dans le choix des itinéraires d’acheminement de ces ressources vers les marchés mondiaux. Une compagnie gazière américaine, Unocal, a investi des millions de dollars dans un projet de gazoduc reliant la mer Caspienne au port de Karachi (Pakistan). Son tracé traverse de part en part le territoire afghan via le Turkménistan. Afin de sécuriser son projet, Unocal avait versé “des sommes très importantes à fonds perdus”, disent les experts, pour s’attacher les faveurs des Talibans. La société a même dépêché sur place une cinquantaine de ses agents pour aider les cadres militaires talibans à se former à toutes les subtilités de la sécurité, reconnaît aujourd’hui un ancien responsable d’Unocal, qui goûte une retraite paisible sur les bords du lac Léman.Le projet d’Unocal vers le Pakistan via l’Afghanistan est bien plus que le projet d’un simple gazoduc. Il induit un système régional complexe de partenariats économiques et militaires. Outre l’appui financier et sécuritaire qu’Unocal n’avait cessé d’apporter aux milices talibans avec la bénédiction du département d’Etat, la compagnie américaine a déjà réalisé de considérables investissements en études de faisabilité, et racheté les parts de la compagnie russe Gazprom. Une question d’importance subsiste encore aujourd’hui: quelle est la capacité technique et la volonté politique du Pakistan de concevoir un réel débouché pour ce gazoduc.

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