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Lectures du Ramadan

«L’intrication de Malabar» - Episode 5: «S’enivrer au jus de raisin»

Par L'Economiste | Edition N°:5753 Le 04/05/2020 | Partager

Dans l’épisode précédent
- Vous me prenez pour un idiot! Lança Ismaël. Je vous ai entendus! Vous n’êtes pas comme les autres clochards. En plus ce n’est pas de l’alcool que vous buvez, votre haleine ne sent rien et votre démarche est normale…
Eminence et Ghni en restèrent bouche bée.
- T’es qui toi? Demanda Ghni.
- Mon prénom est Ismaïl, je viens de me faire voler toutes mes affaires et mon argent par une bande de cons. Et quoi qu’il se passe, je cracherai à la gueule de la chance, de la fatalité et à la vôtre s’il le faut. Personne ne m’arrêtera!

ISMAÏL s’effondra en larmes. L’éminence parla doucement, avec tendresse:
- Les gens ne comptent que leur malheur, leur bonheur ils ne le comptent jamais. S’ils le comptaient comme il le faut, ils comprendraient que chacun a sa part en réserve.
Ismaïl passa sa manche sur les yeux, honteux d’avoir laissé ses émo­tions prendre le dessus.
Il racla sa gorge et répondit «Fio­dor». C’est de Fiodor.
- Dostoïevski, reprit Ghni! Il siffla de surprise. Tu connais
Fiodor Dostoïevski, toi?!!
Ismaïl sourit, il se mit à pouffer de rire
- heu… c’est vous les SDF qui citez un écrivain russe en pleine cam­brousse de la aroubia d’Azrou!
Ghni regarda l’éminence de ma­nière insistante.
- On a une longue route à faire. On part?
- Non attends.
L’éminence reprit : Ismaïl, tu vas où?
- Je suis en route pour mon avenir. Pour être chercheur, ou inventeur ou je ne sais quoi, mais pour apprendre et créer.
Pour marquer mon passage sur cette terre qui me veut médiocre,
qui me veut soumis à la fatalité et à toute sa famille, à commencer par sa soeur l’ignorance, celle qu’on a essayé de m’imposer depuis tout petit, à son frère la déshérence quand on m’a in­culqué la futilité de la lignée de bâtard inconnu de laquelle je descends. Sou­mis à son père le funambule, qui m’a obligé toute ma vie à rester debout sur mes deux jambes, alors que chaque jour tout s’écroule autour de moi, les rêves, la lucidité, l’amour, le bonheur, toutes ces choses qui ne survivent que dans les romans que j’ai eu la chance de lire, et enfin, la médiocrité, mère suprême de ce monde dans lequel on m’a enfermé, qui me pèse tous les jours un peu plus en semant autour de moi le rappel vif et ardent qu’ailleurs le monde tend les bras aux jeunes, qu’il les vivifie, les affute pour qu’ils deviennent de vraies pierres philoso­phales.
Ghni éructa:
- J’n’ai jamais entendu ça! Je n’ai vécu tout ce temps que pour entendre un jeune prononcer une phrase cor­recte en français ! Mais là ça va, je peux mourir tranquille!
- Oui bah, répondit Ismaïl, moi j’ai surtout vu des jeunes capables de transformer le beau en merde, et de s’en essuyer les mains sur les plus âgés en leur reprochant de ne pas avoir fait de leur vie celle de nababs impro­ductifs gavés jusqu’aux oreilles.
Il reprit:

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- J’ai des rêves, je m’y accroche et j’y arriverai. Personne n’a le droit ni le pouvoir de m’en écarter.
- Ismaïl, dit l’éminence d’une voix claire, as-tu une famille, des amis?
- Ma famille a disparu sous la mé­diocrité, mes amis, je n’en ai jamais eu. Les jeunes de mon âge n’ont jamais compris pourquoi je passais autant de temps dans les livres, et de toutes manières, mes notes faisaient de moi de facto la personne à ne pas fréquenter.
Et là… il renifla d’émotion.
- Là, je me retrouve sur le cul, dans la campagne, sans le sou. Dites moi pourquoi ça m’arrive à moi? Pourquoi dois-je découvrir le même jour, la joie et la déception. Pourquoi n’ai-je pas droit à un répit. Un tout petit. Juste un jour! Merde!
- La vie, selon toi devrait être faite de répits?
- Oui, répondit Ismaïl - et mille fois oui. Je veux qu’elle me laisse aboutir à mes rêves à moi et non pas à la cala­mité qu’elle me réserve.
Je veux être le Carl Von Linné des sciences nouvelles, je veux répertorier et construire le nouveau monde, celui qui sera irrigué par la connaissance. Je veux…
- Quitter Azrou? coupa Ghni en ricanant.
- La liberté, le libre arbitre, l’amour, la légèreté, tout cela concourt au bon­heur, tu ne le recherche point? deman­da l’éminence.
Penses-tu réellement que l’ambi­tion fera de ta vie une belle vie?
- J’ai soif, répondit Ismaïl. Avez-vous de l’eau?
- Du jus de raisins naturel, lui ré­pondit Ghni en lui tendant sa bouteille au liquide rougeâtre. Pressé de mes dix doigts, lavés je précise, C’est une idée de l’éminence. Il m’a sevré de la gnole il y a 3 ans à coup de jus de rai­sins. Moi j’aime bien et je donne par la même occasion l’illusion aux gens qui nous entourent que je suis toujours un poivrot.
Ismaïl hésita, puis haussa les épaules et prit la bouteille qu’il aspira jusqu’à la lie. Ces grands yeux d’ado­lescent se réhumidifièrent.
Il se courba en se tâtant la tête et la nuque:
- Ils ne m’ont pas loupé ces bâtards.
- Ton ambition elle, ils ne l’ont pas malmené, siffla Ghni.
- L’échec, répondit Ismaïl, d’un ton condescendant, ce n’est pas d’être tom­bé mais de rester là où on est tombé.
- Pas mal dit le professeur visible­ment perturbé. Il n’avait encore jamais rencontré un tel spécimen.
- Il vient de citer du Platon profes­seur, je suppose que cela vous redonne de l’espoir dans cette génération ? dit l’éminence en insistant sur espoir.
- Exception qui confirme la règle, répondit Ghni, une hirondelle ne fait pas le printemps et celle-ci m’a donné un coup de poing alors que je ne vou­lais que l’aider, elle est prétentieuse, misanthrope et après elle le déluge. Pas de quoi me réconcilier avec ces cancrelats.
- Je suis peut-être tombé sur les deux SDF les plus cultivés de cet hémisphère, mais vous savez quoi, déglutit Ismaïl, je vous laisse votre misère, votre pitoyable allure et vos interactions théâtrales. Moi j’ai une vie à mener, je suis inarrêtable.
- Oui! Rajouta Ghni, rien à ajouter. Eminence, lancez un
Boléro de Ravel, le Maurice en a bien perdu la tête après l’avoir écrite, moi aussi je peux mourir tranquille après avoir entendu autant de conne­ries aujourd’hui!

Demain, épisode 6: «Moins tu possèdes et moins de problèmes tu as»

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