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    Dossier Spécial

    Enseignement: Un engagement fort, dès l’an 1 du nouveau règne

    Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5565 Le 26/07/2019 | Partager
    Tous les textes fondateurs du secteur adoptés dès 2000
    Conseil supérieur, plan d’urgence, Tayssir, un million de cartables, loi-cadre...
    Que d’initiatives royales pour sauver une école publique qui agonise
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    C’est à partir de la deuxième moitié des années 80 que l’école publique a réelle­ment commencé sa descente aux enfers. Au moment où elle avait besoin d’un engage­ment fort de l’Etat, notamment financier, elle a dû se plier face au rouleau compresseur du Plan d’ajustement structurel. Sans compter les réformes inachevées, les conflits idéolo­giques et les décisions irréfléchies, comme celle de l’arabisation. Un coup dur dont système d’enseignement n’a jamais pu se relever.

    Depuis, malgré une multitude de tenta­tives de mise à niveau, et une forte volonté politique, au sommet de l’Etat, rien n’y fait. Car entre les intentions de réforme, les vi­sions, les stratégies, les plans d’action… et les capacités d’exécution en place, il existe tout un gouffre. Et entre les discours et la réalité du terrain, tout un monde.

    La réforme du système d’enseignement et de formation fait partie des dossiers sur lesquels SM le Roi Mohammed VI s’est engagé dès son accession au trône en juillet 1999. Tous les textes fondateurs du secteur ont été conçus sous l’impulsion du Souve­rain durant la première année de son règne.

    Le monarque s’est très vite saisi du projet de Charte nationale d’éducation-formation commandée par feu SM le Roi Hassan II à la Cosef (Commission spéciale éducation-formation) avant sa disparition.

    «Sa majesté a présenté les constats de la Charte élaborée par la Cosef dans son discours au Parlement en octobre 1999, et demandé au gouverne­ment de mettre en oeuvre son contenu. Le discours mettait l’accent sur l’importance du capital humain comme levier de déve­loppement, la promotion de la scolarisation, notamment en milieu rural, l’éducation non formelle… Dès son intronisation, le Souve­rain a donné le coup d’envoi d’un élan de réforme avant-gardiste», relève le ministre de l’Education nationale, Saaïd Amzazi.

    L’année suivante, tout un arsenal juridique, avec une série de lois encadrant le secteur de l’éducation et de la formation, a été mis en place (scolarité obligatoire jusqu’à 15 ans, enseignement supérieur, préscolaire, formation professionnelle, secteur privé, académies régionales de l’éducation et de la formation…). En parallèle, le Roi lance la Fondation Mohammed VI de promotion des oeuvres sociales de l’éducation et de la formation à l’intention des fonctionnaires du secteur.

    «En 2001 déjà, le monarque jette les bases de la politique linguistique, en consa­crant l’arabe comme langue d’enseignement, en insistant sur la maîtrise des langues étran­gères et en ordonnant l’intégration, pour la première fois, de l’amazigh dans le système éducatif. Le Roi insiste aussi sur l’usage des nouvelles technologies comme outil d’ap­prentissage et de réussite scolaire», rappelle Amzazi.

    Dès lors les initiatives s’enchaînent: une réforme des curricula en 2002-2003, l’adoption de l’approche par compétences au lieu de celle par objectifs, l’introduction du système LMD dans le supérieur, le pro­gramme GENIE pour la généralisation des TIC à l’école… Le Roi lance, en outre, deux programmes phares en 2008: L’initiative Un million de cartables, pour doter les écoliers démunis de livres et fournitures scolaires, et Tayssir, apportant un soutien financier aux parents, conditionné par la scolarisation des enfants.

    Durant la première décennie des années 2000, que le souverain souhaitait comme celle de la réforme, le Maroc a dépen­sé entre 5 et plus de 7% de son PIB chaque année.

    Plus tard, le Roi s’attaquera à la réforme de l’enseignement de la reli­gion (2016), et exigera une stratégie de la formation professionnelle digne des aspirations des jeunes (2019). Un épisode que l’exécutif n’oubliera pas de si tôt, car il a dû revoir sa copie à deux reprises, avant d’obtenir le feu vert royal.

    Les rapports choc se suivent

    En 2006, le Souverain donne ses ins­tructions pour la création du Conseil supé­rieur de l’enseignement (CSE), et y nomme comme président délégué son ancien conseiller, Abdelaziz Meziane Belfkih. Le premier rapport du Conseil est livré en 2008. Un

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    document choc qui dresse un état des lieux pour le moins catastrophique. Sur 100 élèves qui rentraient au primaire, seulement 13 décrochaient leur bac, et uniquement 3 y arrivaient sans redoubler. A chaque cycle, un tiers des élèves était perdu. Aussitôt, le Roi déclenche un Plan d’urgence 2009-2012 pour l’enseignement, avec un budget colos­sal, de plus de 43 milliards de DH.

    Une nouvelle mouture du CSE, fusion des centres de formation des enseignants… Les projets se suivent, mais sans véritable effet sur une école publique qui semble ago­niser.

    Les enquêtes nationales et internationales évaluant les acquis des élèves se succèdent aussi, révélant un niveau bien médiocre. Le Programme national d’évaluation des acquis des élèves (PNEA 2016), réalisé par l’Instance nationale d’évaluation relevant du Conseil supérieur de l’éducation, dévoile un niveau préoccupant.

    «Notre système éduca­tif est en danger», avait conclu l’Instance. Les élèves du tronc commun (1e année lycée) public y enregistrent des scores en dessous de la moyenne, allant de 33 à 48 sur 100 dans pratiquement toutes les matières du programme. Pour sa part, l’Atlas territo­rial de l’éducation, présenté par le Conseil en 2017, conclut à une durée de scolarité moyenne d’à peine 5,6 ans, avec des dispa­rités monstres entre régions.

    Fin 2017, l’enquête internationale PIRLS évaluant les acquis des élèves en lecture et compréhension, à laquelle le Maroc parti­cipe depuis 2001, enfonce le couteau dans la plaie. Les enfants marocains de 4e année du primaire demeurent parmi les trois der­niers du classement intégrant 50 pays. Sur les 11.000 écoliers marocains évalués, 64% ne maîtrisent pas du tout les compétences les plus élémentaires en matière de compréhen­ion de l’écrit, soit l’un des trois plus forts taux au monde (avec l’Egypte et l’Afrique du Sud). PIRLS révèle, également, que seu­lement 8% des élèves marocains sont inscrits dans des écoles en équilibre social (le taux le plus faible de l’échantillon), et que notre système scolaire fait partie des plus inégali­taires au monde.
    Et encore une «gifle» en 2018, avec le rapport de l’Observatoire national du déve­loppement humain (ONDH) et de la Banque mondiale, sur les indicateurs de prestation de service en éducation au Maroc. L’étude dévoile que le tiers des classes de 4e année du primaire ne dispose pas de matériel didactique minimal (cahiers d’exercices et de crayons). Le quart des écoles urbaines et les deux tiers de celles en milieu rural ne possèdent pas de toilettes propres et fonc­tionnelles. Concernant les enseignants, très rares justifient des connaissances minimales dans les matières qu’ils enseignent, à part en mathématiques (0% en français, 4,2% en arabe, 67,6% en maths…).

    Pourquoi ça n’a pas marché

    Le système éducatif a, pour ainsi dire, bien touché le fond. Pour les experts de la Banque mondiale, il faudrait «un miracle» pour le sortir de son cercle vicieux. «La volonté politique de réformer le système, tellement complexe, peut difficilement être traduite sur le terrain, car les ingrédients de la réforme ne sont pas réunis», estime un expert du système d’enseignement. A com­mencer par la qualité des enseignants, prin­cipal maillon de la chaîne.
    L’une des plus grandes erreurs a été d’abandonner le schéma initial de formation des enseignants pour ne garder qu’un par­cours cocote minute de moins d’un an dans les Centres régionaux des métiers de l’édu­cation et de la formation. «C’est devenu un système qui marche sur la tête. Que ce soit au primaire, au secondaire ou au supérieur, nous ne recrutons que les plus mauvais, ceux qui n’ont trouvé aucune autre issue, alors que nous devons attirer les meilleurs dès le bac», estime l’ancien ministre de l’Educa­tion nationale, Taieb Chkili.
    L’exécutif est également coupable de ne pas avoir préparé la relève, d’avoir limité les recrutements malgré les besoins énormes du secteur. En 2005, le secteur a aussi lourde­ment pâti de la vague de départs volontaires. «A cause de ces départs, de nombreux cadres du ministère portant l’esprit de la réforme de 2000 sont partis», regrette notre expert.

    Sans compter l’accélération des départs à la retraite et retraite anticipée. Entre 2010 et 2016, les départs à la retraite anticipée de l’Education nationale ont été multipliés par 7, passant de 956 à 6.614. «Ils ont été remplacés par des profils incompétents!», déplore-t-il. Parfois, il est même arrivé que l’on recrute des licenciés sans aucun prére­quis ni expérience, comme en 2016-2017 avec les profs contractuels, pour soulager des centaines de classes en sureffectif. Une autre bourde institutionnelle.

    Sur le plan de la gestion du capital hu­main de l’Education nationale, que ce soit en matière de formation, formation continue ou de recrutement, l’improvisation a, hélas, été le maître mot durant des décennies. Résultat des courses, un corps enseignant peu perfor­mant, démotivé et désengagé.

    Le manque de compétences managé­riales et la mauvaise gouvernance, ce sont les autres péchés capitaux du système. Deux enquêtes de la Cour des comptes, en mars 2017 sur les dépenses des Académies régio­nales de l’éducation et de la formation, et en décembre 2018 sur le Plan d’urgence, l’ont bien démontré.

    Le rapport sur le Plan d’urgence, par exemple, a permis de mettre en évidence les faibles capacités en gestion financière et comptable, en management de projets et en planification de l’Education nationale, avec beaucoup d’improvisation: des marchés lancés et stoppés net sans rai­son valable, des études et projets abandonnés alors que des montants conséquents ont été dépensés… Les directeurs des établisse­ments primaires et secondaires, quant à eux, sans notions en management et comptabilité, confrontés à des procédures complexes, ont été, pour la majorité, incapables de dépenser les budgets qui leur ont été affectés. Au final, sur les 43 milliards de DH alloués, seuls 25 milliards ont été dépensés.

    Le système est, en outre, victime de la malédiction de la discontinuité. «Nous n’avons jamais su capitaliser sur le efforts réalisés. A chaque fois que nous avançons, nous reculons encore plus, mais avec des reculs massifs!», regrette Chkili. De 2000 à aujourd’hui, 8 ministres ont défilé à la tête de l’Education nationale, soit une moyenne de deux ans et demi par mandat.

    «Or, il faudrait au moins 3 ans uniquement pour comprendre les rouages du secteur, avant de commencer à lancer des ré­formes», estime l’expert, également an­cien haut cadre du ministère. A chaque changement d’équipe ministérielle, des projets sont abandonnés. Ce fut le cas pour la pédagogie de l’intégration pré­vue par le Plan d’urgence, et qui devait remplacer l’approche par compétence, balayée d’un revers de la main, dès la fin du programme en 2012, alors qu’elle avait coûté plus de 71,3 millions de DH. «Aucune alternative n’a été proposée. Les enseignants ne se basaient plus sur aucune approche pédagogique après cette décision», fustige l’expert.

    Avec la loi-cadre sur l’enseigne­ment, ordonnée par le Souverain en 2015, et dont le processus d’adoption devrait bientôt aboutir, il sera possible de garantir la pérennité des orientations prises. Il faudra, cependant, une mobi­lisation massive pour gérer un système transformé en monstre indomptable.

    L’ancien haut cadre de l’Education nationale relève, par ailleurs, le lien perdu entre la direction centrale du ministère et le terrain. Auparavant, ce sont les inspecteurs qui assuraient cette connexion. Il existait des inspecteurs centraux, relayés par des régionaux, des provinciaux et enfin des inspecteurs de zone. Ces derniers rédigeaient des rapports rendant compte du vécu des écoles qui remontaient vers le haut de la chaîne. Et c’est sur la base de ces récits que des décisions de réformes étaient prises. «Aujourd’hui, le corps des ins­pecteurs est affaibli et le lien est rompu. L’on se demande sur quelle base les réformes pédagogiques sont décidées», s’interroge-t-il.

    Les instances internationales ont, de leur côté, livré leur recette. Pour le FMI, trois aspects doivent être traités pour espérer un jour voir le bout du tunnel. Le Fonds estime que «le manque d’éthique et le détournement de fonds publics sont les pre­miers déterminants de l’inefficience du sys­tème d’enseignement marocain». Il insiste, en outre, sur la formation et la rémunération des enseignants. La Banque mondiale, aussi, cite trois aspects essentiels: La qualité des enseignants, la gouvernance et l’environne­ment social des élèves.

    Avec la vision 2015-2030 le Maroc se dote d’une feuille de route actualisée. Mais une question se pose: Les capacités d’exé­cution en place ont-elles véritablement changé?

    Une place derrière un pupitre, mais pas un avenir…

    Il est vrai que des avancées considérables ont été réalisées en matière de généralisation de la scolarisation. A l’indépendance, seuls 20% des Marocains étaient scolarisés. Cette part est montée à 50% en 1990 (moins de 40% dans le rural), puis à 85% en 2000, avant d’atteindre 99,8% en 2019. L’école marocaine garantit aujourd’hui une place derrière un pupitre à presque tous les enfants de 6 ans. Certes. Mais pas un avenir... Elle s’est transformée en machine à reproduction sociale, avec des sièges éjectables pour tous ceux ayant la malchance de naître dans des familles démunies, ou dont les parents sont illettrés. De 2000 à aujourd’hui, plus de 6,3 millions d’enfants l’ont quittée. Soit l’équivalent de l’effectif d’élèves, primaire et secondaire réunis, de toute une année scolaire. Désertée par les milieux aisés, elle est devenue «l’école des pauvres» par excellence, contribuant ainsi à un grave recul de la mixité sociale. Même les enseignants et cadres de l’Education nationale rechignent désormais à y mettre leur progéniture…

    Ahlam NAZIH

     

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