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Cette Amérique qui vote, un voyage avec Guy Sorman
Etape VIII: Le meilleur des candidats c’est Schwarzenegger

Par L'Economiste | Edition N°:1885 Le 28/10/2004 | Partager

De ce côté-ci de l’Atlantique, on avait ri de l’élection de Reagan, réputé être un mauvais acteur et qui devait donc être bien pire politicien. Il a été le président qui a gagné la guerre froide en obtenant la chute de son ennemi, l’URSS. On s’est un peu moins moqué de l’élection de Schwarzenegger en Californie. Mais qu’est-ce qui a fait son succès?La pratique populaire du bodybuilding, commencée à Venice dans les années 1960, a produit Arnold Schwarzenegger, passé en 2003 de la plage au siège de gouverneur de Californie. Ce culte du corps inaugure une ère nouvelle, l’éclipse des sports d’équipe, qui cèdent progressivement la place à la culture physique de soi.Le bodybuilding et ses formes banalisées, jogging et fitness, sont l’accomplissement d’une longue histoire d’amour entre les Américains et leur corps. Initialement, les sports dominants, aux Etats-Unis comme en Europe, étaient collectifs; emblématiques du XXe siècle, le base-ball, le football américain et le basket-ball ont contribué à unifier la nation aux origines multiples (…) Depuis les années 1970, le jogging et les salles d’exercice sont devenus une obligation matinale. Il y a une génération de cela, un professeur d’université qui pratiquait un sport était marginal, l’exercice était réservé aux étudiants. Seule la plèbe s’enthousiasmait pour le football ou le base-ball. Aujourd’hui, dans toutes les strates de la société, ne pas courir est suspect, quelque peu antidémocratique. La contrainte s’est étendue aux femmes, ce qui est neuf, obligeant collèges et universités à agrandir leurs équipements sportifs (…) . Bodybuildé, le topLes années 1970 ayant aussi été celles de la révolution féministe et de ses ambiguïtés, les femmes ont obtenu à leur tour le droit à la forme et ses obligations. A Marilyn Monroe, icône opulente des années 1950, succédèrent Julia Roberts, mince, athlétique, et Madonna, bodybuildée. La contrainte a changé de visage mais elle reste une contrainte. Ce culte du corps est donc de notre temps, mais il s’inscrit aussi dans l’histoire longue de la civilisation américaine.Autour de cette sculpture du corps s’est créée une industrie: centres de fitness, instruments de torture volontaire, vêtements de sport, régimes adaptés, pilules de toutes les couleurs, chaînes de magasins pour les écouler, magazines spécialisés et chaînes de télévision (…). A l’automne 2003, le monde étonné découvrit ainsi comment les Californiens se débarrassèrent de leur gouverneur désigné un an plus tôt, Gray Davis, pour le remplacer par l’acteur Arnold Schwarzenegger, jusque-là plus fameux pour sa musculature et son incarnation de Terminator à l’écran que pour ses facultés intellectuelles. Dans ce spectacle, la distribution était nouvelle, mais le scénario classique: dans la plupart des Etats américains, à tout moment, les citoyens peuvent annuler le mandat de leurs élus par une pétition majoritaire ou par un “empêchement” qu’adoptent les assemblées locales. De même, les référendums d’initiative populaire qui modifient les lois en contournant les élus sont courants, surtout dans l’Ouest, là où l’antiétatisme est le plus vif. Dans l’Ouest, tout élu est suspect, tout pouvoir paraît abusif (…). Autodidacte et milliardaire: L’idéelQuand le Terminator fut élu gubernator, la Californie ressembla à sa propre caricature. Etait-elle encore une démocratie? L’élection paraissait déterminée par l’argent, la réalité politique disparaissait derrière la fiction cinématographique. Les médias européens ricanèrent, et la gauche américaine tout autant. Ceux qui avaient détesté Ronald Reagan, gouverneur de Californie de 1966 à 1974, eurent le sentiment de revivre un cauchemar; ceux qui avaient aimé Reagan regrettèrent que le Terminator, parce qu’il n’était pas né aux Etats-Unis, ne pût envisager la présidence. Mais, tous préjugés mis à part, cette épopée d’Arnold Schwarzenegger est une assez juste représentation de la démocratie américaine et de ce qu’elle deviendra.(…) Bien qu’il fût républicain dans un Etat démocrate de Californie, Schwarzenegger ne pouvait que gagner. Il EST le rêve américain. Mieux: il est un rêve californien. Rien, chez lui, n’a été laissé au hasard ni à la nature. Immigré? C’est un atout en Californie, où un Californien de souche est une espèce rare. Autodidacte? Immigré d’Autriche, pauvre, il a réussi par le travail, par les études et par le sport; il est à la fois diplômé d’une université de management et champion de culturisme. En Europe, un politicien musclé ferait sourire. En Californie, où chacun sculpte son corps par le sport et/ou la chirurgie, il suscite l’émulation, pas la dérision. La success-story continue: Arnold créa une entreprise dans l’immobilier, devint propriétaire de supermarchés, puis l’acteur que l’on connaît.De même que Ronald Reagan ne fut pas qu’un acteur et le fut peu, Arnold Schwarzenegger n’est pas qu’un acteur, même s’il l’est beaucoup. Les Californiens voient en lui l’autodidacte musclé et milliardaire: trois qualités réunies chez un seul homme.En Europe, on privilégie les capacités intellectuelles, même chez l’homme politique. Aux Etats-Unis, on se méfie des “têtes d’œuf”, particulièrement dans la vie politique. Les intellectuels y sont soupçonnés de n’être pas au contact de la réalité et de verser dans des idéologies qui font le malheur des nations. L’histoire de l’Europe incline à ne pas donner tort aux Américains. En Californie, plutôt libérale, Schwarzenegger n’était-il pas un peu trop conservateur? Il épouse une Kennedy, l’aristocratie libérale: le voici protégé sur sa gauche. Les Juifs sont influents en Californie: mieux vaut gommer ses origines autrichiennes. Des dons importants à l’Institut Simon Wiesenthal de Los Angeles, qui pourchasse les antisémites, rassurent. De plus, le gubernator, au contraire des autres politiciens, n’a pas besoin des fonds publics; il est déjà riche, ce qui est une grande vertu en politique aux Etats-Unis.


Un grand mépris pour les politiques

Les Américains n’ont guère de respect pour leur classe politique; ils traitent leurs élus comme, au XIXe siècle, on chassait les importuns, en les roulant dans le goudron et les plumes avant de les expulser de la ville. Si les Américains en général aiment peu l’Etat, les Californiens sont de loin les plus méfiants. Depuis les années 1960, ils recourent systématiquement à la démocratie directe pour changer de gouverneur.


Comment virer les hommes politiques

Il y a deux manières de se débarrasser d’un élu qui ne plaît plus: le rappel ou l’empêchement.La procédure de rappel est courante mais en Californie elle est très facile: il suffit qu’une pétition signée par 8% des électeurs votants le demande pour qu’elle soit soumise aux voix. Ce seuil est d’autant plus bas que les abstentions sont nombreuses. Si la pétition obtient la moitié des suffrages, l’élu sortant est remplacé par le concurrent qui obtient le meilleur score au cours du même scrutin. Ronald Reagan, gouverneur de Californie, fut l’objet de deux tentatives de rappel manquées. Ces rappels n’ont pas à être motivés: le peuple n’a pas à s’expliquer. L’empêchement est décidé par les Parlements et il doit être motivé. Lorsque, en 1998 le Congrès fédéral voulut “empêcher” le président Clinton, il justifia sa démarche par les dénégations opposées par l’hôte de la Maison-Blanche à ses relations suivies avec Monica Lewinsky.En Californie, l’obstacle véritable au rappel, c’est l’argent: réunir les signatures dans un Etat aussi vaste exige le recours à des entreprises spécialisées. Celles-ci démarchent les électeurs, principalement sur les parkings des supermarchés. En 2002, un député de l’Etat, Darrell Issa, décida d’investir dix millions de dollars de sa fortune personnelle pour rappeler Gray Davis; il y parvint (…) Le succès de la pétition suscita des centaines de candidatures à sa succession, parmi elles, les stars du porno retinrent l’attention des médias libéraux, prompts à déconsidérer le cirque californien.


La revanche du mâle blanc

J'ajouterai un non-dit: Schwarzenegger incarne ce que l’écrivain Norman Mailer a appelé “la revanche du mâle blanc”. Mailer se référait à la guerre en Irak, qu’il assimila à un réveil des démons virils de l’Amérique blanche. Mais en Californie aussi le démon est à l’œuvre. Depuis 1968, cet Etat est le plus assailli par les féministes, les gays et les partisans du multiculturalisme, tous politiquement corrects. Surgit Arnold: il se déclare respectueux de toutes les sensibilités, de toutes les races, et s’excuse d’avoir abusé des femmes dans sa jeunesse. Mais ce qu’il dit n’efface pas ce qu’il incarne aux yeux de bien des mâles blancs (et de bien des femmes blanches) de Californie: un léger goût de revanche. Au-delà des Blancs, bien des Latinos se sont aussi révélés plus sensibles au machisme d’Arnold qu’à la compassion affichée par les libéraux pour les minorités. Le corps d’Arnold parlait si fort qu’il ne lui était pas nécessaire de commenter.


Comment trouver le bon candidat

Le scénario de la sélection des aspirants présidents est l’inverse de celui que nous connaissons en Europe, où le candidat est en principe un insider (un homme de l’intérieur): désigné par son parti après y avoir fait carrière, il n’est proposé à la ratification populaire que dans une seconde étape. Aux Etats-Unis, le candidat doit commencer par être un rebelle et être seul, ou feindre de l’être. Il n’est pas un homme d’appareil. Chacun, dans la rue, le reconnaît immédiatement, mais il se présente toujours, à l’américaine, aux passants, aux ouvriers, aux pensionnaires des maisons de retraite. Plus l’Amérique est entrée dans l’ère de la communication virtuelle, plus le candidat se dresse contre les artifices médiatiques: il impose sa présence réelle, serre des mains par millions. Derrière lui, en coulisse, une armada de conseillers en communication l’accompagnent; ceux-ci dictent les comportements du candidat, mais, en scène, le rebelle seul est visible, parti seul à l’assaut de la bureaucratie. Même s’il vient de Washington et y a fait une longue carrière, il l’a l’oublié. Pour emporter l’adhésion des foules, le candidat manifeste sa colère contre l’Etat trop lointain, forcément mal géré, ou qui pourrait l’être mieux, qui devrait se montrer plus attentif aux Américains d’en bas. D’étape en étape, le rebelle lève une troupe de partisans, eux aussi en colère contre l’État. Ensemble, ils prendront, reprendront Washington, ou resteront sur le tapis. S’il a survécu à l’épreuve des primaires, le candidat parvient jusqu’à la convention de son parti; elle ratifie le choix de la base et n’impose personne. Les Américains ne supportent pas qu’on leur dicte leur choix: c’est un héritage du calvinisme et du Far-West. Pour parvenir jusque-là, le rebelle aura dépensé des millions de dollars.De ces modes de sélection opposés entre les deux continents surgissent des leaders de type distinct. Vus d’Europe, les politiciens américains semblent frustes; il est certain que ni Ronald Reagan ni Jimmy Carter -deux outsiders- ne seraient apparus dans la politique européenne. A l’inverse, les leaders européens, les Français surtout, sont considérés par les Américains comme des patriciens arrogants. Le fait que John Kerry ait “l’air français” est l’un des principaux arguments que les conservateurs utilisent contre lui.Ainsi, quand Européens et Américains évoquent la démocratie, ils ne décrivent pas exactement le même régime. En Europe, la démocratie, ce sont des principes juridiques; aux Etats-Unis, c’est un principe spirituel et un processus de sélection permanente. Les critiques européens estiment que la démocratie américaine est de type populiste; mais les Américains regrettent que la démocratie européenne soit de type aristocratique. En Europe, les leaders estiment que leur devoir est d’éduquer le peuple; aux Etats-Unis, il est de le suivre.

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