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    «Le savoir-nuire à l'usage des dictateurs«: Un livre qui fait froid dans le dos

    Par L'Economiste | Edition N°:907 Le 01/12/2000 | Partager

    . Dans un style satirique, des observations saisissantes sur le fonctionnement du monde!. Pascal Boniface décrit une société internationale à nouveau dévoyée. On attendait les démocraties, mais la prime va auxdictateursQuand le monde était bipolaire, avec les USA libéraux d'un côté, l'URSS communiste de l'autre, il était facile pour les dirigeants des autres pays d'obtenir une place au soleil: ils se rangeaient dans l'un ou l'autre camp en marchandant leur rang en fonction de leur position stratégique. Les grandes puissances d'aujourd'hui n'ont plus besoin d'entretenir de clientèle et de récompenser la loyauté ou la fidélité.Tout a donc changé. Comment, quand on est petit, garder ou améliorer sa place? Le Pr Pascal Boniface propose une recette, le «savoir-nuire«. Dans son dernier ouvrage «Guide du savoir-nuire à l'usage des dictateurs« (Editions Michalon, 2000), Pascal Boniface prend une série d'exemples récents, de moins de cinq ans, pour décrire cinq manières de s'inclure dans la vie internationale de la pire manière qui soit, par la nuisance.On s'en doute, c'est dans un style satirique que le livre est écrit. Mais, il n'en reste pas moins que les faits observés sont exacts et que l'analyse que l'auteur en tire fait froid dans le dos. Nombreux étaient ceux qui pensaient qu'à la fin des blocs antagonistes naîtrait une société internationale plus juste, plus capable de récompenser les efforts de développement et de démocratisation. Pas du tout, répond Pascal Boniface, directeur de l'Institut des Relations Internationales et Stratégiques (IRIS) et professeur à Sciences Po de Lille et de Paris.. Mythe supplémentaireLe Pr Boniface a consacré ses recherches et son enseignement à l'analyse de la puissance dans la société internationale. Depuis la chute du mur de Berlin, son terrain d'investigations a pris des allures tout à fait surprenantes: massacres ethniques, explosion de l'URSS, guerres yougoslaves, montée en puissance des mafias internationales, pression des migrations, ouverture chinoise... C'est donc dans ce monde éclaté qu'il déplace ses instruments d'analyse de la puissance: un monde multipolaire qui fait la part belle aux intérêts économiques et émotions soulevées par la médiatisation de telle ou telle situation. Le monde bipolaire avait entretenu les dictatures dans les pays de second rang: chaque leader protégeait sa clientèle au nom d'intérêts stratégiques devant lesquels les aspirations démocratiques devaient s'effacer. La disparition de cette organisation bipolaire fait-elle naître les démocraties? Pas forcément, puisque les dictatures peuvent, si elles savent se servir de la nuisance, rester ce qu'elles sont.Le Pr Boniface s'intéresse moins à la démocratisation qu'au partage des richesses. C'est ainsi qu'il explique que la «nuisance n'a pas pour but de remette en cause l'ordre établi (...), elle permet simplement à certains nécessiteux de ramasser, par la ruse, les miettes d'un festin auquel ils ne sont pas conviés«.Les grandes puissances y gagnent un mythe supplémentaire, celui d'être bienveillantes, charitables et de garantir les droits de l'homme, écrit l'auteur, qui conclut en appelant à un «civisme citoyen à l'échelle mondiale« qui déboucherait sur «un équilibre entre l'individu et la collectivité«. Un livre, en tout cas, à ne pas mettre entre les mains de démocrates peu sûrs de leur doctrine: ils pourraient en tirer des conclusions fort désagréables en matière de politique étrangère...


    Le portrait du nuisible efficace

    L'Etat fiable, l'allié modèle «bien gouverné et en paix n'a que peu de chance d'être considéré«, explique Pascal Boniface.Au contraire, celui qui a le plus de chance d'être élu et recevoir de l'aide est «celui qui se distingue par l'incurie de son gouvernement, qui contrôle mal son territoire et y laisse proliférer des trafics; celui qui sans cesse frôle la banqueroute et menace d'entraîner dans sa chute le système financier international«.L'auteur ajoute à ce portrait peu flatteur l'Etat «qui propose si peu de perspectives à sa population qu'elle préfère émigrer en masse«. Féroce, le Pr Boniface souligne que «ces étranges qualités scellent de nouvelles alliances«. Ces qualités «inspirent un mépris teinté de crainte«, car on sait leurs détenteurs «capables du pire«. Naturellement, ce portrait ne va qu'aux pays sous dictature, ce qui n'est peut-être pas assez souligné dans l'ouvrage. En effet, lorsque la population a les moyens de protester et de changer de gouvernement pour améliorer son sort, elle perd des opportunités d'aide. C'est, si l'on suit l'analyse de Pascal Boniface, la nouvelle injustice de l'ordre mondial. . Trois handicaps à la nuisance réussieIl ne suffit pas de maîtriser la nuisance, écrit Pascal Boniface, encore faut-il se défier de trois handicaps.D'abord, la concurrence: Il y a beaucoup de pays ou de communautés faibles. Pour gagner, il faut donc être parmi les meilleurs nuisibles: «La prolifération de la faiblesse (Etats en banqueroute, ratés de la mondialisation, communautés menacées, régions en déshérence...) fait que le nombre de candidats à la nuisance paraît considérable«. Si «le domaine de la nuisance est accessible à tous (...), il ne portera ses fruits que pour les meilleurs«. Paradoxalement, les plus faibles devront avoir la stratégie la plus élaborée. «Il faut de plus en plus de morts, des records dans l'atrocité, du nouveau et du médiatique (...); pareille sophistication n'est pas évidente à atteindre pour des groupes qui souffrent d'un déficit d'information et de formation«, remarque l'auteur.Ensuite, la neutralisation: Le système international est certes très vulnérable à la nuisance, mais montre «d'extraordinaires capacités pour la neutraliser«. Reprenant l'analyse de Jean-Christophe Rufin («La dictature libérale«, Editions Lattes, 1994), Pascal Boniface explique que comme les démocraties qui se nourrissent de ce qui s'oppose à elles, le système international «récupère ce qui le dérange, le trouble ou le menace et en fait un élément apprivoisé de son fonctionnement quotidien«. Par exemple, «les pays riches ont mis au point une ingénierie du secours d'urgence qui banalise les drames et permet au citoyen de ne plus être troublé (puisque) d'autres s'en occupent«. La stratégie de nuisance fait donc obligation de se distinguer sans cesse, de capter et retenir en permanence l'attention.Enfin, la subtilité: A quel puissant s'en prendre sans encourir ses foudres? «Il ne doit y avoir dans le geste de nuisance aucune intentionnalité apparente«, souligne l'auteur qui donne l'exemple de Cuba Non démocratique, La Havane a la capacité de retenir sa population moyennant un peu d'aide, mais Washington ne doit pas aller jusqu'à la chute du régime sinon les côtes de Floride seraient envahies d'immigrants cubains. Dans le système mondial actuel, Cuba se garde bien de donner l'impression qu'il veut attaquer les Etats-Unis car l'île se ferait écraser en un tour de main. En revanche, un jeu subtil avec les gardes-côtes castristes et les candidats à l'émigration permet d'obtenir faveurs et maintien du régime. C'est le jeu que Noriega n'a pas su jouer au Panama. N. S.

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