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«La crise sanitaire a révélé les limites du populisme» - Entretien avec Dominique Bocquet, Senior Fellow du Policy Center for the New South (PCNS)

Par Dr Mohamed BENABID | Edition N°:5880 Le 09/11/2020 | Partager
Avec 75 millions de suffrages, Biden remporte le plus grand nombre de voix jamais obtenu par un président américain
La première inconnue réside dans la période de transition
Malgré sa nette victoire, Biden n’en a pas fini avec Trump
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Dominique Bocquet est Senior Fellow au Policy Center for the New South (Rabat). Il enseigne aussi à Sciences Po Paris et à l’ENA. Il est l’auteur de plusieurs livres, parmi lesquels « Pour une mondialisation raisonnée, Les révolutions discrètes de l’OCDE » (Paris, 2012). Il a été conseiller d’Hubert Védrine au ministère français des Affaires étrangères. Il a prononcé de nombreuses conférences aux Etats-Unis (Ph AFP)

- L'Economiste: D'après vous, qu'est-ce qui explique le résultat des élections américaines?

- Dominique Bocquet: C’est l’addition de deux phénomènes. D’abord, quoi qu’on dise, les excès du président Trump ont fini par lui aliéner un nombre croissant d’Américains. Certes, chacun avait fini par s’y habituer, puisqu’ils semblaient lui réussir en enflammant ses partisans. Néanmoins, avec le temps, ces excès ont accumulé un vif ressentiment au sein de l’électorat démocrate et modéré, qui s’est fortement mobilisé.
Ensuite, la crise Covid s’est invitée dans la campagne. Elle a dégradé la situation économique. On considère souvent aux Etats-Unis qu’un président sortant ne peut être battu sauf récession au premier semestre de l’année électorale. C’est bien ce qui s’est produit.
Plus profondément, la crise sanitaire a révélé les limites du populisme. Cette technique politique, pratiquée par le Président Trump comme par d’autres leaders politiques dans le monde, consiste à caricaturer le débat, à attiser les émotions et à diaboliser l’autre, l’adversaire en premier lieu mais aussi, bien souvent, l’étranger. Le but est d’écarter, peu ou prou, toute rationalité. La crise sanitaire ramène au réel: face à un tel enjeu, l’électorat se préoccupe forcément d’efficacité concrète.
Les démocrates ont dénoncé une gestion chaotique de la crise, martelant le lourd bilan des 235.000 Américains morts du Covid-19. Le président Trump a rétorqué en les accusant de vouloir confiner le pays. Mais la question du masque a servi de juge de paix: si on veut confiner le moins possible, il faut étendre le port du masque le plus possible. Tel est le simple bon sens. La politisation du sujet n’y change rien. Le dédain à l’égard des précautions sanitaires affiché jusque dans les réunions du candidat républicain a montré un Président sortant négligeant ouvertement le risque de contamination. Ceci n’a pu que troubler les électeurs, en particulier les plus âgés.
Telle est la loi d’airain du populisme: tôt ou tard, s’il va trop loin, il bute sur le réel. Dans le cas du Président Trump, il aura suffi de quatre ans.

- Pourquoi le résultat que nous connaissons aujourd'hui ne s'est-il pas produit en 2016?
- En 2016, les démocrates avaient été pris par surprise. Leur électorat s’était insuffisamment mobilisé. Peu d’observateurs, alors, croyaient à une victoire de Donald Trump. Or celui-ci avait mobilisé l’électorat républicain. Il avait aussi fait basculer en sa faveur une partie de l’électorat démocrate traditionnel, celui des ouvriers  blancs victimes de la désindustrialisation. Il leur avait fait miroiter sa politique protectionniste et s’était dit proche de leurs préoccupations. Ceci lui permit d’enfoncer le fameux «mur bleu», ainsi nommé d’après la couleur du parti démocrate et qui désigne les trois Etats de Pennsylvanie, Michigan et Wisconsin. Hillary Clinton ne s’était pas donné la peine d’y faire campagne (les croyant acquis). Ils avaient apporté la victoire à Trump. En 2020, ils sont revenus dans le giron démocrate. Biden a «reconstruit le mur bleu». Certes, les électeurs de Trump se sont plus que jamais mobilisés. Mais les électeurs démocrates aussi. Avec 75 millions de suffrages, Biden remporte le plus grand nombre de voix jamais obtenu par un président américain.

- Quelle a été selon vous la caractéristique principale de la campagne?
- Indéniablement, l’affrontement de deux Amériques. Ce n’est pas seulement la présence de deux camps opposés qui interroge. C’est le fossé d’incompréhension qui les sépare. Jamais le contraste n’a été aussi grand entre une Amérique urbaine et multiraciale, qui a massivement voté démocrate, et une Amérique rurale et blanche, qui a farouchement défendu Trump. La polarisation géographique des votes est un grand classique de la science politique mais il atteint rarement un tel degré: ici, certains comtés ruraux ont voté à plus de 85 % pour le président sortant, tandis que les villes faisaient l’inverse. La capitale, Washington DC, s’est prononcée à 93 % pour Biden.
Physiquement, les électeurs des deux camps ne se rencontrent plus. Ils regardent des chaînes de télévision différentes. Les réseaux sociaux accentuent encore cette segmentation, si bien qu’au final, ils ne reçoivent pas les mêmes informations.  C’est pourquoi, malgré sa nette victoire, Biden n’en a pas fini avec Trump. Il n’aura pas trop de quatre ans pour tenter de diminuer ce fossé qui est, en lui-même, un péril pour la démocratie. La démocratie ne consiste pas à fabriquer deux «vérités» inconciliables l’une avec l’autre mais à utiliser le débat, voire la controverse, pour chercher ensemble la vérité.

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«La foule en liesse sur la Black Lives Matter Plaza, près de la Maison-Blanche, pour célébrer la victoire du candidat démocrate» (Ph. AFP)

- Comment Biden a-t-il réussi à séduire un électorat massivement jeune?
- Pour éclairer cela, le climat est incontournable. Ce thème nourrit potentiellement un gigantesque conflit de génération à l’échelle de la planète tant l’intensité des « préférences », comme disent les économistes, est sensible au critère d’âge. Plus on est jeune, plus on est exposé à subir les conséquences du dérèglement climatique et plus l’on se sent concerné. Trump a sorti les Etats-Unis de l’accord de Paris, soutenu les énergies fossiles, démantelé une partie des mesures en faveur de la transition climatique. Il a nié les enseignements de la science, sur ce chapitre comme sur le chapitre sanitaire.  Or il existe aux Etats-Unis un large mouvement en faveur de la transition écologique. Il émane de la société civile, des experts et des gouvernements locaux. Pour ne prendre qu’un exemple, lorsque Trump a dénoncé l’Accord de Paris, 25 Etats fédérés, sur les cinquante que comptent les Etats-Unis, ont annoncé qu’ils continueraient à appliquer ces accords. C’est avec ces forces-là que Biden a préparé son programme. Il a promis de réintégrer l’accord de Paris dès son élection. Il a refusé, pendant sa campagne, les dons en provenance des entreprises pétrolières et gazières. Les jeunes lui ont massivement fait confiance pour cette raison. Accessoirement, les jeunes sont moins sujets aux réflexes de peur sur lesquels  joue Trump.  Les préjugés raciaux les révulsent car les nouvelles générations sont souvent idéalistes. De plus, leur vécu diffère de celui des générations antérieures: au fil du temps, les origines se mélangent, le métissage s’opère. «L’autre», c’est son meilleur ami, son conjoint, sa propre famille. Le racisme leur fait l’effet d’une «mauvaise plaisanterie», selon la belle expression de Stephan Zweig. D’où, au final, ce paradoxe d’un Joe Biden qui, à 78 ans, incarne l’avenir.

- Que valent les menaces de Trump d'invalider les résultats devant les juridictions américaines?
- Attendons d’avoir connaissance des dossiers déposés et des preuves avancées. Et, à supposer que des irrégularités aient eu lieu, encore faudrait-il démontrer qu’elles étaient de nature à inverser le résultat de l’élection. Avec cinq millions de voix d’écart et des Etats-clés où les élections ont été parfois supervisées par des responsables en majorité républicains, cela ne va pas de soi.  Mais votre question appelle une double lecture: juridique et politique. Politiquement, ces recours visent à préserver le trumpisme dans la défaite. Ils ont peu de chances de maintenir Trump à la Maison blanche. Mais ils peuvent entretenir chez ses partisans un sentiment de victimisation, empêcher une remise en question.

Propos recueillis par M.B

                                                                    

L’inconnue de la transition

Concernant les marges de manœuvre dont dispose Biden avec un sénat majoritairement républicain, Bocquet invite à tenir compte avant-tout de l’inconnue de la période de transition. «Elle va “tester” la capacité des deux camps à coopérer. Jusqu’à l’entrée en fonction du président élu, fixée par la constitution au 20 janvier, Donald Trump est censé collaborer avec lui et, entre autres, l’aider à prendre connaissance des dossiers. S’il ne reconnaît pas sa victoire, c’est… compliqué». Jusqu’où le parti républicain le suivra-t-il?  Bocquet considère que les différences d’orientation Congrès/ Président ou Sénat/ Président sont fréquentes dans l’histoire américaine puisqu’elles découlent de la séparation des pouvoirs. «Elles peuvent être surmontées dans le cadre d’une culture de compromis. Joe Biden y est enclin pour deux raisons: c’est son ADN politique et cela peut l’aider à discipliner son aile gauche, amenant ainsi son propre camp à la modération. Encore faut-il que la culture de compromis puisse revenir aux Etats-Unis». Pour autant la partie ne risque pas d’être simple pour le nouveau président démocrate. «Biden affiche l’ambition de rassembler l’Amérique (“unify”). Ce n’est pas seulement un défi sociologique. C’est aussi, et à plus court terme, un enjeu institutionnel».

 

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