×L'Editorialjustice régions Dossiers Compétences & RH Société Brèves International Brèves internationales Courrier des Lecteurs Les Grandes Signatures Documents Lois à polémiques Docs de L'Economiste prix-de-la-recherche Prix de L'Economiste Perspective 7,7 Milliards by SparkNews Earth Beats Solutions & Co Impact Journalism Day cop22Spécial Cop22 Communication Financière
eleconomiste

Lectures du Ramadan

«L’intrication de Malabar» Episode 6: «Moins tu possèdes et moins de problèmes tu as»

Par L'Economiste | Edition N°:5754 Le 05/05/2020 | Partager

Dans l’épisode précédent

Ismaïl s’effondra en larmes. L’éminence parla doucement, avec tendresse:
-  Les gens ne comptent que leur malheur, leur bonheur ils ne le comptent jamais. S’ils le comptaient comme il le faut, ils comprendraient que chacun a sa part en réserve.
- Eminence, lancez un Boléro de Ravel, le Maurice en a bien perdu la tête après l’avoir écrite, moi aussi je peux mourir tranquille après avoir entendu autant de conneries aujourd’hui!

L’éminence ne broncha pas. Il se retourna vers Ismaïl en répondant à Ghni.
-  Non, peut-être que nous devrions lui apprendre à être libre.
Ghni se gratta la tête:
-  Notre civilisation a fait disparaître les philosophes, les sociologues et les penseurs, accéléré notre marche vers l’oubli de soi, vers la médiocrité commune, à quoi servirait que cet ado devienne libre? Il est le fruit de l’histoire, notre civilisation qui est assoiffée d’argent ne lui fera pas plus crédit qu’aux autres.
L’utopie est de croire que l’on peut libérer des esclaves qui adulent la réussite individuelle, celle où l’on est au-dessus des autres. Et bien sûr, dit-il en regardant Ismaïl, toi, tu ne comprendras rien à ce que je dis, ambitieux que tu es. Avoue que malgré tes belles paroles, au fond de toi, tu aimerais aussi faire de la téléréalité et signer des autographes sans rien savoir faire de tes deux mains?
Ismaïl relâcha un «Pffffff» en faisant une moue finissant par un demi-sourire condescendant.
L’éminence reprit avec malice:
- Ghni, bientôt de nouvelles valeurs reprendront leur place au panthéon du sens commun. Si deux hommes libres de tout, comme nous ne lui enseignent pas la liberté, qui le fera?
Ismaïl semblait plutôt interloqué.
-  Mais qui êtes-vous tous les deux… Bon Dieu?
Ghni répondit
-  Bah tu n’écoutes pas, nous sommes des êtres libres!
-  Ah je vois. Des journalistes d’investigation en mode «undercover» qui se font passer pour des SDF?

carii-roman-054.jpg

Ghni mit sa main sur le cœur et prit la pose:
- J’en ai marre. Ô marre, homard, de ces visqueux journaleux vivant telles des bactéries opportunistes se nourrissant de la peau lytique véreuse et vérolée. Et alors? Que fait le bon peuple qui lit ces guides de l’indignation appelés journaux d’investigation? Moi j’étais prof de français, je n’aurais pas survécu deux piges dans ce monde où le verbe est utilisé pour s’indigner sur commande face à des détails sur-mesure et à la mesure des donneurs d’ordres. Détails repris par des intellos de second ordre, chauffés à blanc sur les sites sociaux, la plume entre les dents, acérant de maigres mots, qu’ils assènent sans distinction… Oui culotte courte, mange du homard, du canard et même du Médiapart, vous êtes tous dans votre génération les bons clients de la grande mascarade, que certes vous ressentez de temps à autre, mais qui vous échappe, car c’est indéniable, il y a toujours plus intelligent que vous.
-  Mais non, Médiapart c’est bien, répondit Ismaïl en souriant.
Mais vous… Allez, franchement, vous faites comment pour savoir tout cela, sans portable, sans internet, sans télé ni journaux…? Vous parlez sans la moindre trace d’aigreur contre la vie qui vous malmène, contre votre condition. Sérieusement n’importe qui à votre place en voudrait à la terre entière!
- Pour ce qui est d’être médisant, cynique et d’en vouloir à tout le monde, j’ai décroché de tout cela il y a trois ans en devenant SDF, répondit Ghni. Je pense que tu n’as pas idée des réalités: moins tu possèdes et moins de problèmes tu as. Les choses deviennent simples, et tu acceptes la fatalité sans amertume. Pour ce qui est des infos fraîches, on a nos oreilles, je prends en location une boîte à cirage de chaussures quand on rentre dans les grandes villes, là où ça canarde à tous les coin-coin de rue. La consécration de leur vie, à ceux à qui je cire les souliers,  c’est quand ils voient ma modeste condition. Cela les propulse immédiatement au rang de maharadjah et ils se mettent à déblatérer sur tout ce qui se passe sur terre.
-  Il va faire nuit, dit l’éminence. On va dormir chez nous.
- Chez vous ?
-  Oui on a des matelas et des couvertures dans un terrain vague à une demi-heure d’ici. Tu peux venir avec nous si tu le souhaites.
-  Deux SDF, probablement plus cultivés que la plupart de mes profs d’école, qui me proposent de passer la nuit dans leur château… Et moi qui n’ai plus un dirham, plus à manger, et qui m’accroche à mon rêve. Je ne sais plus s’il faut en rire ou en pleurer.
-  C’est pas faux répondit l’éminence et «Celui qui n’a pas affronté l’adversité ne connaît pas sa propre force».
- J’en ai à revendre, répondit Ismaïl. Allons-y!
- La première nuit est la plus difficile, dit Ghni. Ma première nuit de SDF, je n’arrivais pas à me rendre compte que j’étais à la rue. J’ai cherché toute la nuit un petit squat, j’avais froid. Je suis allé du côté du lycée où je travaillais, j’ai essayé d’escalader le mur d’enceinte pour dormir dans l’une des classes, et là, toute ma vie m’est remontée aux yeux.
Je me suis vidé de mes larmes en comprenant que j’étais seul au monde. Mes proches m’ont tourné le dos dès lors qu’il s’agissait de m’aider à payer mes charges. Tombé à terre, mon épouse s’est rapprochée pour m’aider à tomber plus bas, en m’assenant les plus vilains coups, de ceux qui achèvent une bonne fois pour toutes.
Lorsque la seule certitude fût que personne ne se souciait de moi, que je pouvais crever tel un chien, ma fierté s’est subitement réveillée, elle m’a fait ravaler mes larmes, je n’avais plus froid, je n’avais plus mal, ni peur, mais j’étais vide. Le vide me faisait boire, la boisson me réchauffait et elle m’a emplit durant 6 mois. Jusqu’à ce que l’éminence me réveille et qu’il me réexplique la vie.
Depuis, la vie est magique. Elle devient intensément belle dès lors que tu commences à t’apprécier toi-même, à accepter d’être avec ton moi intérieur, à reprendre contact avec lui et à devenir pote avec lui.
C’est lui notre véritable salut. Allez viens! Tu as de la chance ce soir, pour ta première nuit, tu n’auras pas froid.

amine-jamai-049.jpg

 

 

 

  • SUIVEZ-NOUS:

  1. CONTACT

    +212 522 95 36 00
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]

    70, Bd Al Massira Khadra
    Casablanca, Maroc

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc