Tribune

Langues d’enseignement au Maroc: Il est temps de se débarrasser des idéologies stériles

Par Jamal Eddine El HANI | Edition N°:5472 Le 13/03/2019 | Partager

Jamal Eddine El Hani est directeur du laboratoire de recherche «Langues, Littérature, Arts et Cultures». Il est également doyen de la Faculté des lettres et des sciences humaines de l’Université Mohammed V de Rabat (Ph. JEEH)  

La  question de la langue d’enseignement, surtout des matières scientifiques, anime les passions au Maroc. Devant cette situation, peut-on mettre de côté les passions et les idéologies? La problématique de l’enseignement qui touche l’avenir de notre pays ne devrait plus être celle du gouvernement, de la majorité ou de l’opposition. Elle est celle de citoyens dotés de bon sens et d’altruisme, qui voudraient pour les enfants des autres ce qu’ils offrent à leurs propres enfants.

Posons-nous une simple question. Qui fait apprendre les langues étrangères et principalement le français, l’anglais, l’espagnol… à ses propres enfants? C’est bien l’élite, l’élite intellectuelle et économique. Celle-ci serait-elle inconsciente en portant préjudice à l’éducation de ses propres enfants? Non. L’élite n’est pas insensée.

Si nous sommes d’accord sur son pragmatisme, le sentiment démocratique devrait nous inciter à vulgariser cette pratique en vue de refaire fonctionner l’ascenseur social en panne dans notre pays depuis bien longtemps et redonner un sens au principe de l’égalité des chances entre les enfants de tous les citoyens.

Génération du lendemain
de l’indépendance vs génération de l’arabisation

L’avenir des générations est en jeu. Or nous sommes en présence de deux expériences. Celle du lendemain de l’indépendance qui a donné des cadres plurilingues compétents, et celle appelée la génération de l’arabisation. A ce propos, force est de constater que cette deuxième expérience est un échec total et ses conséquences sont catastrophiques, dans la mesure où les élèves, voire les étudiants, ne maîtrisent plus aucune langue. Ni l’arabe, ni le français.

«Faites ce que je dis, mais ne faites pas ce que je fais», semble être l’adage d’une élite de plus en plus en déphasage avec les couches populaires et les classes moyennes. Or, si les écarts continuent à se creuser il faut craindre le pire.

Aujourd’hui, après plusieurs décennies de constat accablant de l’échec de la transition linguistique, peut-on envisager une réflexion sereine, rationnelle et responsable pour l’avenir des générations actuelles et futures?

Or, dans l’état actuel des choses, force est de constater que:

- l’enseignement au secondaire des matières scientifiques en arabe est assuré par un corps enseignant qui a étudié à l’université en français. Il ne fait donc que de s’efforcer de traduire ses connaissances;
- le corps enseignant à l’université a été formé et enseigne en français;
- la recherche scientifique en sciences «exactes» se fait presque exclusivement en français. Les universités, conscientes du rôle prépondérant de l’anglais dans la recherche scientifique internationale, donnent de plus en plus de place à cette langue. Mais cette transition a besoin de temps;
- le manque de bibliographie des matières scientifiques en langue arabe;
- l’insuffisance des traductions dans les spécialités scientifiques;
- l’enseignement des matières scientifiques (sciences «exactes», ingénierie, technologie...) se fait, c’est un fait, en langue française. Ceux qui ne maîtrisent pas cette langue (en général les élèves venant de l’enseignement public) se trouvent handicapés. Par conséquent, priver les élèves d’une bonne maîtrise du français constitue un choix délibéré d’exclusion et un refus de doter les plus démunis d’une chance de réussite.

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Aujourd’hui, après plusieurs décennies de constat accablant de l’échec de la transition linguistique, peut-on envisager une réflexion sereine, rationnelle et responsable pour l’avenir des générations actuelles et futures? Le choix d’une langue ne devrait pas être une fin en soi, mais un moyen de nous aligner sur les standards scientifiques internationaux

Faire le pari de l’efficience

Sur le plan international, nous vivons dans un monde globalisé où il n’y a aucune place au recroquevillement sur soi-même. En attestent les relations économiques et commerciales avec le monde et principalement avec l’Europe. Or l’ouverture ne peut se faire que par l’apprentissage des langues.

Cela passe par la langue anglaise bien évidemment, mais que nos lauréats et nos opérateurs économiques ne maîtrisent pas suffisamment. Le français demeure donc notre outil de communication. Sans l’abandonner, demain il faudrait s’ouvrir sur d’autres langues telles que l’anglais, l’espagnol, le chinois, etc.

Quel est notre objectif à court et moyen termes? Celui de former des jeunes capables de s’insérer dans le tissu économique, de former une élite capable d’assurer la relève. Il ne s’agit pas de faire un choix idéologique, démagogique ou sentimental, mais de faire le pari de l’efficience par la voie la plus efficace pour l’accomplissement de nos objectifs sans aucune concession quant à l’attachement aux fondamentaux culturels et civilisationnels de notre pays.

Pour y parvenir, il est nécessaire de nous débarrasser des idéologies stériles qui ont montré leur vacuité aussi bien sur le plan national qu’international.

Le choix d’une langue ne devrait pas être une fin en soi, mais un moyen de nous aligner sur les standards scientifiques internationaux. Aujourd’hui le français est objectivement la langue qui est en mesure d’accomplir cette tâche.

Notre devoir pour l’avenir est double: il s’agit de nous préparer à la fois à l’anglais, désormais langue de la communauté scientifique internationale, et mettre à niveau la langue arabe en rénovant ses méthodes et ses contenus d’enseignement. Sans aucun doute, ça sera là le meilleur service que l’on puisse lui rendre.

La grande richesse du plurilinguisme

Le Maroc est doté d’une situation géographique exceptionnelle. Sa diversité culturelle est une chance qu’on ne saurait dénaturer par l’exclusivisme. La langue arabe et la langue amazighe demeurent les médiums fondamentaux de la communication quotidienne et de la cohésion sociale. Leur prééminence est incontestable. La Constitution de 2011 a défini leur statut sans ambages. Il en est question également pour les langues étrangères. Le français, l’espagnol, ou plus récemment l’anglais, sont venus pour participer à l’ouverture de notre pays sur le reste du monde. Cette coexistence entre langues nationales et langues étrangères ne devrait pas être perçue comme un danger, mais comme une opportunité de développement, d’acquisition du savoir, de la science, de la technologie, etc. Le monde tel qu’il fonctionne aujourd’hui ne saurait se départir de cette enrichissante dichotomie. Cette transition est nécessaire tant que nous ne sommes pas producteurs de savoir et de technologie, mais pour le moment encore consommateurs. Qui saurait imaginer, sans une dose d’aventurisme, que du jour au lendemain l’université et l’économie marocaines… pourraient abandonner la langue française? Notre objectif final ne devrait pas être de choisir telle ou telle langue. Sans sentimentalisme ni démagogie, nous devrions choisir la (ou les) langue(s) qui faciliteraient notre développement. Aujourd’hui, c’est le français. Demain ça sera le français et l’anglais, voire d’autres langues. Alors préparons-nous dès aujourd’hui, sans perdre de vue que le plurilinguisme est une richesse.  Avec l’ère de l’Internet et des nouvelles technologies, la diffusion du savoir et des nouvelles inventions doit passer par la langue anglaise à laquelle il faut se préparer avec sérieux.

 

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