Analyse

Médina de Fès: «La médina, laboratoire d’un modèle de développement humain»

Par Youness SAAD ALAMI | Edition N°:5293 Le 13/06/2018 | Partager
faouzi-skali-093.jpg

Pour Faouzi Skali, anthropologue et initiateur de plusieurs projets culturels à Fès, un seul moyen de faire vivre les medersas. Comme pour la Bouenanya pendant le Festival de la Culture Soufie, elles doivent s’ouvrir à des programmes de conférences sur toute l’année qui connaîtraient la participation d’un public international (Ph. YSA)

La réhabilitation de la médina de Fès va certainement, à terme, créer une activité touristique, culturelle, artisanale et commerciale au sein d’un tissu urbain ancien d’une valeur inestimable. La médina offrira ainsi le cadre pour un modèle de développement humain et économique, porté par le vecteur culturel.

Un véritable gisement d’emplois qui se profile. Toutefois, «des formations sont nécessaires pour accompagner le processus de sauvegarde», avertit l’anthropologue Faouzi Skali, initiateur des Festivals des musiques sacrées, culture soufie, et diplomatie culinaire. Il invite aussi toutes les parties concernées à faire en sorte que cette belle synergie fonctionne. Décryptage.

- L’Economiste: Au-delà de la réhabilitation du cadre bâti, comment valoriser le patrimoine de la médina de Fès et en faire un espace de création culturelle et d’activités économiques?
- Faouzi Skali:
Cette initiative lancée par Sa Majesté est cruciale dans le sens où il faut d’abord sauver la mémoire d’un patrimoine historique et donc forcément symbolique et culturel de plusieurs médinas, dont notamment la médina de Fès. Ces médinas constituent la mémoire vivante de notre civilisation marocaine. Dans un monde où la quête des identités constitue un enjeu essentiel, nous comprenons l’importance d’un tel projet. L’enjeu étant justement de se référer à une quête ancrée dans une profondeur de champ historique. Une fois cette phase établie, et elle est essentielle, il s’agit de faire vivre tous ces lieux restaurés, et la médina dans son ensemble, par de nombreux projets culturels qui sont porteurs d’un impact social et économique.
La médina peut alors devenir le laboratoire d’un véritable modèle de développement humain et économique porté par le vecteur culturel. La fameuse idée du développement par la culture trouve là un champ d’application très fertile.

- Concrètement, quels leviers actionner pour que la machine se mette en branle?
- Pour être très concret, il y a eu toutes ces dernières années des projets «tests» qui ont été mis en place dont l’un d’entre eux a été lancé en l’occurrence par la société civile, l’INDH, certains partenaires institutionnels comme l’agence de développent social, l’Université ou le CRT de Fès. Je pense au projet du logement chez l’habitant «Ziyarat Fès», chez des familles- qui ont reçu une formation dans ce sens- dans des maisons patrimoniales au coeur de la médina. Ce projet qui est devenu durable est un exemple de réussite de l’appropriation du tourisme par les habitants de Fès et de la possibilité des familles concernées de conserver et d’entretenir leurs maisons et de bénéficier d’un apport économique. C’est ce type de projets qui peuvent prendre plusieurs formes et s’étendre sur l’ensemble de ces lieux historiques et se développer. Une telle approche, conçue dans sa globalité, s’inscrit naturellement dans les objectifs du développement durable de 2030 des Nations Unies auxquels elle apporterait cette originalité d’un développement basé sur la culture et qui aboutit par ailleurs, en définitive, à un développement culturel.

- Quel est le rôle de la société civile dans la préservation de ce patrimoine, sa valorisation et son animation?
- J’ai donné l’exemple d’un projet qui a réussi par l’implication de plusieurs associations de jeunes de la Médina. C’est cette ingénierie sociale qu’il faut mettre en place. Fès a des atouts qu’il faut à l’occasion de cette rénovation plus que jamais mettre en œuvre. En particulier du fait du rôle important joué par l’ADER-Fès qui a l’expertise nécessaire pour ouvrir ce champ de «l’entreprise culturelle», en association avec des acteurs ou des entrepreneurs de la société civile.

- Comment redynamiser la médina, quel est l’apport des mécènes, et quelle place pour la promotion, les médias et la communication?
- L’ apport de ce budget Royal ouvre une opportunité exceptionnelle. Il faut maintenant permettre à de jeunes entrepreneurs sociaux et culturels de présenter des projets, les accompagner, et leur donner une chance de réalisation. C’est en ce sens là que tous les mécènes, sponsors et partenaires seront les bienvenus. Mais tout cela ne se fait pas spontanément, il faut une formation de ces jeunes à l’entreprise culturelle. L’Université Euromed de Fès (UEMF) se penche très sérieusement sur cette question et donnerait les formations nécessaires pour accompagner ce processus en cours. Ce vecteur de développement basé sur le patrimoine «immatériel» et la culture constitue un véritable gisement et champ d’opportunité d’emplois. La formation à la communication culturelle dans toutes ses déclinaisons fait partie de ces compétences qu’il faut savoir mettre en œuvre. Pour exemple, les maisons d’hôtes à Fès, le logement chez l’habitant ont émergé dans le sillage du Festival des Musiques Sacrées du Monde puis ensuite d’autres événements culturels comme celui de la «Culture Soufie» ou de la «Diplomatie Culinaire . C’est un exemple de synergie entre ces aspects patrimoniaux, économiques et culturels.

- Quels autres projets est-il possible de mettre en oeuvre pour y parvenir?
- Beaucoup d’autres projets ont été identifiés et peuvent se développer dans l’esprit de cette synergie d’ensemble. L’idée étant que chaque quartier de la Médina soit doté d’un environnement culturel quotidien et durable qui en ferait un lieu où il fait bon vivre et séjourner. Il n’y a que par cette dynamique culturelle que la Médina (de Fès et des autres villes) peut retrouver sa créativité économique et sociale et finalement devenir un moteur central et attractif de développement au lieu, comme on l’a souvent vu pour différentes médinas, de décliner et s’appauvrir. Les medersas par exemple doivent, comme cela se fait pour la Bouenanya pendant le Festival de la Culture Soufie, s’ouvrir à des programmes de conférences sur toute l’année qui connaîtraient la participation d’un public international. Mais là aussi une véritable ingénierie culturelle est nécessaire pour que cela puisse réussir et que l’on puisse passer de «concepts», à leur réalisation pratique.

Le rôle des universitaires incontournable

La formation d’entrepreneurs culturels est un atout majeur pour une telle démarche, indique Skali. L’entreprise, le management et l’ingénierie culturels s’enseignent aujourd’hui dans plusieurs grandes écoles et universités dans le monde, mais Fès a cumulé une belle expertise en ce domaine, qui lui permettra de former ses propres jeunes à leur histoire. Ils pourront par la suite créer des entreprises culturelles qui participeront au développement de leur ville. «Nous avons la chance d’avoir une Université innovante et créative, comme l’UEMF, pour initier une filière de formation de ce type de profils», souligne l’anthropologue. Elle fournirait des acteurs compétents pour accompagner cette vision d’un développement global et cette synergie de patrimoines matériels et de cultures vivantes. La Médina, dans le sens générique du terme, pourrait en être un champ d’application privilégié.

Propos recueillis par Youness SAAD ALAMI

 

  • SUIVEZ-NOUS:

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc