×
  • Compétences & RH
  • Société Brèves International Brèves internationales Courrier des Lecteurs Les Grandes Signatures Documents Lois à polémiques Docs de L'Economiste Docs de Qualité Enquête de Satisfaction Chiffres clés Prix de L'Economiste 2019 Prix de L'Economiste 2018 Perspective 7.7 milliards Earth Beats Solutions & Co Impact Journalism Day cop22Spécial Cop22 Communication Financière

    Les leçons de l’élection américaine

    Par Michael J. BOSKIN | Edition N°:4918 Le 16/12/2016 | Partager

    Professeur en économie à l’Université Stanford, Michael J. Boskin a été à la tête du Bureau des conseillers économiques de la présidence américaine Bush. Il est également membre de l’Institut Hoover (Ph. M.B.)  

    L’ÉLECTION surprise de Donald Trump en tant que 45e président des États-Unis a donné naissance à une véritable petite industrie de prédictions et d’autopsies des élections, aux Etats-Unis et ailleurs. Certains font le lien entre la victoire de Trump avec une tendance plus vaste vers le populisme en Occident, et, en particulier, en Europe, illustré par le vote du Royaume-Uni en juin de sortir de l’Union européenne. D’autres mettent l’accent sur l’attrait de Trump en tant que profane de la politique, en mesure de renverser le système politique d’une façon que son adversaire, l’ex-ministre des Affaires étrangères, Hillary Clinton — une politicienne accomplie — ne pouvait jamais prétendre. Ces explications ne sont pas sans fondements, particulièrement la dernière, mais elles ne sont pas les seules.
    Dans le mois précédant l’élection, les médias traditionnels, les experts et les firmes de sondage n’ont cessé de répéter que l’accès de Trump à la victoire était extrêmement étroit. Ils n’ont pas su reconnaître l’ampleur des inquiétudes relatives aux conditions économiques des familles de la classe ouvrière dans des Etats clés, dues aux suppressions d’emploi causées par la technologie et la mondialisation.
    Or, comme je l’ai souligné il y a deux mois avant l’élection, ces sentiments d’impuissance étaient lourds de conséquences, comme l’était la sensation d’être ignoré et laissé pour compte — et ce fut Trump qui a finalement fait sentir à ce groupe qu’il existait. C’est la raison pour laquelle j’ai envisagé la possibilité d’une victoire inattendue de Trump, malgré l’avance importante de Clinton dans les sondages (de cinq points, juste avant le jour du scrutin).
    Et c’est cette victoire surprise qui s’est produite. Trump a remporté par une faible marge les Etats où les républicains sont absents depuis des décennies (le Wisconsin, le Michigan et la Pennsylvanie), et par une forte marge dans la course habituellement très disputée pour l’Ohio.
    En fait, les républicains ont obtenu une grande victoire. Le parti a conservé sa majorité au Sénat, même s’il y avait deux fois plus de sièges républicains en jeu pour la réélection que de sièges démocrates, et ils n’ont perdu que quelques sièges à la Chambre des représentants, beaucoup moins que les pertes prédites de 20 sièges. De plus, les républicains ont à leur actif 33 postes de gouverneurs, comparés à 16 pour les démocrates, et ils ont accru leurs majorités déjà fortes dans les assemblées législatives. Les commentaires sont passés de l’implosion imminente du parti républicain à la dénonciation, au désarroi et aux sombres perspectives des démocrates.
    Depuis le vote, Trump s’est dépêché de faire sa marque. Les républicains, même ceux qui sont opposés à Trump pendant la campagne, se sont ralliés à lui. Dans le même temps, l’administration démocrate encore au pouvoir — surtout le président Barack Obama — a en grande partie adopté la même posture que Clinton lors de son digne discours de concession exhortant les démocrates à donner la chance à Trump de faire ses preuves à titre de président.
    Quatre grandes leçons peuvent être tirées du dénouement inattendu de l’élection américaine et elles valent aussi pour toutes les démocraties avancées.
    Premièrement, la croissance le remporte toujours sur la redistribution. Le programme économique de Clinton, dont on a peu parlé, consistait à intensifier le programme de gauche d’Obama, pour qu’il ait plus les apparences du programme socialiste de son adversaire Bernie Sanders, le sénateur du Vermont, dans la primaire démocratique. Une imposition plus élevée des nantis, conjointement à une plus grande offre de services «gratuits» (financée par le contribuable), était, selon elle, la meilleure stratégie de lutte aux inégalités. Trump, au contraire, martelait le même message à propos de l’emploi et des revenus. Même si les médias ont presque exclusivement couvert ses déclarations des plus hyperboliques et controversées, c’est en grande partie son message économique qui lui a valu l’appui des électeurs. Les gens veulent espérer un meilleur avenir — et celui-ci passe par la hausse des revenus, et non par une portion un peu plus grande de l’auge fiscale.
    La seconde leçon concerne le risque de ne tenir aucun compte des électeurs, ou encore plus grave, d’adopter une attitude condescendante envers eux. En partant, Clinton était peu appréciée du grand public. Les révélations durant la campagne — par exemple, que, dans un discours de 2015, elle déclarait qu’il faut «changer les codes culturels fermement ancrés, les convictions religieuses et les préjugés structurels» pour préserver, entre autres, les droits des femmes en matière de régulation des naissances — ont ravivé les craintes qu’elle mène un programme social trop progressiste. Se rendant compte de ces points faibles, Clinton a fait le pari de gagner les élections en dépeignant Trump comme un personnage peu fréquentable. Mais ses remarques comme quoi les partisans de Trump faisaient partie des «déplorables» — un ramassis de racistes, de sexistes, d’homophobes, de xénophobes et d’islamophobes — ont confirmé l’impression que Clinton et son parti toisaient de haut ceux qui voteraient pour Trump, les jugeant moralement indignes et même peu intelligents. De telles déclarations pourraient bien avoir poussé certains électeurs indécis dans le camp adverse de Clinton.
    La troisième leçon est que la société a une capacité limitée d’absorber des changements brusques. Lorsque les progrès techniques et les effets de la mondialisation, sans compter l’évolution sociale et culturelle, vont plus vite que la capacité des gens à s’adapter, ils amènent avec eux des sentiments trop forts de discorde, de rupture et d’impuissance. Beaucoup d’électeurs — pas seulement aux Etats-Unis — sont très inquiets du terrorisme et de l’immigration, surtout lorsque ces phénomènes accompagnent ces changements brusques.
    Ces préoccupations jumelées à l’épidémie grandissante d’opioïdes aux Etats-Unis et à une forme ingrate et intolérante de rectitude politique ont fait en sorte que, pour la plupart, cette évolution ne paraissait pas constituer des progrès. Si dans le cadre de systèmes politiques démocratiques, il n’est pas possible de trouver des stratégies pour faciliter les transitions, atténuer les chocs et accepter des attitudes et des valeurs pluralistes sans se faire juger, les citoyens seront réfractaires au changement.
    La dernière leçon a rapport aux dangers de la caisse de résonance idéologique. L’affirmation récurrente des électeurs abasourdis de Clinton que personne de leur entourage n’avait voté pour Trump révèle à quel point pour un grand nombre de gens — tant les républicains que les démocrates — vivent en vase clos sur le plan des classes sociales et économiques, des sources d’information, de la culture et des communications. La méfiance grandissante à l’égard des médias nationaux, en conjonction à la prolifération des échanges sur Internet, a créé un monde où les articles d’actualité que les gens consultent sont souvent écrits dans le but de créer une « propagation virale » des nouvelles, et non d’informer le public; le résultat peut à peine être qualifié d’information. Qui plus est, les actualités auxquelles les gens ont accès sont souvent filtrées, de sorte qu’ils ne sont exposés qu’aux idées qui reflètent ou étayent leurs opinions. (Le corollaire de ce monde en ligne est que, comme Trump et Clinton l’ont découvert, la ligne est mince entre YouTube et WikiLeaks, entre les nouvelles en continu et les lignes ouvertes, entre la gloire et l’infamie.)
    Ces développements vont à l’encontre de la capacité des gens d’entamer des discussions éclairées et rationnelles, encore moins des débats, avec ceux qui ont des perspectives, des valeurs ou des intérêts économiques différents. Même les universités, qui sont censées encourager les échanges de connaissances et les débats animés, sont maintenant en voie de les étouffer, par exemple en n’ayant pas le courage d’honorer des invitations de conférenciers qu’un groupe ou l’autre juge répréhensibles. Lorsque de tels débats n’ont pas lieu — lorsque les citoyens préfèrent des « tribunes qui confortent leurs opinions » aux discussions vigoureuses — nous risquons de perdre des occasions privilégiées de recherche de consensus sur les solutions à apporter à au moins quelques problèmes pressants de nos sociétés.
    Traduit de l’anglais par Pierre Castegnier

    • SUIVEZ-NOUS:

    • Assabah
    • Atlantic Radio
    • Eco-Medias
    • Ecoprint
    • Esjc