Enquête

Tafraout, ses rochers de granit, ses hommes, sa fierté berbère

Par Jaouad MDIDECH | Edition N°:5178 Le 28/12/2017 | Partager
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Destination prisée par les touristes internationaux pour ses paysages naturels, la ville reste en ce début du 21e siècle, malgré l'invasion des moyens de communication, égale à elle-même: fière, sobre et authentique

A 600 km de Casablanca et 165 km de Taroudant, la ville de Tafraout est une destination prisée par les touristes internationaux: 9 cars y arrivent chaque jour. La région est aussi riche de quelques sites mondialement réputés: la tête du lion, les gravures rupestres, les gorges d'Aït Mansour et le village Tahala qui abritait autrefois une importante communauté juive.

La ville a aussi produit des personnalités marquantes telles que Mohamed Hassad, Hassan Abou Ayyoub, Aziz Akhannouch, Saâdeddine El Othmani ou encore l'écrivain Mohamed Khair-Eddine. Carnets de route.

Tafraout, une cuvette au milieu de rochers de granit, où des centaines de douars gravitent tout autour, juchés sur les montagnes environnantes, certains incrustés à Ammeln, une vallée imposante par sa verdure et ses arbres fruitiers centenaires: amandier, palmier, olivier et, surtout, arganier, l'arbre roi dans toute les régions de Souss-Massa-Draâ.

Destination prisée par les touristes internationaux pour ses paysages naturels, la ville reste en ce début du 21e siècle, malgré l'invasion des moyens de communication, égale à elle-même: fière, sobre et authentique. Pour l'atteindre, il faut parcourir 600 km à partir de Casablanca, et le mieux pour le voyageur avide de paysages montagneux est de prendre la route nationale 203 (plutôt que l'autoroute via Agadir-Tiznit) qui mène, via le Haut Atlas et le col Tizi N'test, à Taroudant.

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La tête du lion, dans la vallée d'Ammeln, naturellement dessinée sur un rocher (Ph. J.M.)

Deux escales incontournables après avoir slalomé une centaine de kilomètres depuis Marrakech, tapies au pied du mont Tizi N'Test: Ijoukak et la mosquée de Tinmel. La première est immortalisée dans un livre signé Christine Daure Serfaty, appelé "La femme d'Ijoukak" (Editions Stock, 1997, et Tarik éditions 2005), où l'auteure, plutôt réputée par son action militante pour les droits de l'homme et son œuvre sur les années de plomb, revient dans ce roman à son enfance avec ses parents en plein pays berbère, celui des Goundafas.

Le voyageur, dans cette escale, ne peut qu'apprécier un tagine berbère ou des brochettes de chevreau, c'est selon, accompagnés du thé à la menthe. La mosquée de Tinmel, quant à elle, juchée au flanc d'une colline, juste à quelques encablures d'Ijoukak, s'imposera au voyageur par son architecture almohade. Elle résiste encore, 9 siècles après sa construction, à l'usure du temps, mais elle menaçait cependant ruine faute d'entretien si ce n'est que des mécènes se sont précipités, en 1997, à sa restauration. Qu'à cela ne tienne, notre destination est Tafraout. Mais il faudra d'abord dépasser le col de Tizi N'Test (haut de plus de 2.000 m), et entamer la descente vers la province de Taroudant.

Sur une route en zigzag, on aperçoit des parachutistes venus de l'étranger planer dans le ciel; quelques-uns, au bord de la route, rangent après la fin de leur vol leur équipement de parapentiste. Qu'est-ce qui les attire dans ces contrées marocaines si difficiles d'accès qu'ils ne trouvent pas ailleurs pour s'adonner à leur sport? «Les paysages magnifiques, le bon accueil et les routes qui ne sont pas en mauvais état. On ne trouve ces paysages qu'au Népal dans l'Asie du Sud-Est, et encore, là-bas, les routes pour atteindre un tel sommet ne sont pas si bonnes», répond l'un des parapentistes.

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L'entrée du mellah à Tahala, que des murs en ruine (Ph. J.M.)

Une première ville s'offre au voyageur après avoir foulé le sol de Souss-Massa-Draâ: Oulad Berrehil. Aucun intérêt, il vaudra mieux poursuivre son chemin et emprunter la route 109 (puis R106), menant de Taroudant à Tafraout via Igherm, longue de 165 km. Mais un break, le temps d'une nuit, s'impose dans cette ville, pour récupérer la forme: Riad Hida est l'endroit idéal. Une chambre single à 500 DH, -ou double à 600 DH-, petit déjeuner compris, fera l'affaire.

Cet hôtel a une petite histoire: il est construit au 19e siècle par le pacha de la ville, Hida Oumiss. C'est Börg Kastberg, un Danois amoureux du sud du Maroc qui le visite un jour et qui tombe sous son charme. Il l'achète et le restaure. A sa mort, en 1989, c'est Mohammed Laafissi, un employé de l'établissement, qui l'hérite par testament légué par le propriétaire, c'est lui qui lui donne son visage actuel, en le transformant en maison d'hôtes, mais toujours avec beaucoup de verdure: l'odeur des orangers, palmiers, rosiers et autres bougainvilliers se conjugue avec le doux bruit des fontaines.

«Le chapeau de Napoléon»

Simple carrefour commercial vers lequel se dirigent de tout temps les populations des tribus avoisinantes pour s'approvisionner en marchandises, la Tafraout que nous avons rencontrée en ce mois de décembre 2017 ne demeure pas moins attrayante par l'accueil de ses habitants. Dès le premier contact avec la ville, le visiteur est frappé par l'amabilité de sa population, qui tranche avec la méfiance, le profit et l'égoïsme, traits marquants des relations sociales dans les grandes villes du Royaume.

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Au bord d'une route en zigzag, sur le Tizi N'Test, un parapentiste range son matériel (Ph. J.M.)

La ville est riche aussi par son histoire, elle a toujours été «réfractaire au Makhzen», le pouvoir central, avant et pendant le protectorat français. «Les tribus de Tafraout et ses environs ont toujours été gouvernées démocratiquement par la "Jmaâ", une assemblée des sages de la ville, laquelle n'a jamais accepté les "caïds" envoyés par le protectorat pour se substituer à elle dans la gestion des affaires des tribus locales», rappelle encore Brahim Akdim, expert-comptable à Casablanca.

Mohamed Farid Zalhoud, écrivain, poète et peintre, professeur de français dans un lycée à Tafraout, nous raconte, lui, cette histoire: lors de sa première visite à Tafraout, en 1960, le roi Mohammed V aurait demandé aux notables de la ville pourquoi la terre de leur ville produit peu de blé, ces notables lui auraient répondu: «Tafraout produit avant tout des hommes». 

Zalhoud, très impliqué par ailleurs dans le travail associatif et dans quelques manifestations culturelles organisées dans la ville, n'a pas hésité, quand on le lui a demandé, de nous faire visiter les sites de la ville et de ses environs qui valent le détour.  «Le chapeau de Napoléon» d'abord, appellation saugrenue et incommode donnée à un rocher naturel, a fortiori dans un pays amazigh. Gros morceaux de rocher difformes auxquels, un jour, un touriste à l'imagination débordante, y décelant une espèce de ressemblance avec le chapeau de l'empereur français, lui attribua ce nom.

Une fois sur place, nous avons eu du mal à distinguer dans la forme du rocher une telle similitude, mais le site s'est tellement imposé aux autorités de la ville qu'il figure dans le guide des touristes. Le rocher abritait un ancien grenier, et la dénomination "Agadir N'Tfraout", selon les connaisseurs de la ville, se serait mieux adaptée au paysage, à la culture et aux traditions ancestrales locales.

Une civilisation vieille de 4.000 ans

On appréciera davantage un autre site, la "tête du lion", dans la vallée d'Ammeln, à quelques encablures du centre-ville, où l'on voit en effet la tête du félin naturellement dessinée au sommet d'une montagne. Ou encore les oasis d'Aït Mansour, à une trentaine de km du centre de Tafraout, incrustés au milieu d'un canyon. C'est un passage obligé des touristes, les 9 cars transitant chaque jour par Tafraout y font escale. Mais les plus emblématiques sites restent les gravures rupestres dont regorgent la ville et la région, témoignage d'une civilisation vieille de plus de 4.000 ans.

Nous sommes allés voir sur place. Nous pouvons distinguer, en effet, à proximité du centre-ville, gravés à la main sur quelques rochers, des animaux disparus il y a longtemps dans cette région: antilope, éléphant, panthère, hyène… Ces gravures témoignent d'une civilisation pendant laquelle les hommes de l'Anti-Atlas domestiquaient nombre de ces animaux. «Elle s'étend de l'Anti-Atlas jusqu'au Tassili, en Algérie, sur toute cette étendue, nous avons la même population, les mêmes traditions, les mêmes espèces animales», explique Ahmed Omari, surveillant général et professeur d'histoire-géo dans un collège à Tahala. 

«Cela veut dire que la terre, ici, était plus fertile, qu'il y avait une eau plus abondante et de denses forêts de chêne, d'arganier et de jujubier. Hélas, ces gravures sont victimes actuellement d'une destruction en règle, les gens croient qu'il y a des trésors qui se cachent derrière et vont creuser pour les chercher», se désole Omari. Des mines d'or existent dans la région, et les populations locales voient ainsi partout des trésors du métal précieux.

A la recherche des vestiges

Mais il serait impensable d'aller à Tafraout et ne pas visiter Tahala, à une quinzaine de kilomètres du centre-ville sur la route de Tiznit via Idaoussemlal, le village qui a abrité l'une des communautés juives les plus nombreuses de l'Anti-Atlas. Nous sommes allés à la recherche de ses vestiges. Surtout le mellah que nous avions eu du mal à trouver nous-mêmes. Il a fallu toute la mémoire et l'expérience d'un octogénaire, rencontré par hasard, pour le localiser.

Il se prénomme Salah et il connaît intimement la localité pour y être né et y avoir vécu toute sa vie. Difficile de communiquer avec lui en darija, il ne comprend et ne parle que tamazight, et c'est le cas de toute cette population qui n'a que de contacts superficiels avec les villes et leur darija. C'est notre compagnon, Zalhoud, qui nous sert de traducteur.

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Gravures rupestres sur des rochers près de Tafraout (Ph. J.M.)

Salah a compris notre but, et nous emmène d'abord au cimetière. Le lieu, à l'abandon depuis des décennies, est actuellement protégé par un mur d'enceinte et pourvu d'une porte d'entrée. Ce sont des mécènes juifs d'origine marocaine, venus de l'étranger, qui ont financé cette rénovation. Mais cette dernière rentre en fait dans le cadre d'un grand projet de réhabilitation des cimetières israélites sur tout le territoire national, initié par le Conseil des communautés israélites du Maroc.

Les tombes sont sans épitaphes, et portent des inscriptions en hébreu gravées à la main. Les épitaphes, explique notre guide, ont été arrachées et emportées par les descendants des morts qui viennent se recueillir sur les tombes de leurs proches. Salah garde des souvenirs indélébiles de cette présence juive à Tahala.

Ils étaient, explique-t-il, surtout des commerçants et des artisans et excellaient dans la bijouterie, la fabrication des bâts d'ânes, et ne parlaient que la langue amazighe… C'est ce que nous avons pu arracher comme informations de notre guide. Quant au mellah, que ce dernier nous a fait visiter, à part la maison du Hazzan qui officiait aux prières des juifs, encore préservée, il ne reste que des murs en ruines, sa physionomie est méconnaissable.

On n'y distingue la moindre maison, la moindre boutique. Une insulte à cette mémoire et ce patrimoine, pourtant reconnus comme partie intégrante du patrimoine national par la Constitution marocaine. Ils étaient dans le tissage, le commerce du thé et du sucre…, «et ne possédaient, ajoute Omari, ni terre ni bétail, certains, pour acquérir ces privilèges réservés aux musulmans, ont dû se convertir à l'islam pour pouvoir en profiter…».

Mais il y a une autre destruction qui dénature Tafraout. Elle touche un autre patrimoine: le pisé. Autrefois matériau de construction par excellence, il cède de plus en plus la place au béton. Les Tafraoutis ayant émigré dans les grandes villes et à l'étranger n'ont pas de scrupule à investir, dans leur bled, dans des constructions improductives, faites de briques et de ciment, «au lieu de bâtir des hôtels, des écoles, des internats, des hôpitaux, et une agriculture bio…, ils construisent plutôt des maisons luxueuses pour faire étalage de leurs richesses et de leur réussite sociale», se désole notre interlocuteur.

La réhabilitation du cimetière juif  de Tahala

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Une tombe, sans épitaphe, dans le cimetière juif de Tahala (Ph. J.M.)

Le cimetière juif de Tahala, à Tafraout, comme tant d'autres au Maroc, a bénéficié d'une réhabilitation, une manière de préserver la mémoire judaïque marocaine dans cette région. La réhabilitation a concerné quelque 167 sites, répartis sur l'ensemble du territoire, aussi bien arabophone que berbérophone, en milieu rural et citadin, avec une forte concentration dans les régions du Souss-Massa-Draâ, de Marrakech-Tensift-Haouz et de Meknès-Tafilalet. On en trouve partout, dans les montagnes et sur les plaines, au bord et non loin de la mer. Un beau livre, pour rappel, qui rend compte de ce grand projet entamé en 2010, en a été tiré, dirigé par Serge Berdugo, ancien ministre et secrétaire général du Conseil des communautés israélites du Maroc (CCIM), le Grand Rabbinat du Maroc et le ministère de l'Intérieur (en charge des cultes), avec le soutien personnel du Souverain Mohammed VI. Objectif: faire des cimetières, mausolées et lieux de culte juifs des lieux de mémoire, restaurés et préservés comme partie intégrante du patrimoine religieux et culturel marocain. Ahmed Omari, professeur d'histoire-géo, dans un collège à Tahala, parle d'une destruction de ce patrimoine par la population elle-même, pour des considérations religieuses ou de superstition. Nous avons constaté, en effet, les traces de profanation de tombes lors de notre visite au cimetière, certains musulmans se seraient servis des restes des cadavres pour des besoins de sorcellerie, mais tout cela reste à vérifier. Une chose est sûre: les Marocains juifs dans cette région ont été, comme dans d'autres à travers le Maroc, séduits par la propagande sioniste et ont commencé à émigrer dans les années 1960 vers les grandes villes du Royaume, et vers Israël pour la plupart.

Infos pratiques

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- Comment se rendre à Tafraout:
Située à environ 200 km d'Agadir par Tiznit, et 165 km par Taroudant, Tafraout est perchée à 1.200 mètres d'altitude, c'est l'une des excursions les plus intéressantes pour les touristes étrangers dans la région. Deux routes sont possibles à partir de Marrakech: la route 203 via le mont Tizi N'test et Taroudant, et l'autoroute jusqu'à Agadir, puis Tiznit.

- Où loger:
Tafraout dispose d’une bonne capacité hôtelière avec des hôtels classés de 1 à
       4 étoiles, des maisons d’hôtes et des auberges, à la portée de tous les budgets.

- Agenda culturel
- Le festival des amandiers qui se déroule au mois de février de chaque année.
- Le festival Anarouz de cinéma et montagne, il se déroule une fois par an pendant    
        le printemps.
- Le festival Tifaouine de chants et musiques, il a lieu une fois par an, en été.

                                                                              

Des hommes et des destins

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La ville de Tafraout a été généreuse de têtes bien faites, ayant fréquenté l'école publique avant de partir à l'étranger pour de grandes écoles et occuper, par la suite, de hautes responsabilités au service de leur pays. Mohamed Hassad (il a fréquenté l'école primaire Mohammed V de la ville, -elle existe toujours-) et Hassan Abou Ayyoub sont parmi eux: le premier a fait Polytechnique et Ponts et chaussées, le second l'école de management de Lyon (ESC). N'oublions pas aussi Saâdeddine El Othmani, l'actuel Chef de gouvernement qui a fait, lui, des études de médecine.

Il est originaire du village d'Aguercif, fief des tribus Amanouz, à quelques encablures de Tafraout, et Aziz Ahkannouch, homme d'affaires, actuel ministre de l'Agriculture, et l'une des grandes fortunes berbères du Royaume (1,7 milliard de dollars à son actif, cite le magazine américain Forbes), lui aussi est un Tafraouti pur jus. Sans parler du grand homme de lettres qu'est Mohammed Khair-Eddine, dont la maison natale se trouve au douar Azrou Wadou, et sa visite mérite le détour.

Ses frères travaillent d'ailleurs actuellement pour la transformer en une maison de culture. Le secret de cette réussite? La réponse nous vient de Brahim Akdim, né à Tahala, le village le plus proche de Tafraout, actuellement expert-comptable à Casablanca, lui-même appartenant à une famille de Tafraout qui a fait fortune dans le secteur de la boulangerie et la pâtisserie.

«C'est simple, les parents de ces brillantes personnes ont été des commerçants ayant émigré aux années 1950, voire bien avant, vers les grandes villes, notamment Casablanca, et leurs enfants ont profité tout naturellement des bienfaits de l'école publique d'après l'indépendance. Ces parents, qui n'ont pas eu la chance, eux, de faire des études, avaient hâte que leurs enfants réussissent».

 

 

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