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Zéro mika: La revanche sournoise du sac plastique

Par Amin RBOUB | Edition N°:5961 Le 05/03/2021 | Partager
Des ateliers clandestins pullulent dans des exploitations agricoles, des douars, les périphéries des villes
Comment des déchets industriels se transforment en matière première?
Production, transport, commerce... Laxisme des autorités à tous les étages

Une machine à cash! Qui aurait cru que l’arrêt des unités de production formelles allait favoriser l’explosion de l’informel avec des gains considérables allant jusqu’à 30.000 DH espèces par jour!

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Des bobines amoncelées devant une extrudeuse de polyéthylène échafaudée sur une charpente métallique. Des installations basiques bricolées par des soudeurs et artisans de ferronnerie. Ce qui facilite le démantèlement de l’ensemble, dans des délais record, dès qu’il y a vent d’une opération de contrôle (Ph. A.R)

Qui aurait cru que la période Covid aura été propice à la prolifération d’ateliers clandestins spécialisés dans la production massive de sacs en plastique, pourtant interdits? 5 ans après, l’opération Zéro Mika (introduite en 2016), le bilan est alarmant! Le dispositif aura produit des effets à la fois pervers et ambivalents. La fermeture des unités de production structurées a finalement produit l’effet inverse. Elle a favorisé l’accélération de l’informel à travers des ateliers clandestins.

Après avoir reçu plusieurs alertes, L’Economiste a mené des enquêtes sur le terrain afin de pister la filière informelle dans plusieurs localités. Le constat de nos investigations est sans appel: la périphérie de Casablanca pullule d’ateliers informels qui opèrent dans la clandestinité.

Des unités de fabrication de fortune poussent comme des champignons à Sbite, Tit Mellil, Mohammedia, Deroua, Nouaceur, Berrechid, Had Soualem, Bir Jdid... Certes, les banlieues de Casablanca se taillent la part du lion en termes d’implantations de pseudo-ateliers, mais le phénomène s’étend aussi jusqu’à Marrakech, Agadir, Kénitra, Fès, Tanger, Salé, Bouznika, Bouknadel, El Jadida, Essaouira, Chichaoua... essentiellement en rase campagne ou à proximité de grandes agglomérations.

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Modèle type d’ateliers de fortune improvisés dans des hangars en rase campagne (Ph. Jarfi)

Curieusement, ces fabriques à sac exercent dans l’impunité totale avec un laxisme sidérant des autorités locales, des élus, des forces de l’ordre... Pire encore, dès qu’il y a des opérations de contrôle dans des localités, des fuites sont systématiquement orchestrées. Ce qui permet de prévenir les producteurs véreux des jours à l’avance.

C’est dire les niveaux de connivence et des complicités à tous les étages! Une fois avertis, les tenants des ateliers arrivent à démanteler les installations dans un temps record! D’autant plus que les équipements sont basiques et faciles à démonter puisque composés de ferronneries bricolées par des artisans soudeurs (caissons, supports de soudeuses, d’extrudeuses...).

Le stratagème de ces hangars est qu’ils sont généralement localisés en rase campagne, dissimulés dans des fermes, des exploitations agricoles ou encore cachés dans des antichambres de l’habitat insalubre, des caves, des soupentes voire derrière des baraques dans des douars et des bidonvilles abritant encore des familles. Les entrepôts sont tellement discrets qu’ils sont parfois localisés dans des grottes et des excavations en arrière-plan d’ateliers déguisés dans d’autres activités.

Généralement, en façade, des hangars sont utilisés pour produire des tuyaux destinés au BTP, mais derrière se dissimule toute une armée d’ouvriers qui produisent des tonnes de sacs interdits par jour! C’est le cas d’un entrepôt spécialisé dans la production de tubes oranges dans la localité de Sbite (banlieue Est de Casablanca, non loin de Tit Mellil). Derrière lequel se cache un atelier de sacs plastiques.

Plus grave encore, ces unités clandestines de production de sacs recourent généralement à une matière première à base de déchets et de produits industriels récupérés dans des décharges sauvages. Dans le lot des déchets récupérés, figurent des bouteilles en plastique, des bidons jaunes servant d’emballage aux huiles, à l’eau de javel, au détergent, des tubes, des flacons pharmaceutiques...  revendus dans le circuit informel, puisque ce type de déchet échappe aux mailles du contrôle. Une fois collectés, ces déchets passent par le procédé dit «soufflage» avant d’être injectés dans la production de sacs.

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Atelier clandestin dans la région de Mohammédia (Ph. A.R)

Une fois incinérées, ces matières récupérées servent d’intrants bon marché à la fabrication de sacs hors normes. Or, il s’agit là d’une pratique illégale qui représente un réel danger aussi bien à la fabrication  que lors de l’utilisation par le consommateur et les ménages ou encore pendant la dispersion dans la nature et la dégradation dans l’environnement.

D’ailleurs, l’article 5 de la loi 28-00 est on ne peut plus clair à ce sujet: «L’utilisation de produits issus du recyclage des déchets dans la fabrication des produits destinés à être mis en contact direct avec les produits alimentaires est strictement interdite».

Ce n’est un secret pour personne, depuis la mise en place de l’opération Zéro Mika et malgré le resserrement du contrôle, des industriels et importateurs-revendeurs  continuent d’écouler sous le manteau des tonnes de matières premières à des producteurs clandestins. Ce sont essentiellement des entreprises autorisées à importer et à produire. Mais au lieu de fabriquer, elles préfèrent revendre la matière à l’informel en effaçant toute trace de code ou numéro de série estampillé sur les sacs.

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Après le soufflage-injection, le produit passe par la découpe et le soudage avant d’être emballé dans des cartons. Après transport  et livraison, il s’arrache comme des petits pains dans les souks hebdomadaires (Ph. A.R)

Le mode opératoire est des plus ingénieux: Des entreprises et des négoces importent de grandes quantités autorisées de polyéthylène HDPE (PE pour polyéthylène/HD pour haute densité). Parmi ces importations, des volumes importants sont revendus.

«Le procédé consiste à faire des échanges contre de la basse densité. Un troc moyennant rétribution financière au bénéfice des fournisseurs», témoigne un producteur à Casablanca. Mais pourquoi recourt-on encore au troc au XXIe siècle? En fait, «l’échange de matières contre matières s’explique par le fait que les volumes importés par les sociétés sont répertoriés dans leurs inventaires», explique le même opérateur, sous couvert de l’anonymat.

Selon les résultats d’une étude sur les usages des sacs en plastique au Maroc, «60% des commerçants interrogés déclarent que plus de 80% de leur clientèle exigent encore des sacs en plastique». Par ailleurs, selon la même étude menée par l’association «Zéro Zbel», «65% des clients déclarent utiliser entre 5 et 15 sacs en plastique lors de chaque course». Résultat: «Le Maroc consomme environ 25 milliards de sacs par an, loin devant l’Australie, la France ou encore la Belgique», précise l’étude.

                                                                         

Process du «film interdit»

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Atelier clandestin qui recycle des déchets plastiques en rase campagne et les transforme  en matière première (Ph. A.R)

Le sac plastique est produit au Maroc par le polyéthylène. Appelée aussi PE (c’est son sigle générique), cette substance désigne les polymères d’éthylène.
Il s’agit là de la matière plastique la plus commune, la plus utilisée dans la production et la plus consommée par les commerces. Ce produit se décline en deux sous-catégories: basse densité et haute densité. Pour produire les sacs, le process commence par l’injection ou soufflage de la matière première qui se transforme en film (le tissu est tellement fin qu’il ressemble à un film fin de plastique, d’où l’appellation), explique un ingénieur spécialisé dans la plasturgie.

Au Maroc, le PE à haute densité (plus connu dans le jargon par HDPE) est interdit depuis l’opération Zéro Mika en 2016. Pour produire de la basse densité, les opérateurs passent par un processus de réaction à pression. A partir de là, les molécules se compactent dans la forte pression. Du coup, elles se transforment en une chaîne moléculaire plate et linéaire. Dès que les molécules sont complètement compressées, le film devient systématiquement lourd et transparent.

  «Il faut arriver à une étape où l’on arrive à voir à travers les mailles du film», précise un producteur. Juste après, des colorants et des additifs sont introduits. Bien que la toxicité de ces additifs est mondialement prouvée, le contrôle ne s’arrête pas sur la nature de ces rajouts hautement nocifs.. «La majorité des additifs n’étant pas fixés solidement au polymère, ils contaminent facilement et durablement l’environnement (l’air, l’eau, mais aussi la nourriture et le corps humain)», explique un expert dans l’environnement.
La matière issue de la basse tension est soumise à autorisation. En principe, une licence est délivrée par le ministère de tutelle (l’Industrie et commerce).

Quant à la haute densité, ses molécules sont plutôt dispersées aléatoirement et à faible pression. Du coup, le film devient opaque et léger. C’est ce type de plastique qui est interdit, car il est répertorié produit toxique. Ceci étant, il y a un tout autre procédé très prisé et plus récurrent: c’est l’alternative au HDPE.

Ce procédé recourt au soufflage de déchets (bouteilles d’eau de javel, pots de yaourt, bidons d’huiles de table de 5 litres...) «Tous types de bouteilles ou flacons pharmaceutiques non transparents et à base de plastique, excepté le PET», tient à préciser le jeune ingénieur. Le soufflage à base de bouteilles en plastique récupérées passe par une formule de mixtion et de mélanges afin de produire... «le film interdit».

Et c’est justement ce type de sacs plastiques qui est destiné au marché des fruits et légumes, les boucheries, les poissonniers, les sacs de caisse dans les épiceries, les souks hebdomadaires en rase campagne, les marchés en ville, les échoppes dans les quartiers populaires...  l’informel.  

Parmi les différents types d’emballages produits, figurent notamment les sacs «Bretelles», appelés aussi «Bouche ouverte». Il y a aussi les sacs poubelle. En moyenne, le coût de revient d’un sac oscille entre 18 et 20 DH TTC par kilo. Evidemment, les sacs produits à base de déchets reviennent moins cher, avec un coût de revient estimé à 15 voire 16 DH/kg. La marge bénéficiaire monte donc facilement jusqu’à 5 DH le kilo dans l’informel.  Toute la différence est là!

Amin RBOUB

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