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Tribune

La coronavirus, une crise de pouvoir, crise des pouvoirs

Par Dominique STRAUSS-KAHN | Edition N°:5795 Le 02/07/2020 | Partager

 Ancien patron du FMI, ancien ministre français, Dominique Strauss-Kahn, ici lors d’un Forum organisé par L’Economiste, a la parole rare. Le présent texte, une courtoisie de DSK, fait partie d’un ensemble plus vaste, que nos lecteurs peuvent retrouver chez notre confrère parisien, Les Echos. On se reportera utilement à une analyse précédente, «La coronavirus, crise de pouvoir, crise des pouvoirs» L’Economiste du 2 juillet 2020 (Ph. L’Economiste)

Les signes alarmants existent au sein même d’un ensemble très intégré comme l’Union européenne. La pénurie de curare nécessaire à l’intubation des personnes en état grave semble en partie due à l’origine italienne et espagnole des ingrédients. On voit bien, dans l’Union, que cette situation peut trouver des solutions à l’avenir.
C’est moins simple lorsqu’il s’agit de matériels incluant des technologies avancées où la dépendance vis-à-vis des Etats-Unis apparaît manifeste.
Cette dépendance sanitaire renvoie à une dépendance technologique plus vaste. L’opinion est avertie, mais peut-être négligente, de la faible sécurité des communications et en particulier des smartphones. L’intelligence artificielle fait peur, à tort ou à raison, mais sans doute les citoyens préfèreraient-ils que les garanties données par les responsables ne soient pas à ce point dépendantes de puissances étrangères et, à tout le moins, il est probable qu’ils souhaiteraient en être informés. À défaut de retrouver une souveraineté numérique perdue, nous pourrions diriger nos investissements vers le logiciel libre qui offre une garantie d’indépendance. L’Europe pourrait rapidement contribuer de façon significative à ce bien commun numérique. Ce point va bien au-delà des seules questions de sécurité.
La crise sanitaire nourrit les vieilles pulsions nationalistes. Pour y échapper, nous ne pouvons nous contenter des traditionnelles envolées lyriques sur les horreurs du fascisme, dans un sens, et l’universalité de la condition humaine, de l’autre.

Fragmentation, occasion  inespérée

La fragmentation de la mondialisation que la crise a toutes les chances de provoquer constitue une occasion inespérée de reprendre les rênes. Il y faut une volonté populaire et celle-ci était devenue si faible que plus rien ne semblait possible dans cette Union alourdie par l’élargissement, entravée par la bureaucratie et délégitimée par son caractère prétendu peu démocratique. Le retour progressif des égoïsmes nationaux était en train de tuer à petit feu le rêve des fondateurs de l’Europe.
Les souverainistes de tout poil en ont fait leurs choux gras omettant de dire aux peuples qu’il n’y a de retour vers une souveraineté qu’en la partageant avec les autres Européens comme l’a montré la création de l’euro. Mais l’impossible comptabilité des avantages tirés de la construction européenne a failli à convaincre des citoyens de plus en plus dubitatifs sur son intérêt. Si bien que dans cette crise, l’inefficacité de l’action européenne vient conforter tous ses détracteurs. Dans le secteur sanitaire comme dans le domaine économique, l’absence de vision politique a empêché toute action préventive et la puissance des égoïsmes nationaux retarde les mesures nécessaires.

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Blindés légers à Casablanca: leur présence s’est révélée inutile, les Marocains appuyaient à plus de 90% les mesures anti-virus. La démocratie découle du mode d’accession au pouvoir plus que de son exercice. Toutefois, ces mesures d’exception ont deux conséquences. La première est que la frontière se brouille entre démocraties et régimes autoritaires. La seconde est que des gouvernements élus démocratiquement peuvent être tentés d’utiliser la crise à des fins variées: tentative de transition vers un régime moins démocratique (Hongrie) ou gestion d’autres problèmes intérieurs (Inde, Algérie). Dans de nombreux pays, la vie démocratique est mise entre parenthèses par le report des élections comme en Pologne ou en Bolivie (Ph. L’Economiste)

Le choc et l’identité

Il fallait un choc pour que la véritable nature de l’Union européenne ressurgisse; celle d’un refus d’abandonner des valeurs collectives et un modèle de société qui définissent une identité.
C’est cette identité qui s’est fondue dans la mondialisation, c’est elle qui peut renaître de sa fragmentation. Ce choc, nous l’avons. Une renaissance est possible sous deux conditions: que la solidarité européenne s’affirme dans le règlement de la crise sanitaire, que des hommes et des femmes portent et incarnent un renouveau de l’Europe politique. Les jours, les semaines et les mois qui viennent nous diront si ces conditions ont été réunies. Le défi est grand, tant l’Europe a perdu de sa crédibilité. Il faudra convaincre en proposant une méthode Monnet de l’après-guerre sanitaire, capable de réalisations visibles par tous qui justifieront des transferts de souveraineté calibrés.
La crise pose aussi en des termes nouveaux la question démocratique. Le principe peut être facilement admis que, en temps de crise, les démocraties peuvent avoir recours «de façon exceptionnelle» à des mesures coercitives, mais la question des limites ne manque pas d’être posée par une partie de l’opinion. Partout, la question qui est au cœur de la pensée de Giorgio Agamben: «Peut-on suspendre la vie pour la protéger?» a trouvé une réponse temporaire: à savoir, la vie (et même l’économie) avant les libertés publiques. Mais en sera-t-il de même à l’avenir si les mesures autoritaires, à commencer par le confinement, devaient durer ou se renouveler?

                                                                                   

Souveraineté très relative

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Petit pays pauvre, le Maroc n’avait aucune chance d’acheter des masques sur le marché mondial. En poussant et tirant, le ministre du Commerce, MHE, a obtenu la conversion d’usines. Pour récupérer la souveraineté. C’est moins facile pour les biens complexes (Ph. L’Economiste)

Crise de la souveraineté, la pandémie de la Covid-19 tient l’autonomie des Etats, dans un monde où les institutions multilatérales peinent à organiser les prises de décisions nécessaires à l’échelle globale.
Crise de la représentation, elle touche aussi à l’exercice du pouvoir, à la garantie des libertés publiques et à la légitimité des autorités, en particulier dans les démocraties. Mais ce n’est pas la crise sanitaire et l’épidémie de la Covid-19 qui créé ces crises. Elles ne font que révéler des faiblesses déjà largement existantes. La crise jette une lumière crue sur la relativité de notre souveraineté. Elle met en évidence une dépendance technologique que, par ignorance ou par fierté nationale, nous avons tendance à sous-estimer. Ceci vaut évidemment dans le domaine sanitaire. Nous constatons, éberlués, qu’une bonne part de nos approvisionnements en médicaments dépend de la Chine. En laissant ce pays devenir «l’usine du monde» n’avons-nous pas renoncé dans des domaines essentiels à garantir notre sécurité?

                                                                                   

 En démocratie, la force des chefs

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Max Weber, un des regards les plus acérés sur la sociologie politique (Ph. DR)

Notre modèle démocratique, issu de la révolution industrielle, a déjà subi bien des avanies. C’est fondamentalement un modèle de démocratie représentative: il repose sur le consentement à déléguer le pouvoir que donne le droit de vote à des hommes et des femmes qui l’exerceront en notre nom. On élit des représentants dont on pense qu’ils sauront mettre en œuvre la politique à laquelle on aspire et on leur fait confiance. Mais ce consentement, comme cette confiance, sont de plus en plus battus en brèche, l’air du temps étant moins à l’intérêt général qu’à l’accumulation des intérêts particuliers. Max Weber, dans Économie et société, insiste sur le fait que la soumission volontaire propre à toute forme de socialisation dépend des qualités que le dominé prête à celui qui le commande.
Il a fallu la combinaison de plusieurs facteurs pour en arriver là.
D’abord, et surtout, la déception liée à des résultats moins heureux qu’espérés; mais aussi le développement des réseaux sociaux qui donnent à chacun le sentiment fallacieux qu’il sait mieux que quiconque ce qu’il faut faire; le lent glissement d’un mandat de représentation vers un mandat impératif par la pression directe et parfois physique que ces mêmes réseaux sociaux autorisent; enfin la lente disparition des corps intermédiaires comme les syndicats ou les partis politiques. Tout a concouru à la lente décrépitude de la démocratie représentative.
C’est cette démocratie parlementaire cacochyme, née il y a deux siècles, que la crise sanitaire vient frapper de front.
La gestion de la crise sanitaire fait alors émerger une crise de la représentation. Si, comme le dit Max Weber, «un Etat est une communauté humaine qui revendique le monopole de l’usage légitime de la force physique sur un territoire donné», ce monopole trouve sa légitimité dans celle de la représentation. Celle-ci était déjà en cause avant la crise. Elle est mise à l’épreuve par la crise.
À l’inverse, dans la plupart des régimes non démocratiques, la légitimité du pouvoir est conférée par la capacité des dirigeants à protéger leur population et à maintenir l’ordre social plus qu’à garantir leurs libertés. Dans la plupart de ces pays, les autorités ont imposé une réponse forte et rapide à la crise et on voit en retour un certain sentiment de soutien et d’unité nationale au sein de la population (Chine, Vietnam, Jordanie, etc.).
En d’autres termes, non seulement la sortie de crise pourrait marquer un affaiblissement de la légitimité des autorités publiques dans les démocraties, mais en même temps un raffermissement du pouvoir dans les autocraties.

 

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