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Economie Internationale

«Il existe de vrais motifs de tension entre l'Europe et les Etats-Unis»

Felix Rohatyn, ambassadeur des Etats-Unis en France

Par L'Economiste | Edition N°:616 Le 14/10/1999 | Partager

· Felix Rohatyn, 71 ans, ambassadeur américain en France et ancien dirigeant de Lazard Frères aux Etats-Unis, réagit aux manifestations anti-américaines en France. Pour lui, cela limite les capacités des deux pays à discuter objectivement sur les moyens de promouvoir les échanges


- Libération (France): Les manifestations d'anti-américanisme, qui ont accompagné les événements de la rentrée (José Bové, Michelin, etc.), vous ont-elles surpris?
- M. Felix Rohatyn:
En revenant des vacances, j'ai eu la surprise de retrouver une France devenue tout à coup nerveuse, un peu agressive vis-à-vis des Etats-Unis, se raidissant contre la mondialisation. Pourtant, tout sourit à la France: elle a fait l'Euro, elle a la meilleure performance en Europe en termes de croissance, un taux de chômage en baisse, des excédents commerciaux, une diminution des déficits publics. C'est assez logique d'ailleurs, la France est l'un des pays qui ont presque tous les atouts (intellectuels, technologiques et économiques) pour profiter de la mondialisation. Mais votre pays semble caler sur deux sujets très importants, à savoir la science et le capital. Elle craint les avancées agricoles ou biotechnologiques, une des grandes questions de la mondialisation. Et elle bloque le développement de la capitalisation, parce qu'elle juge menaçant le pouvoir des fonds de pensions.

- A-t-elle vraiment tort de craindre ces derniers?
- Nous avons eu naguère de telles craintes, nous aussi. Certains de nos Etats se sont même dotés de lois invitant les conseils d'administration à ne pas prendre en compte seulement l'intérêt des actionnaires, mais aussi celui des salariés et des collectivités locales. Ces lois n'ont pas changé grand-chose: il est très difficile de trouver d'autres bases de décisions que la propriété. Il faut donc trouver une autre façon d'améliorer les relations entre les entreprises et les salariés. Nous l'avons fait à travers le capitalisme populaire: les employés détiennent désormais presque 10% du capital des entreprises. Le capitalisme populaire a donné une culture de propriété aux Américains. Ce qui a eu des répercussions politiques: il y a 10 ans, jamais le Parti Démocrate n'aurait osé prôner un budget en équilibre, par exemple. Il a aussi permis d'amortir les chocs des restructurations des grandes sociétés.

- Ce «capitalisme populaire» est possible aux Etats-Unis où la propriété individuelle est une valeur cardinale. Mais est-il exportable en Europe?
- Je ne dis pas que ce modèle est adapté à vos cultures. Les Français sont moins mobiles que les Américains, par exemple. Mais c'est un système qui tient debout et qui n'est pas le capitalisme sauvage. Il est encadré par des réglementations très importantes: la législation antitrust est bien plus importante chez nous qu'en Europe; les réglementations sur la nourriture, l'épargne, les banques sont sérieuses. Contrairement à la caricature, notre filet social est assez dense. Les excédents budgétaires vont nous permettre de le renforcer.

- L'anti-américanisme français vous semble-t-il profond?
- Il revient de temps en temps et il limite la capacité de nos deux pays à discuter objectivement de nos défis. Nous avons aujourd'hui tellement d'intérêts en commun! Et si l'on regarde le monde, on n'a pas tellement d'autres amis. Si je pense que la France doit développer ses propres fonds de pension, c'est parce que cela permettrait de rééquilibrer les relations capitalistiques avec les fonds américains.
Il existe de vrais motifs de tensions entre l'Europe et les Etats-Unis, notamment sur les questions agricoles. Nous avons engagé le dialogue sur ces questions. Il est très difficile, des deux côtés. Nous vivons aux Etats-Unis une véritable crise agricole, avec des prix qui chutent. Et les agriculteurs américains ne comprennent pas pourquoi les Européens se ferment à nos produits pour des raisons sanitaires, alors que nous avons une réglementation très stricte en la matière. Je passe beaucoup de temps au téléphone à parler avec des sénateurs de l'Iowa, du Nebraska et du Kansas. La tension est d'autant plus vive que les présidentielles approchent et que l'une des premières des «primaires» aura lieu dans l'Iowa.

- Les Etats-Unis seraient-ils prêts à accepter le principe de l'étiquetage des produits comprenant des organismes génétiquement modifiés?
- Sur le boeuf (élevé aux hormones et interdit à la vente en Europe, NDLR) nous avons accepté le principe de l'étiquetage. Sur les OGM, il y a des problèmes techniques. Il ne faut pas que les étiquettes soient fausses. Par exemple, nous nous heurtons au problème du minimum de tolérance accepté. Le système de vérification européen ne permet visiblement pas des mesures exactes.

- La méfiance de la France vis-à-vis des OGM vous inquiète-t-elle?
- Elle me surprend un peu. La France est un pays très scientifique, qui sait très bien évaluer les risques et les avantages des technologies quand elle a l'impression que c'est dans son intérêt économique. Je pense à l'énergie nucléaire, par exemple. Nous avons besoin d'un dialogue scientifique et ouvert sur ce type de problèmes. Les discussions européennes sur les OGM commencent d'ailleurs à avoir un écho aux Etats-Unis, ce qui est normal et nous permettra peut-être d'avoir ce dialogue.

- L'aggravation de votre déficit commercial explique-t-elle les tensions avec l'Europe?
- Non, je ne crois pas. Notre déficit est important avec le Japon ou la Chine, mais nos échanges avec l'Europe sont équilibrés. Vous savez, il n'y a pas d'anti-européanisme ou de sentiments anti-français aux Etats-Unis, que ce soit dans le grand public américain ou dans le monde des entreprises.
Il y a des positions rudes au Congrès. Ce sont des positions de réaction à des initiatives qui touchent nos intérêts nationaux d'où qu'elles proviennent: elles ne sont pas anti-européennes. Le problème des Américains, c'est plutôt qu'ils ne vous connaissent pas bien. Il y a 450.000 Américains qui travaillent pour des entreprises françaises, mais personne ne les connaît! C'est l'une des raisons pour lesquelles j'ai créé ce conseil des entreprises franco-américaines.

- La bataille américano-européenne sur la culture peut-elle se réveiller?
- Nous sommes satisfaits du statu quo en ce qui concerne l'audiovisuel. Nous sommes plus préoccupés sur les questions liées à l'Internet et aux nouvelles technologies. Toute l'activité économique va être modifiée par l'Internet. C'est un sujet de discussion qui devrait être aussi important que l'agriculture.

- Pourquoi ouvrez-vous de nouveaux consulats en France?
- D'ici peu, nous allons ouvrir un consulat à Rennes et un autre à Toulouse. Jusque-là, nous n'en avions qu'à Marseille et à Strasbourg. On a rouvert Lyon et j'espère qu'on en ouvrira deux autres à Bordeaux et à Lille avant la fin de mon mandat. Ils sont importants pour trois raisons. D'une part, nous pouvons mieux suivre les sociétés américaines en France. Ensuite, cela nous permet d'être plus près des Français et de l'opinion publique française. Nous envoyons de jeunes américains qui savent bien parler français et qui peuvent nouer des relations avec la presse régionale. Enfin, je crois beaucoup à l'avenir politique et économique des villes et à la régionalisation de l'Europe.

- Les tensions commerciales peuvent-elles déboucher sur des dérapages politiques?

- Il y a toujours un risque de dérapage, parce qu'ici on a tendance à mal comprendre le Congrès et à méconnaître la réalité du pouvoir aux Etats-Unis. Entre Hubert Védrine et Madeleine Albright, entre Bill Clinton et Jacques Chirac, les relations sont excellentes. Certains projets de lois très durs peuvent surgir tout à coup, surtout en période préélectorale. C'est pourquoi le dialogue entre nos deux pays est important.

Propos recueillis par Jacques AMALRIC et Pascal RICHÉ
Syndication L'Economiste-Libération (France)

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