Justice

Procès des événements d’Al Hoceïma: La justice entame l’audition des accusés

Par Faiçal FAQUIHI | Edition N°:5198 Le 30/01/2018 | Partager
6 personnes sur 54 interrogées par la Cour
Retour sur les motivations des manifestants
L’un des mis en cause plaide pour sa dignité
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Des vidéos figurent parmi les pièces à charge. Le tribunal en a diffusé quelques-unes lors du procès des événements d’Al Hoceïma (Ph. Jarfi)

Les 8 mois de détention préventive n’ont pas eu raison du moral des accusés. Depuis le 26 janvier, le procès des événements d’Al Hoceïma enchaîne sur l’audition des mis en cause. 6 personnes sur 54 ont comparu à ce jour devant la Cour d’appel de Casablanca. Ce sont des jeunes auxquels la justice reproche l’atteinte à la sécurité intérieure de l’Etat, l’organisation de manifestations sans autorisation, violence, vandalisme...  

Jaouad Bouziane sort de son box et se dirige sereinement vers la Cour. Il est l’un des accusés poursuivis en état de détention. Le président, Ali Torchi, lui lit les chefs d’accusation avant d’entamer l’interrogatoire. L’outrage et violence contre un corps constitué est l’un d’eux. L’accusé lâche un premier mot: «Dignité». Un terme qui reviendra d’ailleurs souvent dans ce grand procès qui a démarré en octobre 2017.

Avant de répondre aux questions du tribunal, le jeune homme tient d’abord à revenir sur «les conditions de sa détention» ainsi que «les insultes dont il a été la cible durant Ramadan et devant ses parents». Son récit a pour commencement le jour de son arrestation à son domicile par la police judiciaire. Bouziane enchaîne avec une voix grave: «J’étais atteint dans ma dignité, Votre Honneur. Les mains menottées derrière le dos de 9 heures jusqu’à la rupture du jeûne».

Une posture dans laquelle l’accusé va effectuer un long trajet, d’Al Hoceïma à Casablanca. Les enquêteurs ont «démarré l’interrogatoire dès le début»  de la garde à vue: «Aucun repos. Nous avons été photographiés nus. Je n’ai pas eu le droit de communiquer avec un avocat.

Pas de médecin, comme je l’ai réclamé, pour m’ausculter. Monsieur le Président, vous êtes le seul, après Dieu, à pouvoir nous rendre justice», déclare l’accusé sur un ton indigné. Jaouad Bouziane est un électricien qui «ne travaille qu’une fois tous les deux mois pour subvenir aux besoins de ses vieux parents malades». La barre des accusés s’est muée en exutoire durant ce vendredi hivernal.

Puis vint la première question de la Cour sur le rôle du concerné dans les manifestations qu’a connues la capitale du Rif depuis octobre 2016. «Ce sont des manifestations pacifiques motivées par des revendications sociales. Notre région est pauvre et nous faisons partie de cette nation», rétorque le jeune homme qui faisait partie de l’équipe protégeant Nasser Zafzafi, le porte-voix des manifestants.

«Pourquoi le protégiez-vous?» l’interroge la présidence. «Tous les habitants d’Al Hoceïma protègent Zafzafi. Il est leur porte-parole. Il  subissait des menaces et a même fait l’objet d’une tentative d’assassinat à Nador», déclare Jaouad Bouziane. Une vidéo diffusée dans la salle d’audience montre Zafzafi entouré de ses «gardes du corps». L’accusé y est habillé tout en noir. Y a-t-il une organisation derrière ce cortège? Négatif, selon le mis en cause qui fait valoir «un mouvement spontané» initié par tous les habitants de sa ville.

Bilal Azzouz est présenté par le procureur du Roi comme «l’un des gardiens de Zafzafi, le fournisseur des vêtements et qui payait sa garde rapprochée». «Négatif», là encore. «Je ne le connais pas Monsieur le Président. Personne ne me payait. Toute la ville protégeait Zafzafi. Et si vous étiez à sa place on aurait fait de même pour vous», poursuit l’accusé. La défense conteste le recours au terme «garde du corps». Ce qualificatif «n’a pas de lien avec les poursuites». En l’utilisant, la Cour «ne respecte pas sa neutralité».

Une autre vidéo montre cette fois-ci sur un grand écran des manifestants brandissant un drapeau amazigh. Un curseur pointe à chaque fois les slogans: corrompus, colonisateur... L’accusation veut démontrer qu’il s’agit là de messages subversifs. Le président cherche à le confirmer auprès de l’accusé qui «n’y voit pas une atteinte à la sécurité intérieure de l’Etat».   

Le bâtonnier Abderrahim Jamai conteste: «La question est de savoir si Jaouad Bouziane était présent à cette manifestation ou non?» Tout au long de l’audience, la défense va insister pour que l’interrogatoire ne porte que sur les faits reprochés individuellement à chacun des accusés. Ni plus, ni moins. Le procès des événements d’Al Hoceïma reprend ce mardi 30 janvier.

                                                                         

Drapeau et vidéo: Pourquoi la défense fait objection 

Trois vidéos seront projetées durant l’audition de l’accusé Jaouad Bouziane, le 26 janvier. «La plus compromettante», comme la présente le ministère public, est celle où l’on voit une troupe anti-émeute prise en tenaille dans une ruelle. Les forces de l’ordre sont la cible de projectiles à proximité du domicile de Nasser Zafzafi. Ce dernier est sur le toit de sa maison en compagnie de quelques proches dont sa mère, amis et sympathisants.

L’accusé reconnaît être sur les lieux ce jour-là: «Zafzafi appelait les habitants à être pacifistes» lors d’une scène de panique générale. Des individus non identifiés sont parvenus à monter sur le toit de la maison. Ils jettent des pierres sur le leader du mouvement d’Al Hoceïma et ses compagnons. «Ils avaient des bâtons aussi. Mais je ne sais pas qui sont ces personnes», déclare le mis en cause. Le son de la vidéo est mauvais.

Qui a fait quoi et pourquoi? L’accusé n’apparaît pas sur la vidéo. Il affirme aux juges «ne pas être au courant de l’arrivée de la police ni de ses motivations» avant de rejoindre Zafzafi à son domicile. L’un des avocats de la défense objecte. «La vidéo présentée dans ce procès n’est pas celle qui nous a été projetée par le juge d’instruction», souligne fermement Me Ahmed Aghennaj.

Le plaideur «réclame que ses réserves soient inscrites» au procès-verbal de l’audience. «Ne pas diffuser la vidéo en son entier est une atteinte au principe du procès équitable», poursuit Me Aghennaj. D’autres extraits filmés montrent des manifestants regroupés dans l’ancienne grande place d’Achouhadas (Les martyrs). La foule tape sur des casseroles créant ainsi une vague de sons métalliques cadencés. Une pratique protestataire que les manifestants appellent «Tantana».

«Où est le problème Monsieur le Président? C’est une manifestation pacifique et civilisée», déclare l’accusé, convaincu. «Aviez-vous déjà brandi le drapeau marocain?» poursuit la Cour. «Nous n’avons aucun problème ni avec le drapeau marocain, ni avec la monarchie», rétorque le mis en cause. La défense explose de colère. «C’est une question politique et provocatrice. Il est inconvenant pour la Cour de la poser», tonne le bâtonnier Abderrahim Jamai.

Il réclame à son tour que son objection soit  notée par le greffier de l’audience: «La défense demande à l’accusé de ne pas répondre à une question idéologique». La présidence se rétracte en posant la question différemment: «Quels sont les drapeaux brandis lors des manifestations?» «Il n’y a pas, Votre Honneur, de divergence sur notre patrimoine et nous en sommes fiers», conclut Jaouad Bouziane avant de regagner sa place.

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