Médias

47es Assises de la presse francophone: Migration, médias, réseaux sociaux... relations sulfureuses sur les routes de l'exil

Par Meriem OUDGHIRI | Edition N°:5380 Le 26/10/2018 | Partager
Un portrait au vitriol par les participants de la rencontre
Une grande urgence: déconstruire les discours ambiants et changer de logiciel
Formation et spécialité, nécessaires pour lutter contre les préjugés et l’intolérance
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Dernières mises au point avant le coup d’envoi des Assises. Sur la photo, Madiambal Diagne, président international de l'UPF, et Jean Kouchner, vice-président international (Ph. Philippe Cortes)

Derrière les chiffres, il y a des réalités humaines. Il y a des femmes, des enfants et des hommes sur les routes de l'exil. En parler fait partie du travail des médias. Et c'est cette problématique qui a été au cœur des discussions et des échanges des 47es Assises de la presse francophone qui se sont déroulées du 9 au 12 octobre dernier à Tsaghkadzor en Arménie sur le thème «Médias et Migration».

Comme le rappellera Tidiane Dioh, responsable des programmes médias à l’Organisation internationale de la francophonie, la question de la migration est centrale et une donnée essentielle de la mondialisation et des sociétés humaines. Pour cela, elle nécessite une approche humaniste. Il s’agit de casser les mythes qui y sont associés et les fantasmes qui tournent autour.

Pendant trois jours, près de 300 professionnels d'une cinquantaine de pays ont croisé leurs regards et expériences sur différents thèmes liés aux migrations. «Il convient avec les spécialistes des questions de migrations des populations, avec les acteurs politiques et de la société civile, de nourrir la réflexion afin de mieux outiller les professionnels des médias à prendre en charge cette question», a souligné Madiambal Diagne, président international de l’UPF à l'ouverture des Assises.

Depuis des siècles, la migration a nourri des nations mais elle a aussi engendré des drames humains. Dans un monde de plus en plus ouvert et connecté, le rôle des médias est plus que jamais essentiel dans un traitement juste de la question car il permet une meilleure compréhension de la société. Et ce, face aux difficultés et à la détresse humaine des populations migrantes.

«La presse a appelé ce sujet «la crise de notre temps», avance Maria Bou Zeid,  présidente du département d’études sur les médias et l’émigration de l’Université Notre Dame de Louise au Liban lors de la conférence inaugurale. D'abord et avant tout, poursuit-elle, se pose avec acuité la question de la terminologie de migrants, demandeurs d'asile et réfugiés. «Souvent, les journalistes ne séparent pas ou peut-être ne sachent pas distinguer ces différentes catégories, ce qui affecte la qualité du traitement médiatique des sujets de migration».

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Pendant trois jours, près de 300 professionnels d'une cinquantaine de pays ont croisé leurs regards et expériences sur différents thèmes liés aux migrations (Ph. UPF Maroc)

Dans toutes ces questions sensibles, estime-t-elle, les médias ont une responsabilité à double tranchant. Ainsi, une responsabilité dans le processus d’intégration des migrants et une responsabilité de refléter des images objectives. Autrement dit, arrêter de faire fonctionner la machine du sensationnalisme et changer son logiciel de traitement de cette thématique. Durant les trois jours de travaux, c'est un portrait au vitriol qu'ont brossé de nombreux intervenants et participants.
De plus en plus le sensationnalisme, les clichés, l'exploitation de la peur ont pris le pas sur la déontologie et l'information juste et objective. Souvent, la presse se fait complice, manipulatrice et «se tait».

Les migrations renvoient ainsi à la précarité, à l'instabilité, à la menace et beaucoup de médias surfent sur la vague populiste. «Le monstre le plus dangereux que rencontrent les migrants sont les idées reçues et les dogmes propagés par les médias», avance  Moez El Bey, journaliste tunisien, correspondant de la ZDF.

«La plupart d'entre eux ne se saisissent de la problématique que s'ils y sont obligés ou que l'événement crève l'écran», renchérit de son côté Nasser Kettane, PDG de Beur FM. Traitées soit comme un fait-divers, soit comme une catastrophe naturelle, ces images sont ainsi vite balayées par la dictature de l'audimat ou le rush de l'actualité  qui veut qu'un événement chasse les autres. «On ne retient de la migration que le sensationnel, le bateau coulé avec ses occupants, la population des camps à l'assaut d'un sac de farine, l'enfant agonisant dans les bras de sa mère», poursuit-il.

Au final, quelle image ces médias renvoient-ils des migrants? «La plus détestable et la plus terrible. Celle de la non-existence, celle de l'absence, celle d'une négation». Pourtant, ces personnes ont un prénom, un visage mais «la décélération de l'information, le télescopage des images font que les migrants sont traités comme une forme compacte, anonyme», martèle Kettane.

Au Maroc, par exemple, indique Fatima Aït Belmadani, professeure et chercheuse à l’Institut des études africaines à Rabat, la presse a effectué une transposition un peu moutonnière des préoccupations de l’Occident liées à l’immigration vers un pays qui ne connaissait pas réellement ce problème.

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Les Assises constituent un événement majeur où se côtoient de grandes personnalités médiatiques et politiques et où se discutent les défis auxquels fait face la presse dans le monde francophone. Les Assises sont aussi une grande machine pour transporter, loger, restaurer près de 300 participants d'une cinquantaine de pays et nécessitent une importante logistique, menée par les équipes de l’UPF internationale, sous l'œil vigilant de sa directrice exécutive Khadija Ridouane (deuxième à partir de la  gauche), en collaboration avec la section arménienne, présidée par Zara Nazarian, nouvelle secrétaire générale internationale de l'Union (à l'extrême gauche). Les prochaines Assises auront lieu en novembre 2019 à Yaoundé au Cameroun (Ph. Philippe Cortes)

  L’un des effets pervers de mimétisme aura été la stigmatisation des subsahariens, notamment dont la présence sur le sol marocain reste négligeable comparativement à des Européens en situation irrégulière ou «à ces populations de post-retraités qui affluent au Maroc mais qui préfèrent se faire appeler par l'expression plus commode de citoyens du monde plutôt qu'immigrés.

Autre théâtre de tensions, celui de la Hongrie de Viktor Orban, transformée en laboratoire d'idées en tous genres pour chasser l'étranger, comme l'analyse la presse étrangère. Le régime du président Orban «tire sans vergogne de cette situation des dividendes électoraux et la lecture manichéenne qu'en fait une presse locale confinée en deux blocs idéologiquement antagonistes n'aide pas la population à se faire une représentation positive de l'immigré dont la presse parle mal», raconte Joël Le Pavous, journaliste du Journal francophone de Budapest.

La montée de sentiments xénophobes et racistes un peu partout en Europe témoigne ainsi de la dégradation de l'image de l'immigré aux yeux du grand public. Censés être des remparts contre les discours de rejet et populistes, des médias ont mal compris quel était leur rôle et ont oublié que justement leur travail était d'éclairer leur public. Alors comment informer au plus juste? Comment combattre les stéréotypes et tous ces discours ambiants?

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Le vaste sujet des questions migratoires a été décliné à travers des ateliers et des tables rondes. L’occasion d’échange d’expériences entre confrères

«Pour modérer le langage des médias, il faut que les journalistes puissent bénéficier de formations appropriées pour lutter contre l’intolérance dans la rhétorique politique et placer les événements dans leur juste contexte», a estimé Samuel Elijah, directeur de la radio Atlantic FM au Bénin.

Avis partagé par Khaled Drareni, journaliste à Kasbah Tribune en Algérie: «La presse aujourd’hui n’aborde pas la question migratoire avec le regard et la profondeur qu’il faut. C’est pour cela que la formation et l’information sont nécessaires et qu’il est important d’établir un contact avec les journalistes des pays d’où viennent les migrants pour pouvoir comprendre la thématique». De même, tout un travail de sémantique et de terminologie est nécessaire  pour pouvoir traiter de cette question ô combien sensible.

Les termes «réfugié», «migrant» et «demandeur d’asile» ne reflètent pas, dans toute sa complexité, l’identité d’une femme, d’un enfant ou d’un homme. Au-delà des statistiques, des bateaux qui chavirent, des drames, il y a des parcours, des vies, des visages, estiment unanimement les intervenants.

Les journalistes, eux-mêmes sensibilisés et informés de façon objective aux réalités de la condition de migrant, seront capables d’un traitement de l’information plus équilibré, plus humain et plus juste. Une des synthèses des ateliers résume parfaitement le consensus qui a émergé à la fin des Assises, celui de la nécessité de déconstruire les discours ambiants et les mythes associés à la migration, comme l’évocation d’une déferlante. Une image complètement fausse puisque les migrants ne représentent que 3% de la population mondiale, selon les chiffres officiels.

Ainsi, «déconstruire suppose aiguiller l’attention sur les vraies questions structurelles, politiques et diplomatiques qui se cachent derrière le paravent des migrations», rapporte  Evelyne Owona Essomba, journaliste-reporter à la CRTV au Cameroun.

Donner les clés objectives de compréhension

Déconstruire, c’est également raconter les réussites et les montrer comme une opportunité et un catalyseur de changement. C’est donner aux journalistes des outils pratiques pour s’approprier et mieux aborder les questions migratoires. Déconstruire, c’est exercer un devoir déontologique, celui de fournir à l’opinion publique des clés objectives de compréhension, des explications simples sur des notions qui prêtent à confusion. Ici, les médias doivent prendre conscience du poids des mots et des images, tout en respectant les fondamentaux de leur métier, à savoir l’indépendance, la rigueur, l’éthique, la déontologie, tout ce qui compose la force de la profession.

Déconstruire, c’est également souligner l’apport positif des migrations à la construction d’un certain universalisme. D’ailleurs, c’est aux migrations que l’on doit la naissance des nations comme celles des Etats-Unis ou du Canada.

«C’est au cœur de ces brassages qu’émergent la tolérance, l’acceptation des différences. Les migrations sont peut-être la plus grande barrière contre l’intégrisme et toutes sortes de théories isolationnistes». Au final, c'est dans cette réalité que réside la pertinence de toutes ces recommandations, car il n'existe pas un seul pays qui échappe au phénomène migratoire. C’est un défi pour le monde et pour tous les médias aussi.

Un nouveau bureau international pour l'UPF

Lors des Assises de la presse francophone se sont tenues les élections du nouveau bureau international de l'UPF. Ainsi, Madiambal Diagne a été reconduit au poste de président international. Quatre postes de vice-présidents ont été remportés par Jean Kouchner (France), Meriem Oudghiri (Maroc), Aimé-Robert Bihina (Cameroun) et Jean-Claude Rodes (Guadeloupe). Celui de secrétaire générale internationale a été dévolu à Zara Nazarian (Arménie) et celui de trésorière à Margareta Stroot (Moldavie). Le fonctionnement de l'Union, insiste son président, doit être transparent et inclusif et c’est le leitmotiv du bureau international. Une exigence de transparence qui s’impose à l’organisation, et c’est d’ailleurs dans ce climat que se sont déroulées les élections.

                                                                            

Le petit Aylan, les barbelés hongrois...

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Elle a bouleversé le monde. La photo du petit Aylan Kurdi a créé une véritable onde de choc: ce petit corps sur une plage turque, après le naufrage de deux embarcations transportant des Syriens. Le drame et l'histoire du petit Aylan font écho à des milliers d'autres clichés.

Comme ces images de ces interminables fils barbelés électrifiés à 900 volts en Hongrie, de 175 kilomètres aux frontières sud du pays, ou encore ces bateaux qui transportent toute la détresse du monde. «Quand on parle d'image et de la migration, on parle de la représentation de la migration et souvent elle montre des situations de tensions», explique Bertrand Gaudillère, photojournaliste français. La photo du petit Aylan  a suscité des réactions diverses. «Si en France, on s'est posé la question de la légitimité de sa publication, en Angleterre, les médias l'ont publiée en posant la question de l'inaction des pouvoirs publics», explique Gaudillère.

Selon lui, «on oublie souvent que la migration n'est pas uniquement des personnes qui viennent en bateau en situation de souffrance mais c'est aussi un quotidien chaotique en fonction des conditions d'accueil. Ce sont des images que l'on montre peu».De son côté, Romaine Jean, présidente de la Fondation Hirondelle et ex-rédactrice en chef des magazines de la radiotélévision suisse, démarre son propos par une phrase provocante: «Les migrants n'intéressent pas tellement le public européen. Ce n'est pas ce sujet qui fera de l'audimat». Elle enchaîne en citant la célèbre phrase de Staline: «La mort d'un homme est une tragédie, la mort d'un million d'hommes est une statistique».

Pour elle, cette phrase peut pratiquement être appliquée aux images. «J'ai toujours considéré que les images de ces personnes qui débarquent sont l'exacte mesure de la faillite de l'Occident et celle de la mal-gouvernance du Sud. En résumé, c'est un scandale absolu». Aujourd'hui, dans un monde surinformé, nous assistons à une banalisation extrême des images. «Nous sommes tous un peu responsables et un peu victimes», conclut Romaine Jean.

 

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