×
  • Compétences & RH
  • Société Brèves International Brèves internationales Courrier des Lecteurs Les Grandes Signatures Documents Lois à polémiques Docs de L'Economiste Docs de Qualité Enquête de Satisfaction Chiffres clés Prix de L'Economiste 2019 Prix de L'Economiste 2018 Perspective 7.7 milliards Earth Beats Solutions & Co Impact Journalism Day cop22Spécial Cop22 Communication Financière
    Analyse

    Enseigner la religion «L’école doit s’ouvrir aux humanités»

    Par Ahlam NAZIH | Edition N°:4864 Le 27/09/2016 | Partager
    Réviser les manuels scolaires ne suffit pas, les éducateurs aussi doivent être «éduqués»
    Les clercs traditionnels coupables d’une sélection simpliste du discours
    abdou_filali-ansary_064.jpg

    Abdou Filali-Ansary, philosophe, islamologue: «Pour être plus fidèle au message religieux, et par respect pour l’intelligence des jeunes générations, il est essentiel de leur procurer une perspective plus ouverte, une image panoramique de l’héritage, et ne pas les enfermer dans des interprétations simplifiées»  (Ph. AF)

    - L’Economiste: La réforme de l’éducation religieuse ne se limite pas, selon vous, à la révision des manuels. Comment faudrait-il procéder?
    - Abdou Filali-Ansary:
    Il ne suffit pas, effectivement, de réformer les contenus, il faudrait aussi «éduquer les éducateurs». Et c’est là ce qu’un penseur musulman contemporain avait décrit comme «le plus vicieux de tous les cercles vicieux».
    Mon impression est que nous sommes, peut-être, dans une sorte de travail éclectique. Dans une approche qui consiste à éliminer certaines formules pouvant prêter à confusion, ou considérées comme des appels à la violence autorisée et légitimée par le texte sacré. Comme premier pas, cela peut être une bonne chose. Néanmoins, la démarche traite un symptôme, elle ne s’attaque pas à la racine. Autrement dit, à cette vision du prêche religieux comme étant un savoir, une science fondée, accomplie ou établie. Comme si les prêcheurs étaient des savants. Or, nous savons que le discours de ces clercs religieux traditionnels est une sorte de simplification extrême, produite dans des conditions historiques particulières. Et quand vous accédez aux sources, vous découvrez bien des choses, laissées à l’ombre, et vous obtenez des perspectives différentes. Une sorte de sélection a été opérée.
    Ce que les clercs religieux diffusent, ce sont des formes de vulgarisation qui ne répondent plus aujourd’hui aux critères d’un savoir sérieux. Il faudrait donc éduquer les apprenants en leur fournissant les éléments d’un vrai savoir. En leur présentant des éléments sur les vicissitudes nombreuses qui se sont produites dans l’histoire des musulmans, sur les différentes interprétations et formulations... Cela n’est faisable correctement et sérieusement que si l’on adopte une approche relevant des sciences humaines.
    - Vous prônez donc l’introduction des humanités à l’école…
    - Tout à fait, les sciences de l’homme, l’histoire, la géographie, la littérature...  A l’école, nous ne situons pas le discours dans un contexte historique. Nous n’avons pas recours à des disciplines qui s’intéressent à l’homme, comme l’anthropologie historique, par exemple, qui replacent les traditions religieuses et culturelles dans leur contexte. Cela permet d’accéder à une meilleure intelligence de ces traditions.
    Pour être plus fidèle au message religieux, et par respect pour l’intelligence des jeunes générations, il est essentiel de leur offrir des perspectives plus ouvertes, une image panoramique de l’héritage, et ne pas les enfermer dans des interprétations simplifiées, qui ont été produites à un moment donné de l’histoire.

    - Cette démarche n’est-elle pas difficilement réalisable, en présence d’un groupe s’estimant seul gardien du fait religieux?
    - Cela est vrai, il existe des gens qui se sont autoproclamés propriétaires, «maîtres et possesseurs» de l’héritage, mais dont l’autorité ne s’appuie sur aucune base acceptable. Autrefois, on a dit que l’homme était «maître et possesseur» de la nature, et on voit maintenant les désastres infligés à l’environnement en conséquence. Il faut que les spécialistes des sciences humaines proposent leurs approches. Cela, encore une fois, par respect pour l’héritage, pour l’intelligence des nouvelles générations.

    - Ne faudrait-il pas, en parallèle, revoir notre manière d’appréhender la religion, faire notre propre autocritique?
    - Je pense qu’il est bon de prendre une autre perspective sur l’histoire et la religion. Mais surtout d’essayer de ne pas s’attaquer de front à des conceptions qui sont enracinées dans certains milieux, et qui restent incontournables pour des tranches de la population. Ce qu’il faudrait, c’est aider les uns et les autres à prendre du recul, à scruter l’histoire de l’humanité, à comprendre les parcours et évolutions des religions, des traditions… Cela permet de respirer de l’air frais et d’apprendre à regarder les choses autrement, sans commettre d’infidélité vis-à-vis de son propre héritage.
    - Les prêcheurs se proclament aussi savants, ce qui crée une certaine confusion…
    - Exact. Il y a aussi, évidemment, une différence entre la perspective du prêcheur et celle du chercheur.  Le prêcheur vise à inculquer des valeurs, à défendre un point de vue. Le chercheur, en principe, est tenu par un certain degré d’objectivité. Le prêcheur suppose que tout est connu d’avance, le chercheur apprend chaque jour…
    - L’enseignement laïc du fait religieux en France, qu’est-ce que cela vous évoque?
    - C’est une notion qui répond au contexte français. La France a sa propre histoire avec la religion, avec l’église, elle a réglé des comptes. En France, il existe toute une partie de la population qui est acquise à la vision laïque. Ce sont donc des considérations franco-françaises. Pour nous, le défi est de faire face à cette masse que représente le discours religieux diffusé par les clercs traditionnels, qui n’est pas fidèle à l’héritage religieux, et qui ne permet pas aux gens de vivre leur temps comme ils le pourraient, et peut-être aussi, comme ils le devraient.

    Portrait express

    Abdou Filali-Ansary, penseur, philosophe et islamologue, est l’un des rares éminents intellectuels marocains de renommée internationale. Ancien directeur de la Fondation du Roi Abdul-Aziz de Casablanca, et ex-directeur de l’Institut d’études des civilisations islamiques de l’université Agha Khan à Londres, il est aussi co-fondateur de la revue maghrébine Prologues. Filali-Ansary, né à Meknès en 1946, est auteur de plusieurs ouvrages, dont notamment «l’Islam est-il hostile à la laïcité?», publié en 1999, «Par souci de clarté: à propos des sociétés musulmanes contemporaines», édité en 2000 et «Réformer l’islam», paru en 2003.

    Sclérose de la pensée

    La manière d’enseigner à l’école se base sur la mémorisation, l’apprentissage par cœur et la récitation. Une approche qui ne stimule pas l’intellect, mais qui pousse plutôt vers la sclérose de la pensée. «L’on veut nous faire croire qu’il n’existe que cette façon-là de comprendre les choses, alors qu’il s’agit d’une manière de transmettre conçue à une époque et dans un lieu donnés, et qui servait un système», pense Abdou Filali Ansary. «Aujourd’hui, nous vivons dans d’autres sociétés et d’autres contextes. Nous ne sommes plus tenus à cette manière de procéder», poursuit-il.

    Propos recueillis par Ahlam NAZIH

     

    • SUIVEZ-NOUS:

    • Assabah
    • Atlantic Radio
    • Eco-Medias
    • Ecoprint
    • Esjc