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Le 02/06/2023

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Comment faire face sereinement aux incertitudes de 2023?

Par Dominique VIAN | Edition N°:6428 Le 09/01/2023 | Partager

Dominique Vian est enseignant-chercheur en cognition entrepreneuriale chez Skema Business School

«Bonne année, bonne san­té!» Ces deux incantations, presque magiques, accompagnent nos pre­mières interactions en ce début de mois de janvier. Comme une façon de se rassurer, elles visent à faire oublier l’incertitude qui grandit devant une actualité qui a parfois de quoi bou­leverser. Osons l’avouer, nous cher­chons très souvent à éliminer l’aléa dans nos vies alors que l’incertitude s’impose pourtant comme la norme. Les exemples ne manquent pas pour nous en convaincre, que l’on pense à la situation économique relative aux variations du prix de l’énergie, aux ruptures dans les chaînes de produc­tion, à la santé, à l’environnement, au politique ou à la géopolitique. Il de­vient très difficile de se projeter.

Pas tous égaux face à l’incertain

Les conséquences de l’incertitude sont d’ailleurs parfois préoccupantes. Certains s’inquiètent de l’état de santé mentale de bon nombre de nos conci­toyens. Des études précisent que les indicateurs de la santé mentale (état anxieux ou dépressif) ne sont pas bons et se sont largement dégradés. Cepen­dant, nous ne sommes pas tous égaux face à l’incertain. Pour simplifier, moins je me sens capable de chan­ger quoi que ce soit à ce qui se passe, plus l’incertitude m’est difficile à sup­porter. Inversement, plus je sais que je dispose de marges de manoeuvre, moins j’en souffrirai. La relation entre anxiété et absence de contrôle est pri­mordiale ici. Le référentiel pour gérer les situations vise plus souvent à éli­miner l’incertitude qu’à l’apprivoiser. Les entrepreneurs n’échappent pas à la règle. Ce sont aussi des gens ordi­naires. Mais alors que nous enseigne l’observation des entrepreneurs à pro­pos du contrôle?

Les trois postures du contrôle

Tout d’abord que le contrôle n’est rien d’autre que la capacité d’agir dans une situation pour éventuellement la modifier. Les chercheurs américains en gestion Robert Wiltbank, Nicholas Dew, Stuart Read et Saras D. Saras­vathy ont décrit dans un article publié en 2006 des postures distinctes pour envisager le contrôle. On peut les sim­plifier en trois postures: la première est celle qui tend à considérer que ce qui se passe ne dépend pas de soi. La deuxième consiste à croire que tout dépendra de soi et non pas de l’envi­ronnement et la troisième que tout dépend à la fois de l’environnement et de soi. Analyser ce qui fonde ces trois croyances peut aider n’importe qui à tirer des conclusions utiles pour mieux appréhender l’incertitude dans son quotidien.

Posture 1: l’environnement-roi

Si rien de ce qui se passe ne dépend de moi, par conséquent, je dois me positionner face à ce qui m’arrive ou ce que je crois qui va m’arriver. C’est l’environnement qui dicte sa loi. Ceci confère un caractère objectif à la situa­tion en niant toute subjectivité. Il s’agit là d’une posture adaptative à des faits ou à une prédiction. Ici le contrôle se réduit à la capacité à s’adapter à une situation pour en tirer profit ou s’en défaire. Par exemple: je choisis de changer de travail car l’activité de mon entreprise est trop dépendante du coût de l’énergie.

Posture 2: le visionnaire

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«Bonne année, bonne santé!» Ces deux incantations, presque magiques, accompagnent nos premières interactions en ce début de mois de janvier. Elles visent à faire oublier l’incertitude qui grandit devant une actualité qui a parfois de quoi bouleverser

Si tout dépend de moi, je suis un visionnaire qui croit qu’il a un pou­voir sur son environnement et qu’avec de la persuasion, il est possible d’em­barquer les autres vers le futur que je souhaite. Cette approche pourrait par exemple caractériser l’action de l’entrepreneur milliardaire Elon Musk, patron de SpaceX, Tesla et désormais Twitter. C’est bien lui qui veut rendre désirable l’idée d’habiter un jour sur la planète Mars. Le contrôle s’exerce principalement sur les moyens de convaincre et de tout mettre en oeuvre pour influencer le cours des choses. Rien à ce jour ne permet de dire qu’il soit possible de vivre sur la planète Mars, ni même de s’y rendre en toute sécurité. Le projet naît de la subjecti­vité de celui qui conduit l’action.

Par exemple : je choisis de changer de travail parce que ce travail ne me convient pas. Le fait d’avoir investi dans un nouveau logement n’y chan­gera rien. Je suis certain de l’impact positif que ce changement aura sur moi et mes proches.

 Posture 3: la co-décision à pro­pos d’un effet atteignable

Enfin, considérer qu’il est possible d’influencer autant que de me laisser influencer et envisager ainsi des fu­turs proches désirables avec ceux qui m’entourent. Ceux-ci n’étaient pas anticipables puisqu’ils naissent de la rencontre. C’est notamment la posture que décrit la théorie de l’effectuation développée par Saras D. Sarasvathy en 2001, qui fait l’objet de nos travaux récents, qui n’imagine que des buts communs à partir d’un ensemble de moyens disponibles. Ici, la posture du contrôle s’exerce pour chacun des ac­teurs concernés selon 5 principes: (1) partir de ce que l’on a; (2) n’accepter que des risques acceptables; (3) s’ap­puyer sur les autres et co-créer avec eux; (4) tirer parti des surprises; (5) ne s’engager que si je le veux.

Cette dernière posture s’appuie donc sur une représentation non déter­ministe et non autoritaire de la marche du monde. Exemple : Imaginons que je sache intégrer des bases de données à des outils de développement de logi­ciel dit « no code ». En plus de mon travail salarié, j’aime développer des applications et aussi échanger sur ma pratique. Aussi, je communique sur mes expériences via les réseaux so­ciaux. Je m’aperçois que cette compé­tence intéresse d’autres développeurs. Ils me confient des missions d’intégra­tion et me demandent des formations. Ces demandes étant récurrentes et suf­fisamment rémunératrices, je décide de quitter mon job pour développer cette activité.

Faire avec

 Avouons-le, nous nous sommes retrouvés à un moment ou à un autre dans l’une des trois postures. Le problème, c’est de s’enfermer dans l’une des deux premières et de ne pas basculer dans la troisième. Pourquoi? Parce que la dernière est la plus adaptée à un haut niveau d’incertitude dans la mesure où elle permet d’avancer à partir des données du présent et non pas d’un futur hypothétique objec­tivé ou subjectivé. Peu enseignées, ces trois postures pourraient avan­tageusement aider un plus large public à repérer celle qui relève de l’incertitude. Elles sont appli­cables sur le plan personnel mais aussi au sein des organisations et même en politique. Elles font réflé­chir sur la manière d’affronter les changements importants qui sont devant nous. Ces trois postures nous parlent aussi de trois manières d’entreprendre des projets mais nul besoin de lancer une startup pour entreprendre. Devenir entrepreneur est avant tout une attitude qui fonde notre manière d’agir. Adopter la troisième posture, «effectuale», c’est aussi une chance de diminuer le niveau d’anxiété des individus qui pourront se réapproprier des marges de manoeuvre qui n’ont pas disparu, quelle que soit la situation à laquelle ils font face. Si l’incerti­tude est désormais perçue comme incontournable, apprenons à faire avec elle au lieu de faire contre.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation

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