Analyse

Dans la région d’Al Hoceïma, le pêcheur sans eau

Par Faiçal FAQUIHI | Edition N°:5339 Le 29/08/2018 | Partager
Des familles luttent ou migrent pour échapper à la soif
La ressource est disponible mais pas l’approvisionnement
Environnement: Les paradoxes d’un territoire montagneux
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Au camping les Amis de Cala Iris à une cinquantaine de kilomètres à peine de la ville d’Al Hoceïma, l’approvisionnement en eau potable est une bataille quotidienne surtout en haute saison (Ph. F.F.)

Mohammed El Fdali se réveille chaque jour avec un seul grand souci en tête. «Faire face à la pénurie quotidienne d’eau potable pour subvenir aux besoins de ma famille. J’ai à ma charge deux enfants aveugles de naissance», nous confie ce pêcheur artisanal lors de notre passage à Cala Iris.

Une localité qui abrite l’une des plus belles plages du Royaume, à une cinquantaine de kilomètres de la ville d’Al Hoceïma. Ce père de famille natif de Douar Boukhachkhach a frappé à toutes les portes pour régler son problème d’eau. Il s’est notamment plaint, le 12 mai 2018, auprès de l’Office national d’eau et d’électricité (ONEE). Une réponse lui parviendra après plus d'un mois d’attente, soit le 20 juin dernier.

Le directeur de la région centre-nord de l’office, Mohammed Bourkia, se trouve dans le regret de l’informer qu’il doit encore prendre son mal en patience. «Après constatation sur place, il s’avère que votre logement se trouve à 800 mètres du réseau d’approvisionnement en eau potable. Votre habitation est située à la même hauteur que celle du château d’eau», répond l’ONEE dans un courrier dont L’Economiste détient copie.

Par conséquent, l’office «ne peut pas techniquement raccorder» le domicile de la famille El Fdali au réseau d’eau potable! Le représentant de la direction régionale est resté injoignable pour nous éclairer sur ces écueils «techniques». L’établissement public promet néanmoins à El Fdali père de «renforcer dans l’avenir l’approvisionnement en eau mais à condition de prendre en charge les frais des travaux». L’office ne s’engage pas sur un délai précis.

Par ailleurs, la condition modeste de la famille El Fdali est un frein sérieux à son droit d’accès à l’eau. «L’Etat me demande de l’argent. Elle le réclame à un père de famille âgé qui vit au jour le jour, qui a deux enfants handicapés à sa charge et qui de plus finance à lui seul son ménage», soupire le vieux pêcheur.

En attendant une bénédiction incertaine, cette famille rifaine s’approvisionne gratuitement chez l’un de ses voisins: le camping écolo des Amis de Cala Iris. Ce cas n’est pas isolé puisque le village avoisinant, Torres-de-Alcalâ, fait aussi face à ce problème d’eau particulièrement en haute saison.

La difficulté d’accès à l’eau est plus ou moins récurrente dans presque toutes les communes rurales où L’Economiste a posé ses bagages: Beni Gmil Mestassa, Torres-de-Alcalâ, Beni Boufrah (voir carte). Les rares investisseurs qui s’aventurent dans cette région relativement escarpée doivent tenir compte de cette donnée. Ainsi, la gérance du Camping les Amis de Calas Iris achète quotidiennement 5 tonnes d’eau à 250 DH.

«Plus le fournisseur est éloigné, plus l’approvisionnement est coûteux. Encore faut-il le trouver et qu’il accepte de vous livrer en ces temps de haute saison touristique, de chaleur et de fêtes de mariage. Sans compter avec l’agriculture (y compris de cannabis)», témoigne un jeune investisseur qui s’exprime sous couvert d’anonymat par peur de représailles. Le remorquage des citernes d’eau se fait avec des tracteurs sur un terrain pas toujours stable et escarpé. 

Dans la zone de Cala Iris, le château d’eau qui remonte aux années 1980 semble dépassé par le temps. «Il n’y avait pas de port avant avec sa halle aux poissons, ses frigos, ses bateaux de pêche... L’infrastructure et la population ont évolué et le château d’eau est resté le même. Il fallait soit l’agrandir ou bien en créer un autre spécifique pour la pêche. Or l’activité portuaire consomme le plus grand volume d’eau. Il ne nous reste que les miettes et encore. Surtout en haute saison qui dure de mars à septembre», rapporte une source locale. La situation hydrique du bassin du Loukoss dont relève la région d’Al Hoceïma change selon les reliefs.

«Les nappes alluviales de la Méditerranée connaissent des minéralisations de l’eau parfois forte, en raison de l’intrusion des eaux marines (lire encadré). De plus, les formations géologiques de la zone sont essentiellement constituées par des faciès imperméables ou peu perméables. Les réservoirs d’eau souterraine sont limités, à l’exception de quelques unités hydrogéologiques relativement importantes: la chaîne calcaire du Rif, Rmel, Rhiss-Neckor, Martil-Allila et Oued Laou. La ressource renouvelable moyenne annuelle de l’ensemble des nappes de la zone est de l’ordre de 180 Mm3/an pour un volume exploité de près de 126 Mm3/an», précise l’Agence du bassin hydraulique du Loukoss.

Pourtant, en termes d’approvisionnement, les habitants de la région ne sont pas tous logés à la même enseigne surtout ceux qui se trouvent à l’extrémité des communes. Et ce, malgré l’existence de deux barrages, Abdelkrim El Khatabi aux environs d’Al Hoceïma et celui de Joumaâ à Targuiste, destinés à alimenter le Rif.

«C’est l’une des régions les plus pluvieuses du Maroc avec des précipitations qui varient de 750 à 1200 millimètres par an. Le Rif est également la zone la plus boisée du Maroc: 43% de sa superficie est couverte de forêts principalement contre une moyenne nationale de 12%», relève Fouad Assali, responsable du Centre national de gestion des risques climatiques forestiers (CRCF) à Rabat. La pluviométrie et le boisement font de la province d’Al Hoceïma l’une des plus exposées aux feux de forêts.
Ce territoire montagneux vit un autre paradoxe: «pénurie» d’eau et... inondations. Deux oueds traversent cette localité de 30.000 habitants, celui de Mestassa et de Bou Frah. D’où d’ailleurs une visite de terrain début juillet 2017 de l’ancienne secrétaire d’Etat chargée de l’eau, Charafat Afailal, pour s’enquérir notamment de l’état d’avancement des projets de protection contre les inondations des centres de Snada, Bni Boufrah, Shel Nekkour, Mnoud, Imzouren.
La commune de Bni Gmil Mestassa précise que l’on compte 32 douars sur son territoire et une trentaine d’autres dans la commune voisine.

«A elles seules, elles comptent à peu près 30.000 habitants. Nous avons tenté de remédier au problème d’eau en creusant des puits, en interpellant le préfet d’Al Hoceïma et l’ONEE... Le problème d’eau est tel que des familles entière migrent vers d’autres régions», rapporte le président de la commune de Beni Gmil Mestassa, Massoud Âkka. Cet élu passé du Rassemblement national des indépendants (RNI) au  Parti authenticité et modernité (PAM) en est à son 3e mandat.

Durant notre enquête, les habitants de la région ont insisté sur un petit détail: «Comment se fait-il qu’il y ait une fuite d’eau au poste d’adduction basé entre Rouadi et Cala Iris?» Abderrazak Diraoui, directeur provincial de l’ONEE à Al Hoceïma, s’explique sur cet incident.

«L’aménagement de la route reliant le village de Toress-de-Alcalâ à Cala Iris (que nous avons emprunté) provoque parfois des dommages aux réseaux d’eau et d’électricité. Nous réalisons ainsi des déviations de conduite pour éviter les pannes engendrées par les travaux du département de l’Equipement et du Transport». A l’instar de l’office, l’Agence du bassin hydraulique du Loukoss écarte l’existence d’une pénurie d’eau chronique au niveau du Rif et particulièrement des communes rurales de Bou Frah, Beni Gmil Mestassa, Snada...

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«La ressource en eau est disponible sauf pour quelques douars qui n’ont pas un système d’approvisionnement en eau potable. Les barrages d’Abdelkrim El Khatabi et celui de Joumaâ à Targuiste sont pleins. Le premier a une capacité de 11 millions de m3, le second est de 5 millions de m3. Il se peut qu’il y ait un problème de conduite d’eau», selon l’Agence du bassin hydraulique du Loukouss. L’ONEE nous indique que «le taux de remplissage du barrage Abdelkrim El Khatabi est de 60%». Son directeur à Al Hoceïma précise que «l’acheminement d’eau potable se fait à partir d’Ajdir jusqu’à Beni Gmil» dont relève la plage de Cala Iris.

Selon la feuille de route de l’ONEE, les centres des localités -où se basent les administrations et le siège des communes- sont fournis en premier. Parallèlement, des projets d’acheminement d’eau sont prévus: «C’est le cas de 4 douars à Bou Frah qui devront bénéficier d’un branchement individuel», précise la direction provinciale de l’ONEE. 

L’office affirme par ailleurs que certains projets peuvent être mis en stand by à cause du conflit de compétence territoriale entre des communes. Il cite le cas de celle de Rouadi et Snada qui se disputent le village de Badis et sa plage où se jette l’oued éponyme.
L’un des entrepreneurs de la région ayant souhaité garder l’anonymat s’offusque: «S’il y a certes assez d’eau, le problème d’une gestion rationnelle demeure posé. C’est notre réalité quotidienne alors que nous sommes à peine à 50 kilomètres du chef lieu de la province d’Al Hoceïma. Nous savons tous aussi que, même remplis, les  barrages au niveau national font face à un problème d’envasement».   

Laila Oualkacha est responsable du service de gestion d’eau au Secrétariat d’Etat chargé d’eau. Elle a présenté mi-décembre 2010 à Marseille une étude sur «L’envasement des retenues de barrages au Maroc». Conclusion: une perte de capacité de stockage des retenues de barrages de 75 millions de m3 /an. Leur rythme d’envasement varie de 0,3 millions de m3/an à Oued Mellah (aux environs de Mohammedia) à 10,5 millions de m3/an à Mohammed V au sud de la ville de Nador à la lisière du Rif et de la région de l’oriental.

Le problème d’eau dont se plaignent certains habitants comme la famille El Fdali à Cala Iris renvoie par la force des choses à un dossier économico-politique très chaud. Il s’agit du programme de développement de la province d’Al Hoceima-Manarat Al Moutaouassit. La Cour des comptes a évalué son exécution dans un rapport présenté au Souverain le 24 octobre 2017. Qu’est-ce qu’elle recommande à l’ONEE?

«De sécuriser l’approvisionnement de la région en eau potable qui constitue une source de préoccupation des autorités locales. De rattraper aussi le retard accusé par l’office dans la réalisation de la station de dessalement ainsi que du projet d’adduction d’eau depuis le barrage de Bouhouda». Ce rapport a valu sa place au directeur général de l’ONEE, Ali Fassi-Fihri. Quant à la famille El Fdali, elle n’a toujours pas accès à l’eau potable.

Au camping des Amis de Cala Iris

Créé en 2011, le camping des Amis de Cala Iris se trouve obligé de refuser des clients et de limiter ainsi ses recettes. La difficulté d’approvisionnement en eau pousse aussi son propriétaire, la famille Alaoui-Sossi, à rationner les ressources destinées aux douches. L’établissement garde néanmoins tout son charme. «Il faut compter une moyenne de 100 litres d’eau par jour et par personne. La demande a explosé après l’Aid El Kebir: nous consommons une citerne par jour», affirme le gérant du camping. Creuser un puits n’est pas forcément une solution. «La nappe phréatique est relativement profonde et presque épuisée. Les sources souterraines sont salées à cause de la proximité de la mer», témoigne Mohamed El Amrani, vice-président de l’association Torres-de-Alcalâ pour le développement, le tourisme et la protection de l’environnement.

                                                                                   

L’ONEE s’engage à sécuriser les ressources

La direction de l’ONEE au niveau d’Al Hoceïma assure qu’il n’y a pas de pénurie d’eau dans la région. Un plan d’action 2015-2020 est en cours d’exécution (lire ci-dessus). «Près d’un milliard de DH d’investissement est destiné  au renforcement et la sécurisation d’approvisionnement en eau potable dont 714 millions de DH prévus dans le cadre du programme Al Hoceïma Manarat Al Moutawassit. Nous sommes l’un de ses premiers investisseurs», déclare le directeur régional, Abderazak Diraoui. Il cite à ce titre les travaux de forage visant à atteindre un débit de 600 litres par seconde contre 460 l/sec actuellement.

L’office ambitionne de «dépasser largement» les besoins de la région en eau potable. La station de dessalement d’eau viendra en renfort avec un débit de 200 litres par seconde. L’état d’avancement des travaux est de 50%. La station basée à Ajdir était programmée depuis 2015 dans le cadre de la convention Manar Med. C’est d’ailleurs l’un des projets qui ont été présentés à la Secrétaire d’Etat chargée de l’eau, Charafat Afilal, lors de son déplacement en juillet 2017 à Al Hoceïma et ses environs.

L’ONEE et le gouvernement s’engagent pour que la station de dessalement de l’eau de mer soit livrée fin 2018. C’est noté dans notre agenda.

D’autres actions, comme l’auto-approvisionnement en eau potable par des citernes, sont lancées. L’établissement public en veut pour preuve le cas de Torres-de-Alcalâ et Cala Iris. L’Economiste a pu relever sur place les témoignages d’habitants insatisfaits par le service public et qui se débrouillent pour avoir de l’eau.

L’ONEE avance que l’approvisionnement régulier en ressource hydrique «se fait d’une manière progressive» à partir des centres des localités ciblées. Deux autres barrages, celui de Bouhouda et de Rhiss, viendront en appui aux deux autres déjà existants.

Le barrage de Bouhoudava «va desservir 7 communes à partir de la ville de Taounate» qui se trouve loin de la côte méditerranéenne.

De notre envoyé spécial à Cala Iris, Faiçal FAQUIHI

 

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