Chronique

Nouveaux acteurs, nouvelles méthodes: le post-boycott va-t-il changer la politique?

Par Pr. Driss GUERRAOUI | Edition N°:5307 Le 04/07/2018 | Partager

Ici en conférence pour les étudiants de l’Ecole supérieure de journalisme et de communication (appartenant à L’Economiste). Driss Guerraoui est professeur à l’Université Mohammed V-Agdal de Rabat. Il a été conseiller auprès de trois Premiers ministres, El Youssoufi, Jettou et El Fassi, avant d’être nommé Secrétaire général du CESE, le Conseil économique, social et environnemental. Il fait partie de ses trop rares intellectuels marocains qui se font un devoir de partager le capital immatériel qu’ils ont construit: le Pr. Guerraoui a publié une dizaine de livres liés à ses recherches universitaires. Sur ce sujet du dialogue social rénové, on se reportera avec utilité à la tribune du 7 février 2016 (Ph. Fadwa Al Nasser)

Dans des contextes nationaux marqués par l’aggravation des inégalités et la détérioration du pouvoir d’achat, un peu partout dans le monde, des voix citoyennes s’élèvent pour repenser la question sociale. Cette dynamique évolue en dehors des relais institutionnels et constitutionnels traditionnels(1).

Elle s’opère, également, dans le cadre de difficultés que rencontrent les Etats à infléchir les politiques publiques dans le sens d’une répartition plus équitable des richesses qui, elles, continuent de croître au profit, principalement, des classes aisées, créant ainsi des sentiments d’injustice et de frustrations.

Un «parti» des citoyens

Une nouvelle génération de citoyens est apparue, plus consciente de ses droits et pouvoirs, plus exigeante en matière de dignité, de justice et de liberté, et aussi de plus en plus perméable soit à l’auto-organisation, soit à l’instrumentalisation, porte ces revendications. Derrière ce pouvoir citoyen se profile un nouveau et grand acteur politique constitué de «gazouilleurs» de «facebookeurs», de blogueurs, de hackeurs, dotés de capacités de mobilisation et de déstabilisation redoutables.

election_007.jpg

Enorme opération dont le coût avoisine le milliard de DH (devant, les tajines pour nourrir ceux qui gardent le bureau de vote), les élections n’enchantent plus l’espérance démocratique. Il faut trouver des voies parallèles et participatives pour favoriser la gestion collective des affaires publiques, dit le Pr. Guerraoui (Ph. Bziouat)

Produits du processus démocratique et de l’extension des libertés, ce «parti des citoyens» peut soit être un vecteur de l’engagement citoyen et du changement, soit saper les fondements de la démocratie s’il n’est pas encadré, régulé et porté par les institutions et instances plus traditionnelles. Il ne faut ni surestimer, ni sous-estimer l’impact, mais il va certainement s’intensifier, s’étendre et prendre des formes de plus en plus diversifiées.

Et si les causes ne sont pas traitées, il pourrait exacerber les tensions entre la société et l’Etat, impulser des comportements de haine entre les différentes classes de la société, et entretenir, ainsi, un climat d’insécurité et d’instabilité pouvant conduire à l’anarchie.

C’est un challenge collectif, pour tous: être les acteurs d’une nouvelle culture politique. Car ils ont tous, chacun dans son lieu de vie et de travail, une responsabilité à prendre dans cette révolution politique.

Les contre-pouvoirs issus de la société civile organisée jouent un rôle crucial dans la régulation des déviances administratives et des dysfonctionnements divers, tels que les comportements de rente, les concentrations, la collusion entre le pouvoir et l’argent, la concurrence déloyale, les passe-droits, la corruption et les injustices de toute nature.

A ce niveau se situe la nécessaire gestion pacifique de la nouvelle question sociale, dont les réseaux sociaux numériques en représentent un acteur émergent, avec qui les Etats et les sociétés du XXIe siècle doivent compter dans le cadre du renouveau de la démocratie.

daoudi-et-akhenouch-007.jpg

Et si le boycott ouvrait des voies à une autre façon de s’occuper des affaires publiques? Devant la commission des secteurs productifs, Lahcen Daoudi (lunettes et costume marron) a démissionné après avoir protesté publiquement contre le boycott. Aziz Akhannouch, personnellement visé, a souligné les risques sociaux dans la filière lait (Ph. Bziouat)

Les voies et les voix de la confiance

Le défi est complexe, pour deux raisons.
- la baisse continue du taux de syndicalisation, des affiliations politiques et la défiance dans les institutions et les élites, dont le corollaire est  la crise de la représentativité des organisations syndicales et  celle des instances élues dans les champs sociaux actuels;
- l’émergence de nouveaux acteurs, favorisés par l’accroissement du pouvoir  des citoyens, porté par un  réseautage collaboratif entre individus isolés.
 Les campagnes de boycott, les  mouvements de contestations et d’indignations,  spontanés et/ou organisés, autonomes, indépendants ou instrumentalisés  par des forces politiques, occultes ou déclarées… ont des voix qui portent. Ces nouveaux acteurs sociaux ne laissent  personne insensible.
Le dialogue de nouvelle génération  est nécessaire, plus efficace pour  les entreprises, plus équitable pour les salariés, plus juste pour les citoyens  et institutionnellement plus pérenne pour  l’Etat et la société.
Cette  option constitue une condition institutionnelle indispensable pour rétablir la confiance,  stabiliser les relations professionnelles,  et créer un environnement des affaires favorisant l’attractivité de l’économie et la compétitivité des entreprises, garantissant la paix sociale   et  renforçant  la cohésion  nationale.

                                                                        

Les quatre défis majeurs du changement

- Le premier est de la responsabilité de l’Etat. La gouvernance des politiques publiques doit mettre le citoyen au cœur de ses préoccupations. Elle doit renforcer, de la façon la plus stricte, les procédures de contrôle, de reddition des comptes et de pérennisation des projets réalisés par une stratégie permanente de maintenance. Il faut s’assurer de l’effectivité des politiques publiques et de leur accélération.

- Le deuxième défi est politique. Il exige de tous une nouvelle culture des institutions. Il y faut des concertations, négociations et médiations fondées sur le principe «du partage des efforts», avec des sacrifices partagés et des concessions réciproques. Il s’agit d’accroître la compétitivité des entreprises, développer l’emploi, le maintien du financement solidaire public et privé, généraliser la protection sociale et la mise en place d’un revenu universel de base pour remplir l’une des conditions essentielles de la citoyenneté et du vivre ensemble.

- Le troisième défi est sécuritaire. Il concerne à la fois l’Etat, les territoires, les entreprises, et les autres corps intermédiaires qui doivent changer les façons de gouverner la société et de faire la politique. En effet, tous ces acteurs doivent veiller sur les infrastructures informatiques et de communication et se mettre à l’heure du digital pour pouvoir gagner la bataille du renouveau de la démocratie en conciliant la liberté et la responsabilité des citoyens.

- Le quatrième défi est stratégique. Il consiste à bâtir des édifices institutionnels permettant de promouvoir et d’enraciner dans la collectivité les pratiques de la démocratie participative.
Ce choix devrait se traduire par le renforcement du rôle des instances de médiation, de concertation, de dialogue et de régulation, à l’échelle centrale et territoriale. C’est cette démarche qui garantirait l’appropriation, l’adhésion et corrélativement l’engagement et l’implication effective des populations dans les politiques publiques.

 

  • SUIVEZ-NOUS:

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc