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Towards Equality

En Afghanistan, les femmes chantent pour défendre leurs droits

Par Asyia Hamazie | Edition N°:6044 Le 01/07/2021 | Partager

La guerre en Afghanistan n’a pas épargné le système éducatif du pays. Un système désormais politisé, aussi bien par l’extrémisme religieux que par la quête de pouvoir politique dans ce pays islamique, dans lequel certains cherchent à introduire une dimension idéologique...

La guerre en Afghanistan n’a pas épargné le système éducatif du pays. Un système désormais politisé, aussi bien par l’extrémisme religieux que par la quête de pouvoir politique dans ce pays islamique, dans lequel certains cherchent à introduire une dimension idéologique. Sur le papier, le gouvernement afghan favorise l’accès des filles à l’éducation, mais dans les faits, des filles dans certaines régions du pays font toujours face à des restrictions pour aller à l’école.

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Chœur d’élèves de l’école (Ph. Hasiya Hamzaie, Hasht e Subh Daily) 

Si l’égalité des genres est écrite noir sur blanc dans la Constitution afghane, de graves lacunes persistent sur le terrain. Najiba Arian, porte-parole du ministère afghan de l’Éducation, affirme que 9,7 millions d’élèves sont actuellement scolarisés dans le pays, dont 42% sont des filles. Mais près de 3,7 millions d’enfants (dont 60% sont des filles) restent en dehors du système scolaire.

Les difficultés d’accès à l’école s’accentuent dans les provinces du sud et de l’est du pays, souligne Najiba Arian, non seulement à cause de l’insécurité mais aussi en raison des mœurs traditionnelles et tribales. La plupart de ces régions appartiennent à des groupes ethniques particuliers et sont sous le contrôle des talibans. Un groupe armé qui a dirigé le pays dans les années 1990 et qui, malgré ses récentes déclarations de changement, s’oppose toujours à l’éducation des filles et des femmes – et détruit souvent des écoles qui ont été construites au cours des 20 dernières années.

Confrontées à ces défis, ainsi qu’à d’autres, les femmes afghanes n’ont pourtant pas lâché prise.  En 2015, le ministère de l’Éducation a présenté un plan de réforme controversé introduisant des uniformes pour les étudiantes; des longues robes de couleur sombre couvrant entièrement leur corps, similaires à ceux utilisés par les groupes islamistes extrémistes. Des activistes de la société civile se sont soulevés contre le projet, arguant que ces vêtements non seulement promouvaient l’extrémisme, mais qu’ils étaient également trop chauds pour être portés en été, quand les écoles sont ouvertes dans le pays.

Enfin, le ministère a dû abandonner l’idée. Dans certaines régions du pays, où le conservatisme et les mœurs tribales sont toujours fortes, les filles portent toutefois ce type de robe, couvrant même leur visage, et ce malgré les températures souvent élevées. Ce qui rend difficile d’aller à l’école ou d’être attentives en classe.

Néanmoins, la bataille pour l’égalité des genres dans le milieu scolaire afghan a récemment pris une nouvelle couleur, grâce à un mouvement en ligne pour les droits des femmes qui vise à faire entendre la voix de celles qui ont été réduites au silence pendant trop longtemps: la Campagne chorale Ma’arif (qui signifie éducation).

■ Une fois de plus, la contestation a réussi à faire reculer le gouvernement
Née de l’indignation suscitée par une annonce faite par l’un des départements du ministère de l’Éducation en mars 2020 interdisant aux étudiantes de plus de 12 ans de chanter dans les chorales scolaires en

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Fariha Esaar, militante civile et membre de la campagne du Ma’arif Choir Campaign (Ph. Naseer Kawoshgar, Hasht e Subh Daily)

public et devant les hommes, cette campagne spontanée et sans leader a pris une forme plutôt originale. Plus d’une centaine de femmes ont publié des vidéos d’elles-mêmes en ligne, en raison de la pandémie, chantant leurs chansons d’enfance et questionnant pourquoi les étudiantes étaient empêchées de chanter, alors que deux décennies se sont écoulées depuis la chute du gouvernement taliban. Une mobilisation qui a suscité le soutien généralisé et durable de l’opinion publique. Une fois de plus, la contestation a réussi à faire reculer le gouvernement. Le ministère de l’Éducation, lui, a fini par annoncer que le plan «ne reflétait pas la position officielle et la politique du ministère.» Wahid Omar, conseiller auprès du président afghan Ashraf Ghani Ahmadzai, a déclaré ensuite: «Aucun individu ou institution n’est autorisé à fixer des limites pour les citoyens, [ce serait] contraire à l’esprit de la constitution du pays.»
Rebelote début 2021, lorsque le gouvernement a tenté une nouvelle manœuvre, cette fois-ci pour fusionner les écoles avec les mosquées pendant les trois premières années du programme d’école primaire – probablement pour gagner le match d’influence contre les cercles islamistes radicaux, tels que les talibans, mais elle aussi a été stoppée net à la suite de contestations en ligne. Le ministre de l’Education, Assadullah Hanif Balkhi,  s’est alors justifié en affirmant que le programme visait à permettre l’accès à l’éducation aux élèves des zones dépourvues d’écoles et que le projet de réforme avait été mal interprété.

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Le lycée Nazo Ana à Jalalabad, la capitale de Nangarhar, 2017 (Ph. Hasiya Hamzaie, Hasht e Subh Daily)

■ «Talibaniser» le système éducatif afghan
«Tant le projet de fusionner les écoles avec les mosquées pour les trois premières années d’enseignement que le projet d’interdire aux étudiantes de plus de 12 ans de chanter dans les écoles, sont des efforts déployés pour radicaliser et «talibaniser» le système éducatif afghan», a déploré Fariha Esaar, l’une des militantes qui ont chanté devant les caméras au cours de la campagne chorale. Maintenant, avec le retrait des forces militaires étrangères et la possibilité d’une escalade de la guerre civile dans le pays, a-t-elle ajouté, il y a de fortes inquiétudes sur l’influence du groupe armé dans certains cercles. «Nous ne pouvons pas rester silencieux. Nous devons nous lever et empêcher l’influence de l’extrémisme dans le milieu scolaire. Nous avons réussi cette fois-ci, mais nous devons dorénavant avoir des plans d’action plus structurels pour assurer l’égalité des genres, afin que les décisions politiques n’excluent pas les femmes.»
Ghulam Dastgir Munir, enseignant et expert en éducation, affirme avoir été suspendu de son poste dans une école publique à cause de ses critiques virulentes à l’égard d’initiatives radicales telles que l’éducation des enfants dans les mosquées et l’interdiction de chanter faite aux filles. Pour lui, reste à relever le principal défi; la distribution des sièges et les postes dans le secteur de l’éducation, actuellement attribués non pas sur la base de l’expertise mais en fonction de l’affiliation politique. Pour garantir l’égalité des genres et dépolitiser les écoles, il estime que les nominations doivent être dépourvues de toute affiliation politique.
La campagne chorale Ma’arif est un exemple de réussite de la société civile qui se bat pour l’égalité des genres en Afghanistan. Mais un plan d’action à long terme demeure nécessaire pour mettre fin aux inégalités dans le milieu scolaire. Un plan qui augmente le taux de femmes enseignantes et sensibilise les familles sur l’importance de l’éducation des filles, notamment dans les régions isolées.

Par Asyia Hamazie

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Ces articles sont publiés dans le cadre de «Towards Equality», une opération de journalisme collaboratif rassemblant 15 médias d’information du monde entier qui mettent en lumière les défis et les solutions pour atteindre l’égalité des genres.

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