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    Politique

    «Lutter contre le terrorisme, c’est partager«
    Entretien avec François Burgat, politologue

    Par L'Economiste | Edition N°:2202 Le 27/01/2006 | Partager

    . Al Qaïda est la résultante d’une fracture politique dans les sociétés arabo-musulmanes. Dénis de représentation et injustices à l’égard des populations. Désaveu des conduites légalistes dans les années 90François Burgat, également chercheur au CNRS (France), ne connaît que trop bien le monde arabe et musulman pour y avoir vécu 18 ans. Ce n’est donc pas par hasard qu’il s’y intéresse et mène aujourd’hui une réflexion sur l’islam. Avec beaucoup de recul et de lucidité, il est vrai. Il s’en est livré, en exclusivité à L’Economiste, lors de son passage à Casablanca où il a animé une conférence organisée par le Collectif démocratie et modernité sur le thème «Face au terrorisme, à l’ère de la globalisation». - L’Economiste: Dans votre dernier ouvrage, vous menez pratiquement une réflexion sur l’islam et Al Qaïda. Quelle est, selon vous, la portée du phénomène Al Qaïda ?- François Burgat: Le phénomène Al Qaïda ne doit pas être minimisé. Il ne faut pas dire que ce ne sont que quelques individus. En fait, la partie immergée de l’iceberg cache une véritable fracture politique dont il vaut mieux connaître l’origine si l’on veut être capable de la dépasser. Je me considère comme quelqu’un qui veut lutter contre ce phénomène et donc la volonté d’essayer de comprendre d’où il vient n’est ni empathie ni sympathie. La formule que j’emploie tout le temps consiste à dire, quand il y a une bombe, la première chose à faire est de soigner les victimes, la deuxième chose est d’arrêter les poseurs de bombes et de les condamner. Mais je pense que l’on doit faire mieux que cela si l’on veut qu’il n’y ait pas de nouvelles victimes. Il faut donc qu’on fasse en sorte que la machine à fabriquer les poseurs de bombes soit démantelée et pas seulement les poseurs de bombes. - Les responsabilités sont donc plus larges… - D’ailleurs, quand on entre dans la logique de la machine à fabriquer les poseurs de bombes, on se rend compte que l’analyse se complexifie et que la répartition des responsabilités est plus complexe que l’acte d’accusation des poseurs de bombes. Quand je suis devant le public occidental qui a une espèce d’automatisme à vouloir aller chercher les poseurs de bombes dans les banlieues défavorisées où l’on parle «musulman», je dis attention: si on fait une enquête sur la machine à fabriquer les poseurs de bombes, il ne faut pas aller que dans ces banlieues, mais aussi dans les beaux quartiers, auprès des élites dirigeantes et on va trouver des responsabilités beaucoup plus larges. Disons que tous ceux qui détiennent une parcelle de pouvoir politique ou des ressources économiques et qui ont tendance à les accaparer sont parties prenantes dans cette machine complexe qui nous fabrique des violences extrêmes en dernière instance.- Y a-t-il une explication, une origine à la naissance d’Al Qaïda? - Dans mes analyses, j’ai identifié trois niveaux de dysfonctionnements politiques. C’est la conjonction de ces dysfonctionnements et leur internationalisation qui ont donné naissance à ce que les nouvelles générations vivent comme une espèce de résistance qui leur est opposée. Dysfonctionnements qui produisent des dénis de représentation, c’est-à-dire des injustices à l’égard de toute une catégorie de populations. Il y a ainsi l’ordre mondial, expression que l’on n’a eu le «droit»  d’employer efficacement qu’à partir de 1990, date de la fin de l’incapacité pour les Etats-Unis de faire tout ce qu’ils voulaient du fait de la guerre froide. Le deuxième dysfonctionnement se situe au niveau du conflit israëlo-arabe. En 1990, c’est le début du processus d’Oslo et aussi l’enfermement de la société palestinienne dans le silence complice, dans le meilleur des cas, de l’Europe et avec l’approbation active, la plupart du temps, des Etats-Unis. Quant au troisième niveau de dysfonctionnement, il réside dans les enceintes nationales arabes qui vont échouer à laisser lentement les exigences des représentations politiques prendre le pas sur les raccourcis de l’autoritarisme. Dès lors que dans l’imaginaire politique de toute une génération, le dysfonctionnement des enceintes nationales va apparaître comme étant coordonné avec le dysfonctionnement régional et international, il faut s’attendre à ce que l’on ait une génération qui dit que l’on va passer de «l’ennemi proche à l’ennemi lointain». - Peut-on parler d’une montée du radicalisme religieux à partir de l’Algérie avec l’avènement du Front islamique du salut (FIS)?- Dans le cas de l’Algérie, je demande aux observateurs d’analyser très lucidement la structure de la crise dans ce pays. Non pas sur la base de l’image qui en a été exportée par les officines du pouvoir, mais sur celle des enquêtes des organisations internationales et des révélations des membres de l’appareil d’Etat algérien qui ont fui le pays. On sait maintenant qu’une grande partie de la violence qui a été attribuée unilatéralement à l’opposition algérienne est, en fait, une violence manipulée qui venait de l’appareil d’Etat.- Comment alors situer dans le temps le début de la naissance de l’intégrisme?- Je dis souvent que la décennie 90 est la décennie du désaveu des conduites légalistes. Les oppositions politiques ont dit vouloir jouer le jeu légal, à l’occasion des compétitions électorales, tout en sachant bien qu’elles ne mènent nulle part. Parce qu’elles ne servent pas à désigner qui va arriver au pouvoir, mais qui le pouvoir autorise à jouer avec lui la comédie du pluralisme pour l’exportation devant les caméras des télévisions occidentales. A partir du moment que l’Occident n’a jamais voulu stigmatiser ces dysfonctionnements, il a été perçu comme y étant associé parce qu’il en a été le principal bénéficiaire. Il est ainsi apparu comme ayant un humanisme à géométrie variable à l’image des lumières qui n’éclairent que d’un seul côté de la route. Cette formule a contribué à crédibiliser des postures de radicalisation sectaire qu’il faut condamner. Al Qaïda emprunte les mêmes raccourcis de la stigmatisation sectaire de l’autre. Mais, il faut faire la différence entre l’énoncé sectaire du discours d’Al Qaïda et le soubassement de l’expression d’un ras-le-bol politique, partagé par une large partie de l’opinion publique arabe et musulmane. Il faut avouer qu’il y a une fracture et qu’elle a des raisons. - Quels sont, selon vous, les moyens à mettre en œuvre pour lutter contre le terrorisme?- Malgré l’ampleur des moyens affectés à leur mise au point, les armes de lutte contre le terrorisme viennent une nouvelle fois de démontrer les limites de leur efficacité. Des dizaines de citoyens innocents continuent à payer le prix de cette carence manifeste de notre défense. Peu d’explications de nos experts en contre-terrorisme sont à ce jour réellement convaincantes. Faut-il «fermer les universités islamiques du Golfe», comme le suggère celui-ci? Intensifier le programme de réforme de la culture de l’autre et le rythme de son apprentissage de «la liberté», des « droits de l’homme» et de «la démocratie», comme celui-là en semble convaincu? Faut-il dresser de nouveaux murs? Faut-il renforcer, encore et toujours, suspicion et répression et, sans craindre d’améliorer les performances de la vieille «machine» répressive, «fabriquer des poseurs de bombes», construire de nouveaux Guantanamo? Il se pourrait pourtant qu’une arme, autrement plus efficace, ait d’ores et déjà été identifiée. Et que seul un refus aveugle de la mettre en œuvre soit à l’origine de l’échec retentissant et répété de notre offensive contre le fléau terroriste du XXIe siècle. Cette arme est, il est vrai, particulièrement coûteuse et les nantis de l’ordre mondial du XXIe siècle semblent peu enclins à vouloir en payer le prix. On les comprend: l’arme s’appelle en effet «partage». Et elle vise… tout ce que, précisément, ils n’entendent pas partager. Les ressources économiques et financières bien sûr, à l’échelle de la planète ou à celle de chacune de ses nations. Le pouvoir politique ensuite, accaparé par tous les leaders au long cours qui d’«élections» en «réélections» en privent toute une génération..


    Portrait

    François Burgat a vécu 7 ans en Algérie, entre 73 et 80, 5 ans au Caire (1989-1994) et ensuite 6 ans dans la péninsule arabique, principalement à Sanâa où il dirigeait le Centre français des sciences sociales. Juriste, puis après politologue, il affirme vouloir expliquer le fonctionnement des sociétés dans lesquelles il vivait. Il en profite aussi pour apprendre la langue arabe. Après, il a intégré le CNRS, dans un laboratoire dont la vocation est de produire des travaux sur la vie politique dans le monde arabe et musulman. Il est auteur de trois ouvrages qui portent sur le même thème qui est cette génération politique dont la visibilité s’est affirmée après les indépendances et que l’on a appelée les courants islamistes. Le premier livre, «L’islamisme au Maghreb» (1988) a été le produit d’une expérience centrée surtout sur les pays d’Afrique du Nord. Le deuxième est intitulé «L’islamisme en face» (1995). Le troisième «L’islamisme à l’heure d’Al Qaïda», qui vient de paraître, est «le produit de ma volonté d’ajouter à ma réflexion les événements dramatiques que l’on connaît et aussi la problématique propre à la péninsule arabique».Propos recueillis par Jamal Eddine HERRADI

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