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Tribune

Une autre victime du Covid-19: La politique multilatérale en santé

Par Khalid TINASTI | Edition N°:5726 Le 25/03/2020 | Partager

Khalid Tinasti est secrétaire exécutif de la Global Commission on Drug Policy et chercheur invité au Global Studies Institute de l’Université de Genève (Ph. KT)

Les premières conférences mondiales sanitaires ont eu lieu au milieu du XIXe siècle, avec pour objectif principal la lutte contre les grandes épidémies de l’époque – la peste ou le choléra – à travers la mise en place des mesures de protection des frontières maritimes et terrestres, comme la quarantaine pour les bateaux et les ports.

La logique essentielle derrière cet ensemble de mesures sanitaires ne concernait pas principalement la préservation ou la protection de la santé des citoyens européens, mais de protéger le commerce et l’approvisionnement de l’Europe contre ces épidémies dans un contexte de colonisation et d’empires européens étendus. En 1907, le premier organe «multilatéral» sur la santé, sorte d’ancêtre de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), a été établi à Paris, précédant la constitution de la Société des Nations.

En 2020, nos sociétés connaissent dans la transmission du Covid-19 la crise sanitaire grippale la plus impressionnante depuis celle de 1918, et curieusement, se retrouvent dans une situation de non-concertation inter-Etats assez similaire à un siècle plus tôt, chaque pays prenant ses décisions seul, chacun poussant ses chercheurs à trouver vaccins et cures, et chacun essayant tant bien que mal de contrôler ses frontières terrestres, maritimes et aériennes.

Notre période contemporaine est certes différente, le savoir et l’accès des populations à l’information est différent, leur capacité de se prendre en charge aussi. Ceci vaut pour le virus également, qui peut traverser les frontières et avoir un impact mondial à une rapidité inconnue jusque-là.

Toutefois, le Covid-19 nous pousse à réfléchir en termes globaux sur les conséquences réelles de la mondialisation, et sur les effets multiplicateurs de ces conséquences lorsque le système multilatéral – régulateur assez efficace de la mondialisation – est aussi faible qu’aujourd’hui, surtout en santé mondiale.

L’avantage du multilatéralisme en santé mondiale est la capacité d’inclure dans la politique sanitaire, de manière concertée entre les nations, des éléments liés à l'urbanisation, au climat, aux échanges commerciaux, et autres. Il s’agit ainsi d’identifier les déterminants sociaux, économiques, géographiques et démographiques de la santé afin d’éviter la souffrance des populations.

Cela implique également que la santé mondiale n'est plus le domaine réservé de ses professionnels médicaux, mais qu'elle dépend de diplomates, de politiques, de lobbyistes, d'acteurs de la société civile, du secteur privé ainsi que d'une multitude d'autres acteurs.

Revenons aux premières mesures multilatérales du siècle dernier. Ce n’est qu’à l’adoption de la Constitution de l’OMS, qui fut parallèle à la mise en place de l’État-providence au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, que le multilatéralisme a intégré l’objectif pour chaque être humain d’atteindre le meilleur état de santé physique et mentale, et est passé au-delà de la simple imposition de la quarantaine pour protéger le commerce.

Le multilatéralisme sanitaire a connu une nouvelle fois un bouleversement unique dans les années 1980-90, avec l’avènement du VIH, une épidémie qui a changé la santé publique, faisant passer la médecine de l’hygiénisme à un contrat entre patients et thérapeutes, et de l’adhésion libre et consentie du patient à la prévention et aux traitements un élément clé du contrôle de l’épidémie.

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«Le Covid-19 nous pousse à réfléchir en termes globaux sur les conséquences réelles de la mondialisation, et sur les effets multiplicateurs de ces conséquences lorsque le système multilatéral – régulateur assez efficace de la mondialisation – est aussi faible qu’aujourd’hui, surtout en santé mondiale»

De plus, cette épidémie a permis de changer la nature de l’aide au développement multilatéral, les pays décidant lors du Sommet du Millénaire en 2000 de donner la priorité à la santé dans les Objectifs de développement du millénaire (OMD), puis de créer l’Alliance Gavi pour les vaccins et le Fonds mondial pour les maladies infectieuses et grandes tueuses.

Ces fonds représentaient un espoir d’une approche globale et mondiale, incluant les patients, les donateurs, les agences techniques, les pays bénéficiaires des subventions et la société civile. Surtout, ces fonds étaient financés à hauteur des enjeux par les grands pays donateurs. Les années 2000 furent le grand moment de la santé mondiale, en lien avec un moment singulier de regain d’intérêt pour le multilatéralisme de manière plus globale.

La diplomatie sanitaire a connu le même déclin, si ce n’est un déclin plus rapide encore que le multilatéralisme. En effet, les années 2000 ont également vu la montée en puissance de nouveaux acteurs et le déplacement du centre de gravité du monde vers eux: les pays émergents.

Ces derniers, ne trouvant que peu d’espace dans le système onusien ultra-cloisonné par les puissances occidentales depuis 1946, et surtout ayant un pouvoir financier et politique – avec leurs fonds souverains puissants ajoutés à l’endettement privé et public en Occident – dans un nouveau monde multipolaire, ont bouleversé la donne.

Ainsi, des pays recevant l’aide internationale pour leurs systèmes sanitaires en sont devenus donateurs, comme la Russie et son RusAID créé en 2012, levier d’influence en zone post-soviétique; et des banques de développement créées pour contourner les institutions de Bretton Woods, comme la NDB des BRICS, ont vu le jour ces cinq dernières années.

Tout ceci reflète l’état de dépression des organisations internationales chargées de santé globale. Ces mots, prononcés en privé par une sommité genevoise de la santé mondiale, résument la situation dans laquelle le multilatéralisme sanitaire se trouve: «il est assez inédit que l’OMS n’ait pas réuni de Conseil exécutif extraordinaire sur le Covid-19 en fin janvier ou début février, mettant les directeurs généraux de la santé autour de la table, et construisant ainsi une riposte sanitaire et un consensus politique globaux. Cette capacité de vouloir dicter la marche à suivre, et ce par un secrétariat technique basé à Genève, est une erreur politique.»

Mais l’OMS a-t-elle une autre alternative pour confirmer son rôle, autre que le rapport de force avec ses Etats membres qui décident de sa marche en fléchant la presque-totalité de ses financements? Dans quelques années, les séquelles du Covid-19 sur la politique sanitaire mondiale seront plus lisibles, car pour l’instant elles sont insidieuses et invisibles, tout comme le Covid-19.

Donateurs

Perpétuant cette accumulation ou ce «millefeuille» de géopolitique de la santé mondiale, la perte de puissance occidentale et la force des pays émergents ont conforté le populisme dans les démocraties libérales, poussant ces dernières à se désengager progressivement de la santé mondiale vers une diplomatie sanitaire bilatérale servant leurs intérêts commerciaux et politiques, et laissant derrière une approche commune à des défis communs. Au cours des quinze dernières années, les Etats-Unis ont ainsi créé un programme aussi puissant que le Fonds mondial et doté de milliards de dollars de subventions pour lutter contre le VIH, PEPFAR. Outres les grands donateurs comme les Américains (USAID) ou Britanniques (UKAID), de petites nations deviennent incontournables dans le soutien bilatéral grâce à leurs agences de développement : la DDC suisse, le Norad norvégien ou le Sida suédois. La Chine, elle-même, est aujourd’hui un grand donateur de subventions, de matériel, de données scientifiques, de renforcement des capacités et de soutien logistique aux pays faisant face au Covid-19. Son rôle dans le multilatéralisme sanitaire pourrait être déterminant demain, selon la progression de la pandémie, le parcours de cette dernière en Afrique, et le rôle que la Chine aurait à y jouer comme partenaire et donateur.

 

 

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