Culture

Exposition: Mohammed Chabâa, une quête perpétuelle

Par Amine BOUSHABA | Edition N°:5210 Le 15/02/2018 | Partager
Rétrospective-hommage à l’artiste jusqu’au 24 mars
60 ans de création plurielle
Un artiste, un théoricien de l’art et un pédagogue
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Vers les années 80 Mohammed Chabâa entame une nouvelle phase créative, en rupture radicale avec la précédente. Plus aérienne, plus oxygénée sans idéologie aucune  (Ph. Fouad Maazouz)

Il existe, à notre sens, deux périodes emblématiques dans l’œuvre de feu Mohammed Chabâa. Bien que le travail et les créations, de l’artiste plasticien, disparu en 2013, couvrent un prisme très large des arts plastiques avec des domaines aussi variés que la peinture, la sculpture, la gravure, l’architecture, ils ont également connu des mutations, voire des  bifurcations abruptes et des ruptures brutales tout au long de ses 60 ans de carrière.

Mais c’est dans sa «période romaine» (1962/1964) et celle du «formalisme  conceptuel » (1965/1983)  que réside l’essentiel de la pensée créatrice de l’artiste qui était également un grand théoricien de l’art et un fin pédagogue.

L’exposition rétrospective-hommage intitulée «Liberté de l’être, création plurielle» que lui consacre la fondation CDG à Rabat, en collaboration avec la famille de l’artiste, donne à voir un panorama complet de plusieurs décennies de réflexion et de création  où Chabâa a exploré tous les champs des possibles. Né en 1935 à Tanger, Chabâa obtient son diplôme à l’Ecole des Beaux-Arts de Tétouan en 1955. De cette époque naîtra une peinture de «facture classique, voire provinciale» décrit Nadia Chabâa, fille du défunt peintre et commissaire de l’exposition.

Qualifié de «peintre figuratif andalou aux idées conformistes» par Don Mariano Bertuchi, directeur de l’école des Beaux-Arts de Tétouan à l’époque, Chabâa avouait une aversion farouche pour les mouvements de la peinture abstraite dite d’avant-garde, alors en vogue en Europe et aux Etats –Unis. C’est en cela que la période dite «romaine» est décisive dans sa carrière.  Ayant obtenu une bourse du gouvernement italien pour la poursuite de ses études, à l’Académie des Beaux-Arts de Rome.

Il y séjournera de 62 à 64. « Une nouvelle période commençait pour moi avec mon départ pour l’Italie (…) Mon séjour dans ce pays m’a permis d’entrer en contact avec la peinture internationale et d’assister au développement des mouvements les plus remarquables de cette époque: le Néo-réalisme socialiste (Guttuso), la peinture spatiale (Fontana, Turcato), la peinture gestuelle et du signe (Kline, De Kooning). C’est cette dernière qui m’a le plus impressionné (…).

La peinture gestuelle, caractérisée par l’emploi exclusif du noir et du blanc, correspondait (…) aux attitudes de contestation qui s’exprimaient dans mes travaux antérieurs (…). Mes contacts avec les intellectuels et les artistes d’avant-garde de Rome m’ont rendu plus sensible aux différents problèmes posés par l’histoire de l’art en général, surtout ceux de sa fonction dans la société» écrivait l’artiste, quelques années plus tard,  dans le magazine «Souffles»  avec lequel il collaborera plusieurs années.

On l’aura compris, ces deux années passées en Italie, prépareront, ce que beaucoup de critiques considèrent comme la période la plus fulgurante du parcours de Chabâa: celle du «formalisme conceptuel»  telle que cataloguée par la commissaire dans le beau livre accompagnant l’exposition. Influencé par la pensée des peintres du «Groupe Forma» celle de Renato Guttuso, Franz Kline, De Kooning, par la découverte de Picasso et de Kandinsky, Chabâa se nourrira des discussions autant artistiques qu’idéologiques autour des débats entre réalisme social et abstraction, et sur les problématiques de l’art en général et sa fonction dans la société.

De retour au Maroc, Chabâa sera l’un des constructeurs de l’avant-garde artistique marocaine, dotée d’une prise de conscience accrue de la responsabilité de l’artiste et de la nécessité pour lui d’agir dans son propre contexte social. «Libérer les esprits des archaïsmes résultant de l’époque coloniale, réinventer notre culture artistique par une redécouverte de nos arts traditionnels» Un combat qu’il mènera avec ses compères de l’époque: Mohamed Melihi et Farid Belkahia, avec lesquels il signera l’un des actes fondamentaux de l’art moderne au Maroc aux côtés de Hamidi, Mohamed Ataâllah, Mustapha Hafid:  L’exposition-manifeste sur la Place Jamaâ El-Fna, en 1967, où va  s’affirmer un mouvement de l’art contemporain au Maroc, imposant l’idée d’une peinture indépendante loin des archaïsmes résultant de l’époque coloniale.

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L’artiste militait pour  une redécouverte de nos arts traditionnels, «dont l’univers formel basé sur des formes purement abstraites ou fortement stylisées ne doit rien aux mouvements de l’abstraction moderne, en Europe ou ailleurs» (Ph. Fouad Maazouz)

Le collectif militait pour une redécouverte de nos arts traditionnels, «dont l’univers formel basé sur des formes purement abstraites ou fortement stylisées ne doit rien aux mouvements de l’abstraction moderne, en Europe ou ailleurs». Une période qui va influencer le processus créatif de l’artiste : C’est le temps du  figuratif abstrait. «Des figures souvent de profil, à l’œil grand ouvert un brin inquiétant, scrutent le spectateur, faisant leur apparition sur des surfaces de grand format traitées en aplat».

Le processus est accompagné d’une prise de conscience que la création devrait s’accompagner d’un effort conceptuel et théorique. Ses recherches s’orientent peu à peu vers un formalisme conceptuel rigoureux, à caractère géométrique et composite, qui aboutira à la création de ce qu’il nomme des «œuvres-position». Le tout accompagné d’un militantisme accru, qui se concrétisera notamment par sa collaboration avec la revue Souffles et son engagement pour la révolution palestinienne, angolaise ou encore le peuple chilien, sous la houlette du «Che».

Dans les années 80, Mohammed Chabâa, probablement las du conceptualisme rigoureux et des écrits revendicatifs, entame une nouvelle phase dans son cheminement créatif, en rupture radicale avec la précédente. Une métamorphose que l’artiste évoquera  dans un texte signé en 1998: «Ma peinture des années 80, aérienne et  oxygénée, aérée et volatile, marque ma rupture avec l’idéologie comme ciment de la création».

Il s’engage alors dans un expressionisme lyrique pour aboutir à une série de travaux quasi-calligraphiques, multicolores, mais parfois en bichromie sur des toiles de grand format. Tour à tour gestuelle, géométrique ou lyrique, la peinture de Chabâa a toujours été dominée par l’abstraction même à sa période dite «post-académique». Elle connaîtra une évolution notable tout au long de sa carrière, dont l’engagement, la liberté et la pluralité restent les maîtres mots.

 

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