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«La planification de la période post-crise commence au moment de la crise…»

Par Fatim-Zahra TOHRY | Edition N°:5758 Le 11/05/2020 | Partager
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 Dr Abdelali Belghiti Alaoui: «Le Maroc a un bon système de surveillance, il est même parmi ses principaux acquis, mais il souffre d’une insuffisance dans ses plateformes de soins et dans ses ressources humaines. Mais, malgré cette insuffisance, il a su anticiper certaines décisions qui ont permis de rattraper cette faiblesse…» (Ph. Policy Center for the New South)

La santé mondiale ne sera plus jamais la même après la pandémie du Covid-19. Comment un système de santé doit-il être conçu et renforcé pour être performant dans ses fonctions régulières et face aux crises sanitaires de grande ampleur? Dr Abdelali Belghiti Alaoui, auteur de la publication «Investir dans la sécurité sanitaire, maintenant plus que jamais» diffusé par le think tank marocain Policy Center for the New South, partage des réflexions et dégage les leçons à retenir.

- L’Economiste: L’expérience de Covid-19 a montré que les pays qui ont les systèmes de santé les plus solides sont aussi vulnérables face aux menaces à la sécurité sanitaire mondiale. Quelles sont les leçons à retenir? Et comment y faire face?
- Dr Abdelali Belghiti Alaoui:
La pandémie du Covid-19 nous apprend que face à une crise sanitaire, tous les pays sont vulnérables quel que soit leur niveau de développement. Et c’est la première fois que la résilience des systèmes de santé des pays développés se trouve remise en question. Il était admis qu’une crise sanitaire peut déstabiliser un système de santé et lui faire perdre ses acquis. La crise d’Ebola en est un parfait exemple pour les 3 pays qu’elle a touchés. Ce n’est pas d’ailleurs un hasard si le concept de «résilience des systèmes de santé» est né avec cette crise. La communauté mondiale a considéré que, parce que les pays à revenu faible et intermédiaire étaient dans une dynamique de croissance économique et de développement de leur système de santé, les crises sanitaires étaient perçues, pour eux, comme des menaces à la poursuite de cette croissance et de ce développement. Le Covid-19 a banni cette hypothèse et a rendu la «résilience des systèmes de santé» un concept pertinent pour tous les pays.
Dans le même sens, face à la pandémie du Covid-19, la principale difficulté pour les pays touchés est l’accès à une prise en charge en soins intensifs ou de réanimation en temps opportun. Nous avons vu que même les pays riches qui ont des plateformes de soins assez développées ont vécu la même problématique. La rareté des places pour soins intensifs a même poussé certains pays à faire un triage selon l’âge pour accéder à des lits de réanimation. D’habitude, on réserve 20% des lits d’hôpitaux généraux aux situations d’afflux massif de patients et 10% de l’ensemble de leurs lits à la réanimation. Ces normes de planification devraient être revues, pour favoriser la flexibilité des lits et l’organisation de l’offre de services en unités de soins polyvalentes.    
Dans les situations de crise sanitaire, trois dimensions du système de santé sont mises à rude épreuve: le système de surveillance, de détection et de diagnostic des risques de santé publique, les plateformes de soins et de prise en charge spécifique et les mécanismes de coordination et de communication. Il suffit d’une faille dans une seule dimension pour faire flancher les autres. Le Maroc a un bon système de surveillance, il est même parmi ses principaux acquis, mais il souffre d’une insuffisance dans ses plateformes de soins et dans ses ressources humaines. Mais, malgré cette insuffisance, il a su anticiper certaines décisions qui ont permis de rattraper cette faiblesse.

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 «Face à la pandémie du Covid-19, la principale difficulté pour les pays touchés est l’accès à une prise en charge en soins intensifs ou de réanimation en temps opportun. Nous avons vu que même les pays riches qui ont des plateformes de soins assez développées ont vécu la même problématique…» (Ph. AFP)

- Vous mettez en cause les classifications et les modèles préétablis de conception de la résilience des systèmes de santé? Pour quelles raisons?
- Au niveau mondial, on juge la capacité d’un pays à faire face aux situations de crise sanitaire par sa satisfaction aux exigences du règlement sanitaire international (RSI). Ces exigences sont actuellement exprimées sous forme de capacités. Or la capacité ne peut se mesurer qu’en situation réelle. En plus de cette contrainte, la nature de la menace n’est généralement pas connue et il n’y a pas suffisamment de recul pour la modéliser. C’est pour cela que les mesures de capacités proposées ne sont que des hypothèses sur la base des prérequis et des expériences vécues. Ainsi, l’OMS propose un cadre de 19 capacités et 48 indicateurs, au moment où l'indice de sécurité sanitaire mondiale propose un cadre d’évaluation plus large qui repose sur 140 questions regroupées en 6 catégories.
La méthode proposée par l’OMS n’a pas encore couvert tous les pays alors que l’indice de la sécurité sanitaire mondiale a été mesuré en 2019 pour 195 pays. Le Covid-19 qui a touché presque tous les pays du monde nous donne la possibilité de tester la fiabilité de cet indice. Et c’est justement-là que nous remarquons qu’il ne reflète pas la réalité de la résilience. Les USA y sont classés premier alors qu’ils continuent à enregistrer le plus grand nombre de cas et décès après plus de 3 mois d’évolution de la pandémie. 

- Que proposez-vous pour renforcer les systèmes de santé en vue de faire face aux crises sanitaires de grande ampleur?
- La complexité des systèmes de santé empêche de donner une réponse simple à cette question. La gestion des crises sanitaires n’est pas une gestion ponctuelle ou isolée. Elle doit s’inscrire dans la dynamique globale de management du système de santé. Celui-ci ne peut pas être solide dans son fonctionnement et fragile face aux crises sanitaires et vice et versa. En fait, il y a deux façons interdépendantes de renforcer un système de santé: renforcer son fonctionnement régulier et ses capacités à faire face aux situations de crise. Ces deux types de renforcement sont liés, c’est ce qui s’appelle le dividende de la résilience.
La première dimension de ce dividende correspond au renforcement des fondations du système de santé, c’est-à-dire ses plateformes de soins, ses ressources humaines et son financement. Nous savons qu’à ce niveau il y a beaucoup de rattrapage à faire pour permettre l’accès de tous aux soins dont ils ont besoin dans de bonnes conditions.
La seconde dimension du dividende de la résilience vise à renforcer le système de surveillance et la capacité à apprendre des évènements qui correspondent à des risques de santé publique qu’ils surviennent au Maroc ou ailleurs. Cette surveillance a besoin de s’ouvrir aux réseaux régionaux et mondiaux et de mettre à profit les TIC pour être encore plus efficace. Le renforcement de la résilience du système de santé suppose également une gouvernance adaptée à ce double enjeu.

                                                                             

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«De belles initiatives ont été prises au cours de la gestion de cette crise, il faut les documenter et voir dans quelle mesure elles apportent ou non une valeur ajoutée à notre système de riposte…» (Ph. Bziouat) (Ph. Bziouat)

- Comment voyez-vous la période post-crise?
- La planification de la période post-crise commence au moment de la crise. Il est clair qu’il y a des remises en question à faire aussi bien sur notre système de santé que sur notre modèle de développement. Nous devons faire des choix sur la place que notre société doit accorder à la santé et sur les réorganisations et les investissements nouveaux qu’il faut y apporter. De belles initiatives ont été prises au cours de la gestion de cette crise, il faut les documenter et voir dans quelle mesure elles apportent ou non une valeur ajoutée à notre système de riposte. Le renforcement de l’autonomie du Maroc en matière de produits de santé de première nécessité est un souci qui était permanent au cours de cette crise. Le secteur privé avec ses différentes composantes a montré son utilité et la force de sa réactivité, comment pouvons-nous en tirer un profit permanent pour la santé. L’utilisation des TIC s’est également imposée comme levier majeur pour accompagner la gestion de la crise, c’est un progrès qu’il va falloir consolider sur le plan institutionnel.

- Le Maroc est-il sur la bonne trajectoire?
- Oui, comme je l’ai déjà mentionné. Il nous reste toutefois à gérer trois autres phases: la phase de rupture de la transmission de la maladie, et pour cela la balle est dans le camp de chacun de nous, puisque la réussite dans cette phase dépend de notre discipline dans le respect des règles de protection.
La seconde étape correspond à la gestion du déconfinement et pour cela je pense qu’il faut faire confiance aux pouvoirs publics qui ont fait preuve de beaucoup d’initiatives utiles et de beaucoup d’anticipation. Et enfin une phase d’évaluation qui devrait mobiliser toutes les forces vives de la société pour faire le bon examen des faits et la mise à plat aussi bien de notre système de santé que de notre modèle de développement.
Dans tous les cas, il faut éviter de compter sur le temps pour nous faire oublier ce vécu riche en leçons humaines, organisationnelles, économiques et politiques.

Parcours

DR Abdelali Belghiti Alaoui est consultant spécialiste de la santé publique et du développement des systèmes de santé. Il est médecin de formation et a suivi des études de maîtrise en santé publique et de doctorat en management des organisations. Il a eu une longue expérience au sein du ministère de la Santé, notamment au niveau déconcentré comme délégué provincial et au niveau de l’administration centrale, comme chef de projets, directeur central des hôpitaux et des soins ambulatoires et secrétaire général. Sur plus de 30 ans d’expérience, Dr Belghiti a eu l’occasion de coordonner de grands chantiers de réforme, comme celui de la lutte contre la mortalité maternelle et infantile, de la restructuration hospitalière, de la carte sanitaire et de la couverture médicale de base. Dr Belghiti a, par ailleurs, eu l’opportunité d’intervenir comme expert international, notamment auprès de l’OMS, l’UNFPA, de la Banque mondiale et de l’Agence de coopération internationale allemande (GIZ).

Propos recueillis par Fatim-Zahra TOHRY

 

 

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