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Société

«Ce virus nous oblige à réinventer notre manière d'être humain»

Par Tilila EL GHOUARI | Edition N°:5823 Le 13/08/2020 | Partager
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«Les enfants soumis à une période de quarantaine ont quatre fois plus de symptômes de stress post-traumatique que les enfants ne l'ayant pas subi. Chez le personnel hospitalier, ces symptômes peuvent subsister durant trois ans», relève Mohsine Benzakour, psycho-sociologue et professeur universitaire (Ph. M.B.)

Perte de liberté, solitude, ennui, stress, frustration, mal-être, peur, anxiété, réduction des interactions sociales et intimes… autant de conséquences néfastes pour notre cerveau suite à l’isolement. En effet, rester confinés durant des mois entraîne de lourds effets psychologiques chez l’individu pouvant durer des années. Mohsine Benzakour, psychosociologue et professeur universitaire, analyse les effets délétères sur les Marocains suite au confinement et les conséquences qu'ils pourraient en subsister. Entretien.

- L’Economiste: Le confinement a-t-il profondément modifié nos rapports avec nous-mêmes et avec les autres?
- Mohsine Benzakour:
L'expérience pandémique est éminemment corporelle. Les mesures de distanciation sociale comme les gestes barrières risquent d'ancrer, dans la durée, une expérience corporelle inédite, intime comme sociale, transformant nos représentations. La perception de nos petits rituels physiques pour se saluer comme nos relations corporelles sont d'ores et déjà modifiées et la proximité intime ne se traduit plus par des gestes de rapprochement. Les normes sont bousculées et de nouveaux repères surgissent. Ce virus nous oblige à réinventer notre manière d'être humain. Nos liens sont mis à distance. À partir du moment où un événement majeur survient, il va avoir une incidence sur la structure et le contenu des représentations individuelles sociales et collectives. Et quand la situation est perçue comme irréversible, il va en atteindre le cœur même. Tant que le virus sera là, on adopterait donc de nouvelles pratiques de bonne grâce uniquement parce que l'on a dans l'idée que c'est une nécessité momentanée.

- Le confinement a contraint les jeunes à revisiter leurs relations. Faute de mieux, ils sont passés aux lives «chauds». Allons-nous voir de nouveaux comportements émerger?
- Tout d’abord ce ne sont pas de nouveaux comportements, sauf que chez nous bien qu’ils soient pratiqués ils sont toujours tabous. Mais ce qu’il faut savoir pour ceux qui les utilisent que c’est uniquement pour vous-même, adoptez les mesures d’hygiène habituelles. Les mesures d’hygiène habituelles suffisent : lavage à l’eau chaude, nettoyage au savon et séchage avec du papier ou des mouchoirs jetables. Ainsi pour ces rencontres qui se font par vidéo ou photos interposées, rappelez-vous que celles-ci peuvent être enregistrées et, éventuellement, diffusées hors de la sphère intime. Pour ne pas être victime de «Revenge porn», faites attention à ne pas montrer votre visage, vos tatouages ou toute autre caractéristique qui pourrait permettre de vous identifier et sachez que la loi marocaine interdit ce genre de comportement.

- Se donner un baiser est devenu sacrilège, comment réapprendre à s’aimer normalement et/ou adopter de nouvelles relations amoureuses?
- Je ne vais pas donner une leçon sur l’amour, mais plutôt rappeler quelques principes qu’il ne faut pas oublier en ces périodes difficiles. L'attraction entre deux êtres peut prendre bien des formes. Elle peut être d'ordre sexuel, affectif, intellectuel voire même spirituel. Et bien sûr de tous les ordres à la fois. Aimer est une force vitale libre, imprévisible et polymorphe. Et ces principes sont l'attachement à une autre personne (on a besoin de l'autre pour satisfaire ses propres besoins de bien-être et de bonheur), la préoccupation de l'autre (don de soi et engagement à maintenir la relation) et un sentiment d'exclusivité vis-à-vis de l'autre.

- Un long confinement n’est pas sans impact sur l’état psychologique de l’Homme. Quelle analyse en faites-vous?
- La répercussion du confinement sur l’état psychologique des citoyens dépend des modalités de son application. Lorsque la date de fin est reculée, voire indéfinie, l'impact psychologique est plus important. Il peut même perdurer durant des années. Chez certaines personnes, les répercussions du confinement peuvent être nuisibles comme les troubles de l’humeur, les confusions, le stress au point de conduire dans des cas extrêmes au suicide. D’autre part, le risque d’apparition de ces manifestations augmente avec la durée d’isolement, mais aussi avec d’autres facteurs comme les conditions de logement, la perte de revenus, l’absence d’information, ou encore l’ennui. Néanmoins, une différence majeure sépare les anciennes épidémies de celle-ci. Il s’agit du développement d'internet. Indéniablement, cela aide à combattre l'ennui et la solitude.

- Croyez-vous que les citoyens pourront reprendre aisément ces libertés perdues et suspendues?
- Bien sûr. Il est possible que cette pandémie ne provoque qu'un bouleversement temporaire de notre vécu corporel. Que, post-crise sanitaire, l'on retourne à nos petites habitudes sans que nos âmes n'en retirent aucun enseignement nouveau, sauf pendant un temps. La priorité sera de savourer d’être en vie. Une fois que l'on sentira collectivement que la menace est derrière nous, les gestes barrières ne se feront plus aussi systématiquement. L’action la plus évidente pour inciter au changement comportemental passe d’ordinaire par l’information. Celle-ci vise les facultés supérieures du cerveau sises dans le cortex, en particulier l’intelligence. On s’attend à ce que les personnes comprennent les raisons de ces adaptations et en saisissent si ce n’est la nécessité, pour le moins les tenants et aboutissants et cela est valable aussi pour la notion de la liberté. Toutefois, si ce premier pas est suffisant pour convaincre une part de la population, ce n’est pas le cas pour la majorité.

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Des villes et des boulevards totalement vides, les déplacements réduits au maximum,.... le confinement a été pour les Marocains, comme partout dans le monde, une expérience totalement inédite mais pas sans conséquences... (Ph L'Economiste)

- Quels changements attendre dans les comportements des citoyens?
- Le Covid-19 nous a appris que la survie passe par la capacité à modifier nos habitudes. Et pas uniquement des détails superficiels, mais bien le cœur de notre fonctionnement: notre manière de consommer, de nous alimenter, de nous déplacer et surtout de polluer. Ainsi, se transformer sera la condition pour préserver, à terme, non seulement notre santé, mais aussi l’environnement. Sauf que notre intelligence nous sert plus souvent à justifier nos habitudes qu’à les modifier. Lorsqu’un comportement et une cognition sont en désaccord ou en contradiction l’un avec l’autre, cela crée une tension désagréable, un inconfort que notre psychisme va s’employer à réduire.

- Alors, que faire?
- Deux options s’offrent à nous: soit nous modifions l’acte (nous respectons la distance sociale) et la tension disparaît, soit la pensée se voit altérée, par exemple en nous persuadant que la situation n’est pas si grave, que les autorités exagèrent, ou que nous sommes à l’abri grâce à notre système immunitaire performant. Chacun y va de ses justifications. En réalité ces pseudos arguments sont tout juste suffisants pour se convaincre soi-même, en dépit des statistiques alarmantes. Le constat est bien là et comprendre ne suffit pas toujours à induire le changement. L’intelligence faisant bouclier et sert alors à justifier nos habitudes plutôt que de nous motiver à les modifier.

- Le relâchement et la «rébellion» semblent avoir pris le dessus. Quelle lecture en faites-vous?
- Les jours passent. Chaque activité du foyer a été faite et refaite. Les enfants craquent, la frustration et l'ennui s'emparent des personnes confinées d’où la lassitude et le relâchement observés. Pour diminuer ces effets négatifs, les autorités doivent communiquer régulièrement et en toute transparence. Ils doivent proposer des activités pour réduire l'ennui, assurer l'approvisionnement en produits de base surtout pour les plus démunis. De plus, le confinement doit être le plus court possible, avec une date claire- ce qui n’a pas été le cas de notre pays- sinon l’anxiété et le stress persisteront et se répandront encore plus.

- A long terme, quelles sont vos plus grandes appréhensions concernant le déconfinement?
- Passer plus de trois mois confiné et isolé, avec des interactions sociales extrêmement limitées n'est jamais anodin et peut avoir des répercussions psychologiques. Quand l'humain a peur et se sent impuissant face à une situation incertaine, il a spontanément tendance à juger, à devenir un peu plus méfiant et/ou agressif. Au fil des mois, on peut même craindre une augmentation des phobies sociales comme l'agoraphobie (peur de la foule), l'anthropophobie (la peur des gens) ou la blemmophobie (peur du regard des autres). Les prochains mois après le déconfinement, il faudra s'autoréguler, s'imposer des limites de consommation, en somme ne pas succomber à son instinct primaire.

Des deuils encore plus douloureux

Au cours de cette crise et avec la découverte au fur et à mesure de la transmission de la maladie, la notion même du deuil a été remise en question. Nous ne pouvons plus ni embrasser ni étreindre nos aînés. Nous ne pouvons plus laver les corps et nous ne pouvons plus organiser d’enterrements. Le rituel mortuaire, séculaire et religieux a complètement disparu. Quel en sera l’impact? Selon le psycho-sociologue, sans les rituels, la perte d’un proche peut être encore plus douloureuse et risque d’engendrer des deuils plus complexes. «Cependant, même sans les rituels, le processus de deuil s’enclenche. Et c’est souvent entre six mois et deux ans après que les gens ont recours aux spécialistes. Quand ils prennent vraiment conscience que leur proche n’est plus là. C’est là qu’intervient souvent la culpabilité (je n’ai pas pu lui dire au revoir ...)», explique le spécialiste. «Comme nous vivons une situation inédite avec le Covid-19, nous ne savons pas comment les gens vont réagir par rapport à cette culpabilité. Organiser une cérémonie après le confinement peut être une bonne idée. Mais la clef pour mieux vivre un deuil, c’est d’en parler entre proches, entre amis, entre individus. Quand la souffrance reste interne, elle est source de beaucoup de maladies, des maladies souvent sous-jacentes qui se déclenchent après un deuil, comme de l’eczéma, du psoriasis…», poursuit-il.

Propos recueillis par Tilila EL GHOUARI

                                                                                 

Comment atténuer les effets pervers du confinement

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Un isolement de plus de trois mois peut présenter de nombreux effets délétères  sur le moral des gens, il a parfois conduit au pire (suicide). Face à cette expérience inédite (confinement), le cerveau peut réagir à l’anxiété par différents maux. Un syndrome de stress post-traumatique est fort probable. Le risque de son  apparition augmente avec la durée d’isolement, et le manque de visibilité sur ce qui est à venir. «Le risque de dépression existe, surtout pour les personnes ayant déjà une vulnérabilité aux troubles de l’humeur du fait de leurs antécédents ou de leur sensibilité au stress», souligne Mohsine Benzakour, psycho-sociologue et professeur universitaire. Pour se prémunir, l’expert recommande, tout d’abord, de réserver l’horloge biologique et s’exposer à la lumière du jour pendant au moins une demi-heure en début de matinée. «Le manque de lumière peut augmenter le risque d’altération de l’humeur, comme c’est le cas dans certaines dépressions dites saisonnières ou hivernales», explique-t-il. Il préconise également d’accepter le flot d’émotions ressenties aussi pénibles ou douloureuses puissent-elles être. «Ces réactions de notre organisme sont faites pour nous alerter et nous apprendre à nous protéger. Elles sont donc inévitables et même profondément humaines et utiles. Des problèmes peuvent apparaître quand on cherche à leur résister ou à les étouffer: on lutte alors contre soi-même, ce qui est nuisible et vain. Le maître-mot est donc l’acceptation», insiste Benzakour. Le contact avec les autres est aussi une nécessité pour sortir indemne de cette période. «Le vécu collectif, voire fraternel, de la crise est une des clés essentielles pour mieux la traverser. Les échanges sociaux et affectifs demeurent un des besoins humains des plus essentiels, comme la respiration et l’alimentation», souligne le psycho-sociologue.
T.E.G.

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