Chronique

Ces «méga-entreprises» ou le symbolique trillion magique*

Par Mohammed GERMOUNI | Edition N°:5357 Le 25/09/2018 | Partager

Successivement directeur à la BNDE (Banque nationale pour le Développement économique, aujourd’hui disparue), haut fonctionnaire et professeur d’université, Mohammed Germouni (diplômé de Sciences Po et docteur ès-Sciences éco de Grenoble en France) a publié deux ouvrages de référence. Un sur l’ingénierie et l’investissement, le deuxième, qui gagnerait à être davantage connu, sur le bilan du protectorat: «Le protectorat français au Maroc, un nouveau regard»,Ed. L’Harmattan, Paris, 2015

Quelque dix ans à peine après le grand crash financier de la Bourse de New York, suivi d’une grave récession, des groupes économiques internationaux basés aux Etats-Unis d’Amérique, et qui ont longtemps «fait la pluie et le beau temps» au niveau mondial, comme General Motors, US Steel, AT&T ou  Exxon Mobil, paraissent de plus en plus réduits à la portion congrue relevant désormais d’une autre ère.

Le gigantisme atteint par les nouveaux qui ont pris la relève, tous relativement récents, intervenant et agissant sur des leviers essentiels de l’économie et des communautés de la planète, sur la base des niveaux de capitalisation enregistrée, ne manque pas d’interroger l’observateur quelque peu averti sur la signification réelle d’un tel phénomène financier, en raison des bulles et  spasmes  caractérisant les marchés.

Ce nouveau «club» aux commandes de la nouvelle économie

L’exemple le plus symptomatique de la tendance en cours est celui du groupe ayant conçu et fabriqué des articles électroniques recherchés de grande consommation, devenus mythiques depuis, et un des principaux innovateurs réels du secteur numérique et des médias, «Apple». Société fondée en 1976, dont le titre est l’un des  plus recherchés sur les marchés, une entreprise qui avait frôlé une faillite commerciale annoncée, il y a à peine deux décennies.

Car, pareil à ce phénix de la mythologie grecque renaissant de ses cendres, ses innovations en forme d’iMac, d’iPod et des séries d’iPhone, cette organisation a  reconfiguré toute une activité en même temps que l’économie en général depuis le début du siècle, enregistrant une  capitalisation boursière dépassant le trillion, talonnée par le groupe «Amazon», soit mille milliards en dollars américains, un record jusqu’ici encore non observé ni connu sur aucun marché, consacrant la nouvelle ère du règne de quelques entreprises américaines tout simplement devenues géantes, à l’origine d’une forte animation de la Bourse de Wall Street  depuis la dernière  grande crise financière.

A cet égard, il y a lieu d’observer par exemple qu’«Alphabet-Google» et même Facebook en dépit de ses récents déboires, s’inscrivent dans cette tendance vers le symbolique trillion. Ce nouveau «club», de quatre à cinq  grands monopoles aux commandes de la nouvelle économie, engrangerait à lui seul presque l’essentiel des profits générés par les entreprises cotées  et de l’Indice Standard & Poor’s 500.

Une analyse moins naïve  tendrait à imputer un tel phénomène surtout à une politique active de rachat de leurs propres titres par ces grandes entreprises,  profitant entre autres d’importantes trésoreries, d’émissions d’obligations à faible taux et d’une légère fiscalité, faisant  remonter les cours et  surtout le rendement de leurs fonds propres.

En somme, un cadre général  autorisant toute sorte d’excentricité allant jusqu’à une manipulation presque légale des cours, permettant de les biaiser à la hausse, de nature à nous interroger sur la fiabilité des mécanismes désormais en œuvre sur le plus grand marché des valeurs  du  monde.

Ainsi, plus forts sont la concentration et le degré de monopole, plus élevés sont les taux de profit moyens, conclusion loin d’être accessoire et qui avait été déjà auparavant illustrée  dans divers importants travaux de recherche dès le début du siècle dernier.

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Création d’une richesse et d’emplois qualifiés sans précédent à travers le monde

Cependant un tel gigantisme en opération n’est pas exclusif du seul secteur des nouvelles technologies, puisque la moitié des actifs financiers américains par exemple sont contrôlés par cinq grandes banques contre à peine un cinquième dans les années 1990.

Par ailleurs, au cours de la dernière décennie, les six entreprises du secteur du transport aérien des USA ont fusionné pour n’en former plus que trois et le secteur des télécommunications ne compte plus que quatre entreprises, pouvant se réduire à  trois, si les sociétés  T-Mobile et Sprint fusionnent, contrôlant l’essentiel du marché.

On manquerait d’équité, en omettant de signaler que «titans» du jour ont été à l’origine de la création d’une richesse et d’emplois qualifiés sans précédent à travers le monde, et ont inventé des services qui embellissent indéniablement la vie quotidienne à un grand nombre d’utilisateurs, favorisant, ce faisant, un monde globalement meilleur qu’auparavant.

Devenues des quasi monopoles, de telles grandes entreprises se trouvent désormais confrontées à leurs propres défis et bientôt en concurrence directe entre elles, guettées  de près  par des entités en devenir  à l’instar d’«Airbnb», «Tesla», «Uber» ou le groupe chinois «Alibaba».

Mais le pouvoir économique ainsi acquis par ces grandes structures planétaires a contribué à aggraver  un processus inégalitaire, déjà en œuvre et vérifiable, davantage que par le passé, n’excluant que peu de régions du monde, se manifestant notamment par un recul régulier de la part de valeur ajoutée allouée aux revenus du travail.

Ce partage inégal des revenus dominé essentiellement par de tels grands groupes banalise le système de rentes  de monopoles,  réduisant au minimum toute pression significative à la hausse du niveau des salaires en général dans la dernière période, en comparaison à la forte et régulière augmentation aux propriétaires d’entreprises.

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Corollaire de ce nouveau partage des résultats financiers, c’est la relative faible visibilité  d’un législateur américain, d’habitude remuant dans des procédures  impliquant les  intérêts financiers de grosses structures, en raison d’une forte présence de services de lobbying et de grands cabinets d’avocats assurant une sorte de suivi permanent à travers un réseau de relations avec les instances législatives et judiciaires.

Bien que rendant des services réguliers et inestimables d’information de la haute Administration, les conjonctures électorales donnent lieu des pressions et demandes multiformes à ces méga-entreprises de la part des divers groupes et organisations en présence.

Hors des USA, les procédures judiciaires les concernant demeurent symboliques comme dans le cas de l’Europe en s’intégrant souvent à  une logique à caractère  politique de réponse à quelques représailles exercées contre un groupe européen par un tribunal américain, comme lors du dernier épisode de l’amende infligée à «Alphabet-Google» par la Justice européenne.

Tout en notant que l’instruction de telles affaires s’étale généralement sur de nombreuses années, leur caractère dissuasif demeure relativement faible dans l’ensemble face aux importantes ressources financières générées chaque jour respectivement par ces entreprises hors d’atteinte des dispositifs réglementaires existants.

Les procédures judiciaires concernant les abus de position de Microsoft ou d’évasion fiscale d’Apple par exemple, avaient défrayé certes longtemps la chronique, mais «la montagne a accouché d’une souris» dans un cas comme dans l’autre.

Anti-trust, milliers d’algorithmes, guéguerre...

A défaut d’une mise en œuvre méthodique de dispositions «anti-trust» ayant réduit  par le passé aux USA quelque peu la puissance des monopoles et concentrations, devant cette fois-ci être adaptées à des entreprises fondées  seulement sur des milliers d’algorithmes, il est pour le moins singulier et ironique d’observer la petite guéguerre plus ou moins ouverte que se livrent entre eux quelques grands milliardaires de cette phase d’enrichissement. Et ce, à l’instar de celle menée par exemple contre un Jeff  Bezos, président d’Amazon et première fortune mondiale, accusé  par l’actuelle Administration américaine, «de ne pas payer  assez d’impôt et d’utiliser intensément le service public de la Poste». Le motif réel de cette querelle est certainement à chercher dans le regard abondamment critique que la presse, propriété de ce magnat, comme le «Washington Post», pose quotidiennement sur les affaires fédérales en général.

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* Voir sur le même sujet, notre chronique «Au-dessus des lois et des Etats» in  L’Economiste, édition 5170, décembre 2017.

 

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