Régions

Meknès-Sicomek: Les vraies raisons de la fermeture

Par Youness SAAD ALAMI | Edition N°:5210 Le 15/02/2018 | Partager
Privés de leur salaire, 662 ouvriers manifestent quotidiennement
L’associé-gérant a démissionné, l’actionnaire majoritaire injoignable
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Les 662 salariés de Sicomek ne décolèrent pas. Privés de salaire depuis octobre, ils envahissent quotidiennement les rues de Meknès, parlent d’un complot, et réclament une intervention royale. L’usine, pour sa part, est désertée et leur employeur s’est «évaporé», disent-ils (Ph. YSA)

Quel avenir pour les 662 salariés de la société de textile Sicomek de Meknès? Pour le moment et 4 mois après que les dirigeants de la société ont mis la clé sous la porte, d’une manière soudaine et brutale, les salariés ne décolèrent pas. «Nous sommes victimes d’une grosse arnaque. Nous sollicitons une intervention royale», scandent-ils.

Sans salaire ni indemnités depuis octobre dernier, ces derniers craignent que «l’entreprise ne déclare faillite et se soustraie ainsi de tout engagement envers eux». D’ailleurs, les premiers signes de ce désengagement sont «bien visibles». «Nous avons cotisé depuis un an et demi sans jamais bénéficier de la couverture médicale ni de la sécurité sociale», déplorent-ils.

«La société a cumulé près de 8 millions de DH d’impayés au titre des cotisations à la CNSS, outre un crédit bancaire de 2 millions de DH», affirment les délégués syndicaux. Ils appellent, à ce propos, la tutelle pour corriger ce qu’ils qualifient de «terribles conséquences d’un licenciement collectif qui plonge les familles dans une situation difficile». Retour sur un drame social.
 
■ La SA devient Sarl: Une transition fatale
Sicome, cette vieille dame de l’industrie textile de Meknès, a vu le jour en 1975 sous la forme juridique d’une SA. Située dans le quartier industriel Aïn Slougui (connu aujourd’hui sous le nom d’Al Bassatine), l’entreprise est dotée d’un capital de 5,48 millions de DH. Son tour de table comptait de prestigieux associés dont notamment l’ancien fleuron de textile de Fès, Cotef, ou encore les sociétés ODI, Sefita et Sori, représentées respectivement par Noureddine Chhoul, Noureddine Kabbaj, Karim Tazi, Rachid Tazi et Jamal Tazi. La machine tournait à plein régime et produisait pendant plusieurs décennies des uniformes militaires, mais aussi du textile habillement destiné à l’export. Alors que nombre d’unités industrielles de la région fermaient en raison de difficultés multiples (la concurrence asiatique ou la tension sociale), l’usine de Meknès s’en sortait plutôt bien. En 2016, et après 41 ans d’activité, Sicome change de main. La famille Tazi vend à Anass El Anssari (personne physique) et la société française Leo Minor (personne morale), représentée par William Berrebi. Dans leur déclaration de création d’entreprise (Sicomek) datée du 9 mai 2016, les nouveaux associés optent pour la forme juridique Sarl. Sicome est reprise par Sicomek. Sa gérance est confiée à Anass El Anssari. Le 25 mai 2016, le contrat de cession de fonds de commerce est acté officiellement entre Karim Tazi et les nouveaux «cessionnaires», moyennant 2,5 millions de DH. Ce contrat, dont L’Economiste détient copie, fixe le loyer du fonds de commerce à un montant mensuel de 100.000 DH pour une durée non renouvelable de 5 ans. «Mais voilà, 4 mois après l’arrivée des nouveaux actionnaires, les ouvriers commençaient à parler d’un complot alors que la vente est bien réelle», rapporte un ancien responsable de la société, préférant garder l’anonymat. C’est à partir de là que tout a commencé. «C’est une belle aventure qui aurait pu bien tourner sauf que les délégués syndicaux n’ont jamais accepté la vente et pour contester, ils ont pratiqué d’une manière régulière des grèves perlées qui ont mis à plat leur entreprise», déplore notre source. Résultat: «Les salariés ont tué leur société et donc leurs emplois. Le gérant, lui, a perdu sa réputation et l’investisseur a perdu plus de 9 millions de DH». C’est ce qu’écrit d’ailleurs un commissaire aux comptes indépendant dans son rapport daté du 20 octobre 2017. Quelques jours plus tard, Anass El Anssari, le gérant associé, a démissionné. Pour sa part, William Berrebi est injoignable. Le représentant de la société française Leo Minor, actionnaire majoritaire de Sicomek, a esquivé toute réunion avec les autorités.
 
 

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■ Ce que disent les délégués syndicaux
Pour les délégués syndicaux (CDT) de la Sicomek, «dans la vente du fonds de commerce de la Sicome, seul le vendeur est gagnant, ce qui rend la version du complot recevable». En plus, le nouvel exploitant leur aurait imposé de nouvelles règles de travail. «Pas question de faire la prière à l’usine, aussi aucune absence d’ouvrier n’est tolérée, tout comme pour les certificats médicaux», dénnoncent les ouvriers. «Après la vente, un grand changement a été opéré au niveau des parts sociales qui sont passées de 49% à 1% pour l’actuel investisseur et dirigeant de l’entreprise et de 51 à 99% en faveur d’un autre actionnaire», ajoutent-ils. Ce qu’ils trouvent «bizarre», «c’est que la plupart des véhicules de transport et des machines de production ont été transférés à deux autres entreprises affiliées à la société. Le foncier, quant à lui, a été transféré à une autre entreprise». En 2017, la méfiance entre syndicalistes et employeur continue et la tension monte. Pour des questions de rendement, le nouveau patron adresse des lettres de dénonciation à l’ambassadeur de France à Rabat, au délégué du ministère de l’Emploi et au gouverneur de Meknès. Le patron de l’entreprise finira par remercier ses 662 salariés en octobre. Depuis, ces derniers organisent des manifestations devant le site de la société et à la commune de Meknès. Dans un courrier adressé au ministère de l’Intérieur, le gouverneur de Meknès explique que la fermeture de l’entreprise Sicomek ne s’est pas déroulée dans les conditions juridiques requises. Ce qui est dommage, c’est qu’il y a plusieurs zones d’ombre dans cette affaire. Laquelle pourrait ternir l’image de la capitale ismaïlienne alors qu’elle se proclame «meilleure destination pour l’investissement».  
 
■ Une récupération politique qui a mal tourné
Après la fermeture de leur usine, les 662 ouvriers se sont adressés au maire (PJD) de la ville de Meknès, Abdallah Bouanou. Lequel a tenté de les réconcilier avec leur employeur. Mais en vain. D’aucuns diront que Bouanou cherchait, à travers son intervention, une récupération politique d’un dossier social «défendu» par la CDT (syndicat proche de l’USFP). D’autant qu’il avait promis de résoudre le problème dans un délai de deux mois et de leur consacrer un montant de 100.000 DH pour leur acheter des denrées alimentaires. Mais rien n’y fait. «Je me suis mêlé d’une affaire sociale qui ne concerne nullement le travail communal. Nous ne sommes pas concernés des ouvertures ou fermetures d’usines. Toutefois, en tant que dirigeant de la ville, je ne pouvais rester indifférent devant cette situation. Mais voilà, je n’ai reçu en retour que des insultes et une vive tension», regrette le maire. «Si les citoyens ont des problèmes concernant l’éclairage public, la propreté ou des infrastructures routières, ils peuvent venir manifester devant la commune, mais cette dernière n’a aucune relation avec les difficultés financières des entreprises de la ville», ajoute-t-il. «Enfin, pourquoi les syndicalistes (CDT) de Sicomek n’ont pas porté plainte contre leur employeur devant la justice? Et pourquoi ils n’ont jamais demandé l’appui proposé par l’Etat en cas de perte d’emploi et qui est doté d’un budget d’un milliard de DH?», s’interrogent des observateurs.

De notre correspondant permanent, Youness SAAD EL ALAMI

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