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Revues prédatrices: Pourquoi les chercheurs marocains y vont

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5968 Le 16/03/2021 | Partager
Ils font partie de ceux qui publient le plus dans ce genre de supports
Des réponses rapides et des tarifs réduits, mais une rigueur quasi nulle
Une moyenne de 200 dollars/article, contre plus de 3.000 dans les titres prestigieux
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Elles pullulent sur internet. Les revues «prédatrices», ces supports pseudo-scientifiques, peu regardantes sur le contenu des travaux de recherche et monnayant la publication directement auprès des auteurs se comptent aujourd’hui par milliers. Les chercheurs marocains font partie de ceux qui y publient le plus. C’est l’un des constats d’une étude publiée début février sur la revue indexée Scientometrics (Hongrie) par deux chercheurs de l’université Charles de Prague (Tchéquie), Vít Macháček et Martin Srholec. Les Marocains y sont classés 11es au niveau mondial. Un ranking malvenu, à l’heure où l’université marocaine prépare sa réforme. Dans les milieux universitaires, le classement a eu l’effet d’une douche froide. Certains acquiescent, reconnaissant l’ampleur du phénomène, tandis que d’autres contestent. Le Centre national pour la recherche scientifique et technique (CNRST), pour sa part, a chargé un enseignant-chercheur de l’université Abdelmalek Essaâdi de Tétouan, Kacem Rharrabe, également président du Centre marocain des TIC scientifiques, de formuler une réponse à cette étude qui reste «critiquable». Le fait est que cette étude n’est pas la première du genre. D’autres se sont déjà attaqués à ce phénomène qui menace la qualité de la production scientifique à travers le monde. En 2018, par exemple, un chercheur de l’université Cumhuriyet (Turquie), Selcuk Besir Demir, avait également produit un classement, à travers un article publié sur le très sérieux Journal of Informetrics (groupe Elsevier), intitulé «Revues prédatrices: qui y publie et pourquoi?». Dans ce classement le Maroc est 16e (voir illustration). A chaque fois, les rankings sont dominés par des chercheurs issus de pays en développement. Pourquoi une telle affluence pour ces revues?

Avant de répondre à cette question, un rappel historique s’impose. «Le phénomène est apparu au début des années 2000 avec le développement de l’offre des revues en libre accès (Open Access), basée sur un modèle de publication où l’auteur paye une somme d’argent appelée Article Processing Charge, APC, pour couvrir les frais de publication et de diffusion», relève Mounir Ghogho, doyen du College of Doctoral Studies et directeur du laboratoire TIC de l’UIR. Il figure parmi le top 2% des chercheurs les plus impactants au monde dans le domaine des sciences, selon Stanford University. «L’une des motivations de l’adoption de ce modèle était de permettre aux lecteurs de pays à revenu faible ou moyen d’accéder librement aux publications scientifiques, en transférant le coût de publication du lecteur à l’auteur, et ainsi, pousser les chercheurs à étudier des sujets susceptibles d’intéresser les lecteurs de ces pays. Malheureusement, ce modèle est détourné par certains éditeurs dont le seul objectif est de faire du profit. Une manifestation de l’extension du capitalisme à la publication scientifique», poursuit-il.

Publier ou périr!

En face, des doctorants à l’affût d’opportunités de publication pour soutenir leurs thèses, et des enseignants-chercheurs multipliant les articles pour avancer dans leur carrière. Ecoles et universités aussi succombent à cette frénésie, face au diktat des évaluations et des rankings, basés entre autres sur le nombre de publications et de citations. «Le monde académique est soumis à une véritable pression connue sous le nom de publish or perish, publier ou périr», souligne Ghogho. Les revues prédatrices, dont l’activité n’est pas forcément illégale, présentent des avantages de taille: La rapidité et des tarifs abordables. Pour figurer dans les colonnes des titres prestigieux, souvent indexés à des bases de citations de publications scientifiques, dont Scopus et Web of Science (WOS) sont les plus réputées, il faut se soumettre à un lent et lourd processus de peer review (relecture des pairs), de corrections et de validation. «Parfois, il peut se passer 6 à 12 mois entre la soumission et l’acceptation de l’article», précise Adnane Remmal, enseignant-chercheur à l’université de Fès, lauréat du prix de l’inventeur européen en 2017 et de l’Innovation Prize for Africa en 2015. «Le taux d’acceptation varie entre 10 et 30%», ajoute Kacem Rharrabe. Quant aux tarifs, si certaines ne sont pas payantes, d’autres peuvent imposer des montants conséquents. «Les prix peuvent aller à 3.000 dollars et plus. La facturation peut également dépendre du nombre de lignes et de pages. Néanmoins, certaines offrent une publication gratuite aux chercheurs issus de pays à revenu faible. Souvent, le Maroc est inclus», détaille Remmal. Chez les revues dites prédatrices, les délais sont raccourcis au maximum. «Il y en a qui promettent une publication au bout de deux semaines seulement», indique Mounir Ghogho. Le prix moyen d’une parution tourne, quant à lui, autour de 200 dollars. Pour certains auteurs, le choix est vite fait…

Les établissements ferment les yeux

«Au Maroc, les enseignants confient souvent la publication à leurs doctorants. Ceci n’est pas mauvais, puisque la gestion de cette opération fait partie de leur formation. Pressés par les délais, car devant publier des articles pour pouvoir soutenir leurs thèses, les étudiants s’orientent vers les supports fournissant des réponses rapides», explique Remmal. Dans les facultés publiques (sciences, droit, lettres), les thésards doivent en principe publier au moins deux articles avant leur soutenance. Certains établissements en font une condition sine qua non. Pour d’autres, il s’agit d’un ingrédient souhaitable mais non obligatoire. «A Marrakech, pour qu'un doctorant soutienne sa thèse on lui exige au moins deux articles dans des revues non open et avec un impact factor. Ceci n'est généralement pas le cas ailleurs. Même politique pour les promotions de grade à grade ou pour obtenir une habilitation ou pour un recrutement», relève Abdellah Benzaouia enseignant-chercheur retraité cette année de la faculté des sciences de Marrakech, également classé par Stanford University parmi le top 2% mondial des chercheurs en sciences. Le coût de la publication est également décisif. «Dans les institutions de recherche qui se respectent, ce ne sont pas les chercheurs ni les étudiants qui paient, c’est l’institution. Chez nous, ce n’est pas toujours le cas. C’est parfois, malheureusement, le doctorant qui paie», regrette Remmal. Pourtant des budgets sont bien mobilisés par les universités à cet effet. «Les établissements financent effectivement le coût des publications. Ils supportent aussi les frais de participation à des congrès ou colloques, même à l’étranger. Les commissions Recherche des universités, composées de professeurs, traitent les demandes. En général, tout dossier bien élaboré est financé», assure le doyen de la faculté de droit Aïn Chock de Casablanca, Abdellatif Komat. Toutefois, par manque de moyens, tout le monde ne peut prétendre à une prise en charge. L’on s’oriente ainsi vers les supports les moins-disants. «Nous réservons une bonne partie du budget recherche pour l’appui à la publication. Une prime est adoptée depuis plusieurs années par toutes les universités, avec une moyenne de 4.000 DH par publication, qu’il s’agisse d’un professeur ou d’un doctorant», confie le président de l’université d’El Jadida, Yahia Boughaleb. Au regard des tarifs pratiqués à l’international, le montant reste modeste.

Sachant la difficulté pour les doctorants et chercheurs de publier dans des revues cotées, certaines facultés publiques ferment les yeux sur les caractéristiques des revues.

Top 15

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Du côté du privé, les grandes universités veillent au grain. «A l’UIR, c’est l’université qui assure les frais de publication, bien sûr en fonction du budget disponible. Nous faisons très attention à la qualité et au classement des revues», confie Ghogho. Même son de cloche à l’Université Mohammed VI Polytechnique.

«Nous encourageons nos chercheurs à publier dans les revues de catégories avec un fort impact factor. C’est le meilleur moyen pour leur permettre de mieux évoluer dans leur carrière», insiste Hicham El Habti, président. Côté budget, «l’essentiel pour nous est la qualité de la publication, de la revue et de son impact. L’objectif est de valoriser le travail des chercheurs, non pas de publier uniquement pour publier», confie-t-il.

Dans le public, le manque de moyens n’aide pas. Sans financements adéquats, le décollage de la recherche relève quasiment de la mission impossible. Le Maroc continue de miser moins de 0,8% de son PIB dans la R&D.

Quand des thésards apprennent à «fabriquer» des articles

Contraints de publier au moins deux articles pour pouvoir soutenir leurs thèses, mais avec très peu de moyens, des doctorants s’adonnent à la «fabrication» d’articles. Comment? En procédant à du copier-coller «intelligent» sur des travaux de chercheurs ayant traité leur même thématique. Ils peuvent ainsi rédiger des textes plutôt corrects. Cependant, ils ne sont basés sur aucune étude ou expérimentation. La pratique n’est pas rare selon certains témoignages. En trois ou quatre années de thèse, un étudiant peut ainsi publier plusieurs faux articles, les revues laxistes aidant. Son CV, plus attrayant que d’autres de ses camarades plus sérieux mais pas aussi prolixes, aurait plus de chances d’être retenu pour un recrutement à l’université. Les conséquences en seraient catastrophiques sur la qualité de l’offre d’enseignement, surtout que les universités publiques se vident de leurs compétences, avec le départ à la retraite des générations recrutées entre les années 80 et 90.


«Pour publier dans les grands journaux, il faut de grands moyens»

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«La qualité de la publication reflète celle de la recherche du pays», pense Mounir Ghogho. Et la qualité de la recherche est fondamentalement liée à son budget. «Nous ne sommes pas un pays de recherche. Les chercheurs sont souvent seuls. Le matériel qu’ils utilisent est généralement celui des travaux pratiques. Les moyens restent primaires», déplore Remmal. Cela se reflète sur le standing des publications.

«Si, comme moi, un chercheur avance avoir isolé une bactérie pathogène résistante aux antibiotiques, puis l’avoir traitée avec un extrait d’une plante marocaine efficace, un journal de microbiologie reconnu enverra la recherche à des profils renommés dans le domaine. Ces derniers demanderont des expérimentations et des tests avec des techniques récentes de génétique que nous ne possédons pas au Maroc. Sachant que pour chaque type de produit il existe un appareillage spécifique», témoigne Adnane Remmal. Impossible donc de satisfaire à leurs exigences. La publication est ainsi exclue d’office. «Pour publier dans les grands journaux, il faut de grands moyens», insiste le chercheur. «Ceux qui publient dans de prestigieux supports, tels que Nature ou The Lancet, relèvent en général de grandes institutions possédant des moyens abondants. Et il n’est pas rare de trouver des articles impliquant une vingtaine d’auteurs de 5 ou 6 institutions de différents pays. Ce sont des agglomérations de chercheurs. Les Marocains ne le font pas», explique Remmal. Chacun travaille dans son coin, et se bat pour mener à bien ses travaux. Le spécialiste de la lutte contre les bactéries résistantes aux antibiotiques donne l’exemple de l’acquisition des anticorps. Il n’en existe aucun fabricant ou importateur au Maroc. Il faudrait passer par un intermédiaire pour les acheter de l’étranger, et «batailler» avec la douane et le ministère de la Santé pour les faire introduire au Maroc. Un paquet de quelques milligrammes, utilisable en 2 ou 3 manipulations, coûte entre 10.000 et 15.000 dollars, selon le chercheur. Pour investir la recherche et la publication dans ce secteur, il faut miser des montants considérables.

Les communications d’articles dans les colloques et congrès internationaux, aussi, sont souvent payantes. «Cela coûte entre 500 et 700 euros. L’université ne peut prendre en charge que les frais de déplacement. Nous sommes donc contraints de travailler avec des laboratoires étrangers pour nous offrir les frais d’inscription», témoigne Benzaouia. Pour contourner le manque de ressources, beaucoup de chercheurs sont, en outre, forcés d’emprunter la voie de la recherche fondamentale, purement théorique et peu coûteuse.

 

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