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Politique, religion et développement: Dans les pays musulmans, l’harmonie impossible(1)

Par Taha OUDGHIRI | Edition N°:5911 Le 23/12/2020 | Partager

Taha Oudghiri est vice-président de l’AMEEN. Il est conseiller en finances et en management des affaires. Il est également juriste d’affaires. Il est par ailleurs l’auteur de nombreuses publications économiques et financières. Ses supports de publications ont été, entre autres, la Revue française de finances publiques, Le Monde, Le Monde de l’Economie, la CIAR, Cornell International Affairs Review de l’Université Cornell et, à plusieurs reprises, les colonnes de L’Economiste (Ph. TO)

Qu’elles soient au pouvoir ou dans l’opposition, les familles politiques islamiques occupent continûment, sournoisement ou ostensiblement le champ politique et l’espace public dans les pays musulmans. Elles influencent, ce faisant, l’élaboration et l’application de certaines politiques publiques quand elles n’en sont pas les initiatrices.

Conquérantes, elles conduisent à s’interroger sur ce qu’elles peuvent apporter, en termes de développement économique et social, aux pays qu’elles conquièrent ou qu’elles convoitent. Que peuvent-elles trouver, sur le plan économique, dans leur référentiel exclusif qu’est l’islam, dans leur corpus religieux coranique et doctrinal: la Sunna, formant la loi islamique? Des orientations économiques certainement, mais aussi et surtout, des interdictions et des injonctions.  Des interdictions qu’elles transgressent allégrement sans que personne ne trouve à en redire dans ces familles et en dehors d’elles.

Le Coran et la Sunna indiquent les voies à emprunter et les balises à respecter. Ils insistent sur une  organisation économique  inclusive, sur l’engagement d’une croisade permanente contre la pauvreté. Ils écartent cependant, totalement ou très significativement, des instruments majeurs de politique économique: l’intérêt, pour la politique monétaire, et l’impôt, pour la politique budgétaire.

C’est principalement cette interdiction totale de l’intérêt qui a donné droit de cité à la finance islamique dont la place financière de Londres, la City, a été le catalyseur occidental. En islam, l’intérêt n’est pas considéré comme le prix d’une ressource, un prix forcément précédé d’un coût (de collecte notamment ou d’opportunité) mais davantage comme un revenu exempt de coûts, donc usuraire, voire vampirique d’où son interdiction.

La finance islamique se livre à plusieurs contorsions lexicales pour éviter, pense-t-elle, des pratiques transgressives des dispositions coraniques en matière d’intérêt. Cette finance se raconte des histoires en parlant de marge, de loyers plutôt que d’intérêt qui n’est aussi qu’un loyer. Elle se révèle, dans la plupart des cas, bien plus onéreuse que ne l’est la finance conventionnelle, aujourd’hui, plus encore qu’hier, où les taux d’intérêt sont bas, voire nuls et même négatifs pour les Etats qui paraissent à l’abri d’un défaut souverain.

Sur le volet fiscal, les dispositions de la sunna paraissent lapidaires et donc lacunaires. Le prophète Sidna Mohammed écartait et, plus encore, interdisait toutes les formes de fiscalisations des opérations économiques. Il insistait sur la moralisation de l’activité économique et sur l’inclusivité. L’autorité qui assurerait ces fonctions redistributives et donc inclusives serait forcément l’Etat.

Or, écarter l’impôt, c’est aussi écarter l’Etat. Le Coran et la Sunna insistent sur cette redistribution pour la réduction des inégalités et pour plus d’harmonisation sociale. Ils ne précisent pas cependant les sources des ressources publiques ou la forme de redistribution à l’exception de la Zakat qui est le troisième des cinq piliers sur lesquels repose l’Islam.

La Zakat est, par-delà son caractère obligatoire, non pas une aumône comme on le dit à tort, mais un impôt dont le seuil imposable est le niçâb. C’est une forme d’ISF, d’impôt sur la fortune. Le taux de cet impôt annuel est de 2,5%, et l’assiette (le niçâb) est constituée du capital, tout le capital, plus les revenus ou les bénéfices nets de l’année qui précède celle où le paiement de cette dîme doit être effectué.

Toutes les dépenses sont déductibles. Un capital étant constitué, aujourd’hui comme hier, par d’anciens revenus ou bénéfices thésaurisés ou investis. Il est possible, dans des situations exceptionnelles, de solliciter les capacités contributives par la progressivité de l’impôt. Il n’est cependant pas permis d’établir définitivement un système fiscal.

C’est dire que les deux principaux instruments de politique économique: l’intérêt et l’impôt sont écartés par l’islam et, plus encore, interdits au-delà de la prescription relative à la zakat. Certes,  les dirigeants islamiques font peu de cas de ces dispositions religieuses et on ne peut  manquer d’être frappé par ces transgressions.

Elles appellent par leur ampleur, l’établissement d’un constat atterrant: autant de grand-écarts, d’accommodement à l’islam en matière économique et autant de crispations, d’exacerbations lorsqu’il s’agit de tolérance, de flexibilisation politique et sociale, laissent pantois et sont terriblement déroutants. Les dirigeants islamiques – et pas seulement eux – seraient-ils alors sortis de cette atemporalité religieuse? Seraient-ils latitudinaires face à ces dispositions économiques tout en se cramponnant, en figeant les autres aspects sociopolitiques de l’Islam?  

Ces dirigeants se parent, pour solliciter les suffrages, d’un angélisme qui séduit les populations exaspérées par tant d’années perdues pour le développement, par tant d’aspirations inabouties. Dans ces pays musulmans, et bien d’autres, l’intégrité, la rectitude ont cessé d’être des normalités, pour être élevées au rang de compétences  économiques et politiques.

Ce sont ces valeurs éthiques que les dirigeants islamiques mettent en avant pour la démarcation de leur camp. L’Islam peut aider à la moralisation, au civisme de la société, mais il ne peut être ni un système économique, ni un système politique. L’Islam est une grande religion! Une lapalissade qu’il faut crier à tue-tête. Nombreux sont ceux qui lui trouvent bien des prolongements, qui lui prêtent bien des ambitions, ici par calcul politique, là, par ignorance, mimétisme ou grandes espérances.

L’islam pose, à très grands traits, sur le plan économique, et avec un peu plus d’emphase sur les autres plans, de grandes balises normatives pour circonscrire les débordements comportementaux dans la conduite des affaires publiques et privées. Il indique que le libéralisme  économique réglementé, emprunt de justice, de solidarité et de cohésion sociale est la voie à suivre.

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«La finance islamique se livre à plusieurs contorsions lexicales pour éviter, pense-t-elle, des pratiques transgressives des dispositions coraniques en matière d’intérêt. Cette finance se raconte des histoires en parlant de marge, de loyers plutôt que d’intérêt qui n’est aussi qu’un loyer. Elle se révèle, dans la plupart des cas, bien plus onéreuse que ne l’est la finance conventionnelle» (Ph. AFP)

Les dirigeants islamiques ont peut-être un projet de société – socialement et économiquement  restrictif, sans grandes ambitions, voire sacrificiel par-delà les renonciations dont il est assorti –, mais ils n’ont  aucun modèle opératoire de développement, aucune politique économique à proposer.

Concourir alors pour conquérir le pouvoir mais pour quelle ultime finalité? Ils tirent parti du chômage et de la pauvreté pour disséminer des valeurs contre-productives. Leur incapacité à combattre ces malheurs sociaux, les conduit à les exploiter pour islamiser et politiser davantage. C’est alors que l’islamisation excessive de la culture d’un bon nombre de citoyens étrique leur vision, contracte leurs champs de projection et ce faisant, restreint leurs perspectives plus qu’elles ne le sont déjà.

Elle favorise, conséquemment, l’éclosion d’une population qui semble devenir, à son corps défendant, une entrave au développement. Cet environnement politico-social restreint les libertés. Il conditionne le choix des politiques publiques et complique considérablement l’application des politiques économiques et sociales susceptibles d’améliorer d’abord la situation de cette population(2) .

A la différence des politiques de développement que l’on peut reconsidérer, abandonner, d’investissements que l’on peut restructurer, redimensionner, une population réfractaire, rétive, arc-boutée sur des espérances religieuses qui lui paraissent être les seules prometteuses de lendemains meilleurs, ne peut être abandonnée, redimensionnée, ne peut être recentrée rapidement sur une voie porteuse d’avenir, si ce n’est sur une génération. Que de décennies perdues pour le développement, perdues pour le recouvrement des dignités que la pauvreté bafouée!

                                                                       

Trilogie

Au demeurant, le mode de fonctionnement politique et économique des pays occidentaux – marqué par plus de justice et de solidarité – est beaucoup plus proche des préceptes de l’islam que ne l’est celui des pays qui s’en réclament avec fracas et, mieux encore, constitutionnellement. Dans ces pays, la trilogie: politique-religion-développement dans laquelle ils s’enferment ne peut pas fonctionner harmonieusement. Ce triptyque tente d’harmoniser des contraires, d’allier des politiques inconciliables.

Dans quasiment tous les pays musulmans, les dirigeants adoptent la même attitude face aux partis politiques religieux. Ils s’opposent résolument, en légiférant même, à la politisation de la religion tout en «religionalisant» la politique. En effet, pour ne pas laisser le monopole de la religion – et l’assise populaire qui l’accompagne – aux partis politiques islamiques, les antagonistes rivalisent en «ferveur religieuse».

Plutôt que de circonscrire, voire d’infléchir la progression de la sphère politico-religieuse, ils en élargissent la base et culturalisent davantage le référentiel à la religion. Or, ni la politique, ni les fondements de l’économie ne sont moraux. Vouloir moraliser, par la religion, les fondements de l’économie et non pas seulement les rapports marchands, c’est faire obstacle à la création de valeur sans laquelle aucun développement économique et sociale ne peut s’enclencher ou s’accélérer.

L’Etat de droit serait plus favorable à l’enclenchement de cette dynamique, en réduisant les injustices, en installant la sécurité juridique et donc la confiance. Il pourra également délégitimer le recours à la religion pour implorer réparation d’un préjudice subi, rassurer les capitaux désireux de s’investir, fluidifier les rapports marchands, plus encore que la religion qui est déjà le droit ou, dans les cas adaptés, la source du droit.

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(1) Une partie de cet article a été publiée par Le Monde du 6 décembre.
(2) On a vu, dans plusieurs pays,  comment cette population s’emploie à faire obstacle à la tertiarisation de l’économie notamment dans son volet relatif au développement de l’industrie touristique qui est une voie de salut   importante pour les pays de la rive sud de la Méditerranée.

 

 

 

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