Culture

Festival du film documentaire de Laâyoune: Un genre cinématographique encore loin des normes

Par Jaouad MDIDECH | Edition N°:5420 Le 26/12/2018 | Partager
La qualité des productions interpelle cinéastes et cinéphiles
Un cru 2018 mitigé
Un créateur de cinéma est d’abord un artiste, au-delà de la cause qu’il veut défendre

Des Land Rovers dévalant le sable désertique, à bord des prisonniers ligotés transportés vers les camps de Tindouf. Des scènes d’enlèvements, de disparitions, d'interrogatoires. Des visages boursouflés, en sang, des corps suspendus,.... Une femme enlevée dans les années 1970 a passé 24 ans dans les camps de Tindouf.

Elle s’appelle Oukouana Oubella, elle raconte son histoire, gros plan sur son visage baigné de larmes, qui garde encore intacts les stigmates d’une beauté de jeunesse: «Oui, j’étais belle…, jeune…, j’ai tout fait pour fuir cet enfer et regagner ma patrie, le Maroc …, jusqu’à m’offrir à un homme, qui a su me sauver…», balbutie-t-elle d’une voix ferme.

D’autres visages apparaissent à l’écran et racontent l’indicible: ils s’appellent M’barek Sabaï, Mohamed Badahi, Cheikh Malek Mahmoud, Aminatou, Naguia Abida, Jakani Mohamed Ahmed…Des noms et des récits qui rappellent les auditions publiques organisées par l’IER en 2005.

Mais cette fois-ci, nous sommes au palais des congrès de Laâyoune pour la 4e édition du festival du film documentaire sur la culture, l’histoire et l’espace sahraoui hassani, organisée par le Centre cinématographique marocain, du 20 au 23 décembre.

Cela rappelle aussi «Larmes de sable», l’opus réalisé par Aziz Salmi, projeté au dernier festival national du cinéma de Tanger: l'histoire de l'évasion et le retour d'une dizaine d’otages de Tindouf ayant été séquestrés, torturés et humiliés pendant plus de 30 ans. Mais là, c’était une fiction, et les personnages étaient des acteurs professionnels. A Laâyoune, les personnages et les histoires racontées sont réels, mis à l’écran sous forme de documentaires.

Sauf que ce genre a ses règles. Il est le produit d’une recherche, d’une réflexion en amont, voire d’une construction cinématographique, et certains documentaires empruntent même à la fiction quelques règles de dramaturgie bien que les images filmées soient réelles.

La question de la qualité n’a cessé d’agiter, pendant les trois jours du festival, cinéastes et cinéphiles. Ils ont examiné le cru de cette année sous toutes les coutures, mais il était difficile, jugent certains critiques de cinéma, de distinguer le documentaire du reportage.

Sur les 15 projets auxquels a été accordée une avance sur recette, seuls 7 ont pu voir le jour cette année. Ils n’ont au préalable obéi à aucune sélection de la part d’une commission spécialisée, comme c’est le cas pour le festival national du film.

Pour s’assurer du soutien financier, quelques réalisateurs auraient fait appel à des producteurs connus par leur sérieux et leur expérience, des prête-noms pour épater la commission d’aide, souligne un expert. Pourquoi la qualité ne suit pas?

«Connaître l’espace Saharien ne suffit pas pour créer un bon film. Un bon cinéaste est un artiste, un homme cultivé, qui doit avoir des connaissances plus que techniques. Nous conseillons aux jeunes cinéastes qui veulent s’investir dans les films sur la culture et l’histoire du Sahara de commencer par le bas, de regarder beaucoup de films, et de commencer d’abord par les courts métrages», martèle Omar Khammar, président de l’association des critiques du cinéma.

Petit palmarès

Deux films programmés ont tout de même retenu l’attention: «Echos du Sahara» de Rachid Kasmi et «Vie côtoyant la mort» de Lahcen Majid. Le grand prix est revenu à ce dernier. Relativement bien documenté, didactique puisqu’il remonte le fil de l’histoire de ce territoire, archives du CCM à l’appui, depuis le 19e siècle jusqu’à la création du Polisario en 1974. Il verse cependant dans un certain manichéisme, avec une profusion de scènes de torture et de traitements dégradants infligés aux prisonniers de Tindouf. «Ce n’est pas pour la défense de la cause nationale que j’ai réalisé ce film, mais pour le drame humain que ces personnes ont enduré et qui m’a interpellé. Et encore, j’ai évité de tout raconter. Les tortures subies dont j’ai pris connaissance sont inimaginables», se défend Lahcen Majid, le réalisateur.

J.M.

                                                                               

«Faire un cinéma à la mesure de la richesse de cette partie du Maroc»

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Mohamed Laroussi est écrivain et scénariste (Ph. DR)

- L’Economiste: Les films de cette 4e édition de ce festival du film laissent, selon des experts, à désirer. A quoi imputez-vous cela?
- Mohamed Laroussi: Il s'agit d'un festival jeune. Nous sommes seulement à la 4e édition, mais cette jeunesse n’explique pas la piètre qualité des films de cette année, ni des années précédentes d’ailleurs. Je crois qu’il y a un malentendu sur le concept même de ce festival. Certains cinéastes comprennent mal ses finalités. Beaucoup pensent qu'un film documentaire sur la culture, l’histoire et l’espace sahraoui est fait pour défendre la cause nationale et la marocanité du Sahara. Or, en créant ce festival et en soutenant financièrement les jeunes réalisateurs, le CCM ne vise pas tout à fait cela. Nombre de films mettent l’accent sur les violations graves des droits humains commises par le Polisario, les tortures et les traitements dégradants infligés aux prisonniers à Tindouf. Cette thématique est tellement récurrente qu’elle devient ennuyeuse. Il faut passer à autre chose.

- C’est une réalité, les méthodes du Polisario sont épinglées par les instances internationales…
- Personne ne doute de la gravité de ces traitements, mais un film documentaire, c’est d’abord et avant tout un film, une création artistique. Il a ses normes et ses critères, au-delà de la thématique qu’il veut traiter. C’est d’autant plus inadmissible que quelques réalisateurs et producteurs croient, parce qu’ils traitent d’une question sacrée, le Sahara marocain, que l’avance sur recette du CCM est un dû, un acquis, qu’ils en ont la priorité plus que les autres, en dépit de la qualité de leurs projets.

- Mais ces projets passent par une commission, qui a son mot à dire…
- C’est sûr. Hélas, certaines commissions ont cédé à ce chantage, tout en sachant que ces projets ne sont pas à la hauteur. Résultat, des réalisateurs conçoivent des films qui n’honorent pas la culture et l’espace sahraoui, ni la cause nationale. Les tortures à Tindouf deviennent un fonds de commerce pour certains. La culture, l’histoire et l’espace sahraoui hassani se résument, selon eux, à cela. Mais ne généralisons pas, quelques films documentaires ont tiré leur épingle du jeu. Cela dit, le festival est un acquis, le fonds d’aide l’est aussi, encore faut-il s’appliquer, et faire un cinéma à la mesure de la richesse de cette partie du Maroc. Cet espace sahraoui, cette langue et cette culture hassani, qui n’ont pas encore livré tous leurs secrets.

Propos recueillis par Jaouad MDIDECH

 

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