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Modèle de développement: Besoin d’un nouveau pacte social!

Par Tilila EL GHOUARI | Edition N°:5675 Le 14/01/2020 | Partager
C’est sur ce chantier que le Maroc doit d’abord agir
En plaçant le citoyen au centre de toutes les politiques publiques
Tarik El Malki présente son dernier ouvrage: «Le Maroc: Quelles voies d’émergence?»
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Tarik El Malki, docteur en économie, directeur de l’ISCAE Rabat: «Il n’y a pas de développement sans confiance, et il n’y a pas de confiance sans bonne gouvernance» (Ph.TEM)

- L’Economiste: Pour le modèle de développement, vous insistez sur la présentation de réflexions centrées sur le citoyen. Quelles sont vos propositions?

- Tarik El Malki: Une nouvelle réforme constitutionnelle qui devrait aboutir à une meilleure répartition des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, avec comme mots d’ordre le contrôle et la reddition de comptes, est aujourd’hui souhaitable. Sur le plan social, les questions lancinantes sont celles liées à la réforme de l’école et au creusement dangereux des inégalités sociales et territoriales. Les récents soulèvements populaires dans le Rif en 2017 et à Jerada en 2018 montrent à quel point cette question, si elle n’est pas réglée, représente le plus grand facteur de risque pour les prochaines décennies. Pour ma part, je considère que la principale insuffisance de notre modèle de développement réside dans sa dimension sociale. Malgré les réels efforts déployés depuis plus de 40 ans, les politiques publiques mises en œuvre ne sont pas parvenues à limiter les fortes disparités existantes. Pis encore, malgré le recul de la pauvreté, la situation sociale ne cesse de se dégrader.

- Mais le nouveau modèle ne devrait-il pas être multidimensionnel?
- Justement, nous avons besoin d’un véritable projet de société multidimensionnel (politique, institutionnel, économique, social et culturel...). Un projet basé sur des ruptures s’il le faut, mais tout en prenant en considération nos propres spécificités, notre diversité, nos fondamentaux, et notre histoire. Il doit avoir comme mot d’ordre l’émancipation du citoyen et son bien-être, et cela en le replaçant au centre de toute considération et au cœur des politiques publiques. Pour ce faire, nous avons besoin d’un nouveau pacte social, raffermissant et consolidant les liens entre les individus, renouant le fil de la confiance, renforçant le sentiment d’appartenance à une nation multiséculaire et permettant à chacun d’y trouver sa place –nos jeunes notamment- sur la base du mérite et du travail. Cela passe par la consolidation de notre système de valeurs, le renforcement du concept de citoyenneté, la lutte contre la corruption, l’impunité, la rente, les privilèges, l’amélioration de la gouvernance, la culture de la reddition de comptes... Tout cela doit être la priorité des politiques publiques de demain. Car il n’y a pas de développement sans confiance, et il n’y a pas de confiance sans bonne gouvernance.

- Votre dernier ouvrage traite des voies d’émergence. Quel regard y portez-vous sur le Maroc d’aujourd’hui?
 - Le modèle de croissance mis en place depuis l’indépendance, et qui a connu plusieurs évolutions, s’étiole fortement. Il a atteint ses limites, et cela, malgré de réelles avancées à plusieurs niveaux, notamment en termes d’industrialisation, de mise à niveau des infrastructures, d’amélioration du niveau de vie et de réduction de la pauvreté. Ce modèle n’a pas su poser les jalons d’une économie émergente, diversifiée et compétitive. Pour preuve, la croissance a été caractérisée par de fortes fluctuations. Ce modèle n’a pas permis l’émergence d’une classe d’entrepreneurs nationaux, émancipés de la tutelle de l’Etat,  prenant des risques dans des secteurs particulièrement innovants. Il n’a pas permis non plus la naissance d’une classe moyenne dotée d’un pouvoir d’achat solide, et qui aurait pu justement booster la consommation… Le nouveau modèle de croissance devra donc se baser sur une  approche hybride, englobant à la fois une politique volontariste de l’offre et une politique de stimulation de la demande. Du côté de l’offre, l’enjeu est de soutenir l’innovation, la recherche et l’entrepreneuriat à travers une fiscalité incitative, juste et équitable, et des politiques sectorielles à fort impact. Des instruments de financement diversifié, et un environnement des affaires particulièrement sain, transparent et attractif sont également nécessaires.

                                                                                 

Déficit public, taux directeur… Oser des approches volontaristes

- Quels seraient, selon vous, les contours du modèle de croissance?

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- Le nouveau modèle de croissance  devra s’articuler autour de 5 axes fondamentaux. Tout d’abord, des politiques budgétaire, fiscale et monétaire audacieuses et volontaristes doivent accompagner cette stratégie, à travers un investissement public massif dans les infrastructures de base. Le financement pourrait s’appuyer sur des PPP.  Un creusement, provisoire dans le temps, du déficit public pourrait être nécessaire. Sur le plan monétaire, une diminution substantielle du taux directeur serait de nature à relancer l’activité de crédit pour le secteur privé.
Le second axe concerne les politiques sectorielles. L’agriculture devrait continuer sa modernisation, à travers la mécanisation, la montée en gamme de la production, l’accès aux marchés mondiaux, l’amélioration de la productivité ainsi que la mise en place d’une charte rurale, avec comme objectifs de développer une classe moyenne rurale. De la même manière, la consolidation de l’industrialisation de notre économie doit s’accélérer, pour arriver au développement rapide d’un tissu de PME industrielles dans des secteurs à forte valeur ajoutée (économie numérique, énergies renouvelables...), mais aussi dans des secteurs classiques (l’agroalimentaire ou le textile). A cet égard, il faudrait une meilleure insertion de ces PME dans les chaînes de valeurs mondiales. L’une des clés de succès de ces politiques est la mise en place d’une instance publique chargée de la planification nationale.
Le troisième axe concerne le développement d’un environnement des affaires compétitif, sain, transparent et sûr. A ce titre, de nombreux aspects sont abordés, dont notamment le financement, la promotion et soutien aux PME, la promotion de l’investissement, la lutte contre la corruption...  Le quatrième axe, quant à lui, est relatif au développement de l’entrepreneuriat innovant et à la lutte contre l’économie informelle, gage du développement d’un tissu de TPE performantes, dynamiques et innovantes. Quant au cinquième et dernier axe, il concerne la mise en place d’une politique d’aménagement du territoire intelligente prenant en considération la pérennité de cette stratégie de croissance, à travers notamment l’utilisation raisonnable des ressources naturelles et la prise en compte de leur périssabilité. En définitive, cette nouvelle stratégie de croissance doit être inclusive et durable. Elle doit garantir une accélération du rythme de croissance, la diversification et la transformation structurelle de notre économie, et l’amélioration de sa compétitivité et de sa productivité. Pour faciliter l’implémentation de cette stratégie de croissance ambitieuse, volontariste, globale et intégrée, nous préconisons, à l’instar de ce qui est entrepris pour d’autres sujets d’envergure nationale (fiscalité, éducation nationale…), l’adoption d’une loi-cadre, qui serait une sorte de «Pacte de croissance», définissant les axes de la stratégie, les moyens financiers, humains, institutionnels, et réglementaires alloués, et la temporalité en termes de mise en œuvre.

Propos recueillis par Tilila EL GHOUARI

 

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