Enquête

Migrants subsahariens: A Ouled Ziane, la situation au bord du chaos

Par Amin RBOUB | Edition N°:5169 Le 15/12/2017 | Partager
En plein cœur de la métropole économique, un camp sans issue
Les incidents avec les riverains se multiplient
Des conditions sanitaires et humanitaires désastreuses
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Les migrants se disent victimes de discrimination, de rejet, voire de xénophobie. Ils sont nombreux à vouloir rentrer chez euxLes migrants se disent victimes de discrimination, de rejet, voire de xénophobie. Ils sont nombreux à vouloir rentrer chez eux

«Fatigués... Nous sommes tous fatigués au Maroc!», scandent en chœur plusieurs dizaines de migrants subsahariens rassemblés dans un camp à Casablanca. Ils sont plus de 2.500 jeunes à vivoter en plein hiver dans un terrain de foot goudronné. Nous sommes dans le quartier Ouled Ziane, juste en face de la gare routière de la plus grande agglomération du Maroc. Nous sommes à deux pas du bd La Croix.

Une zone mitoyenne du quartier le plus chaud du Maroc: Derb El Kabir; foyer de délinquance, de repris de justice, de drogués, de dealers de cannabis et autres psychotropes. C’est aussi un concentré de ménages qui vivent dans la précarité. Ce même quartier a fourni plusieurs commis d’Etat, hauts cadres, professions libérales.

Depuis une quinzaine de jours, la tension monte entre migrants, riverains et forces de l’ordre. Pratiquement tous les jours, des affrontements éclatent: insultes, jets de pierres, incendie, fourgons de police caillassés, blessures... «Ce qui se passe là, c’est une bombe à retardement qui finira par nous éclater un jour sur la figure. Il y aura inévitablement  un meurtre dans ce campement. Chaque jour, nous redoutons l’irréparable», confie un policier sur place.

Tellement la situation est en train de dégénérer ! «Ils sont méchants, violents, agressifs, parfois racistes...», témoigne un autre policier sur place, qui rappelle que samedi dernier «un groupe a attaqué un agent qui s’est fracturé la jambe».
Tout autour du site, agents de police civils et en tenue en renfort avec les forces auxiliaires quadrillent le quartier. Ils sont tous sur le qui-vive. Surtout en cette période qui a coïncidé avec la visite royale à Casablanca.

La situation est devenue tellement insoutenable que plusieurs dizaines de migrants veulent rentrer chez eux, dans leur pays d’origine. Ils réclament une opération de rapatriement. D’autres, majoritaires, souhaitent rejoindre Sebta et gagner l’Espagne en cette fin d’année. Selon une étude récente, «48% des migrants voient le Maroc comme un pays de transit». D’autres encore, moins nombreux, comptent rester au Maroc, afin de bénéficier de la régularisation. «52% des migrants de la zone Rabat-Salé et Casablanca souhaitent vivre au Maroc», selon une enquête récente.

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Un petit groupe vient de rejoindre le campement. Ce sont ceux qui avaient forcé les grillages de la frontière de Sebta, il y a quelques semaines. Ils  viennent d’être refoulés vers le Maroc. Ils ont rejoint Ouled Ziane, mais ils ont encore les séquelles de blessures au niveau des poignets à cause des menottes, sur les bras et au dos... Ce sont les traces des plaies ouvertes au moment des bousculades au niveau de la muraille de grillage à la frontière. Malgré cette mésaventure, ils sont prêts à revivre l’expérience.

«Ces derniers jours, nous avons peur. Nous avons reçu des messages qui ne sont pas rassurants. L’on nous parle de déportation», confie Lopez, un trentenaire de nationalité gabonaise. Et d’ajouter: «Nous voulons être sur un pied d’égalité avec les Marocains. Au nom de tous mes frères ici et ailleurs, je m’adresse à tous les Marocains. Nous ne sommes pas agressifs. Nous ne sommes pas méchants. Venez parler avec nous, venez partager un repas avec nous. Vous allez découvrir que nous ne sommes pas ce que l’on raconte sur nous». C’est un appel de détresse qui en dit long sur la discrimination, le sentiment de rejet, voire les clichés, préjugés et stéréotypes dont sont victimes des milliers de migrants. 

Et à un adolescent de renchérir: «On nous insulte, on nous jette des cailloux, on nous frappe parfois... Dans le bus, les gens se bouchent le nez et font des grimaces. Certains n’hésitent pas à nous qualifier de sales, que nous puons...».
Ce soir-là, ils sont plus de 2.000 personnes à squatter le terrain macadamisé de mini-foot. Les plus jeunes d’entre eux sont des adolescents qui ont entre 12 et 15 ans. Le reste a une moyenne d’âge qui varie entre 18 et 32 ans. Ils sont originaires de Guinée Conakry, Sénégal, Mali, Mauritanie, Gabon, Côte d’Ivoire, Cameroun, RDC, Bénin, Nigéria, Libéria, Burkina Faso, Zimbabwe... Pratiquement toute l’Afrique subsaharienne est représentée. Ils sont venus pour la plupart après un périlleux périple, ont marché plusieurs centaines de kilomètres à pied dans le froid, sous la pluie, dans le désert, la forêt, via le Mali, l’Algérie, en passant par Oujda ou Tinghir.

D’autres viennent en provenance de Mauritanie, via Dakhla. D’autres encore sont refoulés de Sebta et se résignent de revenir à la case départ. Mais ils refusent de parler des trafiquants, des réseaux d’intermédiaires et autres transporteurs qui organisent le voyage depuis le pays d’origine jusqu’au Maroc.

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Depuis quelques jours, l’étau sécuritaire s’est resserré autour du campement. Les chefs de groupe verrouillent les portes et interdisent l’accès au squat, même aux policiers

Difficile d’approcher la zone dortoir. Le site est gardé par 5 chefs de groupe en plus du chef des chefs, le Guinéen Mohamed Ali Dialou.
Intraitables et furieux, les chefs refusent l’accès à toute personne étrangère, y compris les journalistes.  Il a fallu plus d’un quart d’heure de négociations aux reporters de L’Economiste pour convaincre du bien-fondé de la démarche. Une fois rassurés, les témoignages fusent de toutes parts. «Depuis près d’une semaine, des policiers ont embarqué plus de 400 de nos frères dans des bus. Ils les ont déportés à Tinghir, à Oujda, Dakhla, El Jadida, Béni Mellal, Azilal, Errachidia, Tiznit...  Nous n’avons plus de nouvelles des plus jeunes, nos frères de 13-14 ans. Certains ont disparu. D’autres sont perdus dans des villages enclavés. D’autres encore largués dans le désert au péril de leur vie».  Il s’agit  là d’un témoignage récurrent qui revient comme un leitmotiv. «J’ai été refoulé à trois reprises à Khénifra, Azilal et Béni Mellal», témoigne Roof, un Guinéen.

Depuis 15 jours, «nous vivons la peur au ventre. Nous n’osons plus sortir du camp par peur d’être embarqués par la police ou agressés par la population», confie un jeune Guinéen. «Tu marches dans la rue, on t’attrape. Tu montes dans un bus, on t’attrape. Tu vas à la mosquée, on t’attrape. Tu vas au café, on t’arrête... On n’est pas des malfrats», se plaint un Sénégalais, l’air chagriné.

«Arrêter un migrant qui n’a commis aucun délit et le refouler dans le désert constituent une atteinte aux droits de l’Homme. Quand on nous arrête, on nous prend  plein de photos de dos, de face, de profil, 4 à 5 fois de suite les empreintes digitales comme des criminels. Après, on nous jette dans une ville où nous ne connaissons personne. On ne nous donne même pas à manger», s’insurge Roof, de Guinée Conakry. «Pour ceux largués au désert au sud de Dakhla, il leur faut 600 DH pour revenir à Casablanca», poursuit Roof.

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A l’origine de cette tension, des plaintes des riverains. «Il y a 3 semaines, une centaine de jeunes de Derb El Kabir sont venus armés de couteaux, machettes, gourdins, épées, bouteilles... Depuis, des affrontements se sont produits avec jets de pierres, rixes et insultes de tous genres. Les jeunes du quartier sont allés loin en aspergeant d’essence des bacs à ordures et  tous nos effets personnels, papiers d’identité, passeport, souvenirs, photos de famille, matelas, couvertures, vêtements... En quelques minutes seulement, le camp a pris feu. Depuis, toute forme de solidarité, aides, repas ont subitement cessé», confie Aboubakar Cissé.

Les tensions sont allées loin au point que des riverains ont interdit l’accès aux migrants musulmans à la mosquée lors de la prière de vendredi dernier. D’autres encore, lorsqu’ils veulent donner quelques dirhams en guise d’aumône (communément appelée le salam. Traduisez: mendicité) dans les feux rouges, ils demandent avant aux migrants s’ils sont musulmans. Autrement dit, les non-musulmans se voient opposer un refus catégorique, si ce n’est du mépris ou un regard insultant, voire une remarque désobligeante.

«Après, des jeunes du quartier sont revenus en groupes enragés nous insulter, jeter des pierres ou encore nous prendre en photo avec des portables», poursuit le chef du groupe. A l’origine de ces affrontements, «deux jeunes Guinéens qui auraient dragué une jeune fille du quartier».  Offensée, la demoiselle a ameuté ses frères et voisins. «En fait, tout le monde cherchait un alibi depuis un moment pour nous chasser du quartier», précise un Sénégalais.  «Supposons même que ce qui se raconte soit vrai. Pourquoi s’en prendre à plus de 2.000 personnes à cause du comportement de deux individus?», s’interroge le jeune Sénégalais.

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La zone dortoir est peuplée de tentes de fortune où l’on se relaye jour et nuit. En l’absence de sanitaires, les subsahariens font leurs besoins à 60 mètres de là où ils dorment

A l’intérieur du refuge précaire, des tentes de fortune sont montées ça et là. Certaines font office de cuisines et de gargotes. Bonbonnes de gaz, grosses marmites, bouilloires...  Certains s’improvisent cuisiniers et préparent à manger, d’autres épluchent les légumes. Riz, haricot blanc, lentilles, potages, boîtes de sardine... ce sont là les plats préférés, car plus faciles à cuisiner. D’autres s’improvisent coiffeurs et font des coupes à la Drogba, Ronaldo, Rasta...

«Tout se monnaye. C’est un business. Si on n’a pas d’argent, l’on troque un pantalon ou une jaquette, voire des sandales ou chaussures contre un repas ou une coupe de cheveux», explique-t-on sur place. Pour dormir, les migrants se font relayer jour et nuit, faute de place pour tout le monde.  Epuisés, certains s’endorment à même le sol dans ce froid glacial de décembre. «Kosovo, nous voulons des Kosovo», réclament presque tous. Par Kosovo, l’on entend des vêtements chauds. «Nous voulons aussi des denrées alimentaires, des repas, des médicaments, des structures d’accueil, des couvertures, des douches, des toilettes, du savon, des serviettes, des médecins, de l’assistance sociale...», répètent à l’envi ces sans-abri.

«Nous ne demandons pas de la charité, pas d’aumône. Pour chaque migrant entré au Maroc, clandestin ou pas, nous savons que l’Etat marocain reçoit des subventions de l’Europe. Nous voulons une redistribution de ces aides, pas plus», insiste un Ivoirien, qui a suivi des études universitaires à Abidjan. «On demande l’intervention de Sa Majesté le Roi. C’est lui notre parrain ici. Il n’y a que le Roi qui peut nous aider», soutient un autre Sénégalais.

La zone dortoir est pleine de tentes de fortune bigarrées, de toits en plastique et bâches, des matelas crasseux éventrés, des cartons, des nattes et des couvertures déchirées sont éparpillés un peu partout à même l’asphalte. Du linge est étalé tout au long de la clôture en ferronnerie du terrain.

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Juste en face de ce qui fait office de dortoir, il y a des toilettes à ciel ouvert à 60 mètres environ. Depuis les affrontements, l’on interdit aux migrants l’accès aux toilettes de cafés du quartier et de la gare routière. Du coup, ils font leurs besoins un peu partout, sous et sur le pont maculé en ferronnerie du bd Ouled Ziane, jouxtant le squat. «C’est là où l’on urine. Et c’est là aussi où l’on se soulage au vu et au su de tout le monde», confient-ils l’air gêné. Dans ce grand urinoir à ciel ouvert, il y a des flaques et même des excréments un peu partout. Inutile de décrire les odeurs pestilentielles qui émanent des lieux.

Malgré les relents fétides de ce qui fait office de toilettes, ces sans-abri montent des feux de camp le soir. Ils chantent et dansent sous le refrain de «Mamadou, Mamadou...» du nom du chef du campement. D’autres jouent aux cartes. Le jour, ils se répartissent par groupe, voire par nationalité, pour disputer des matchs de mini-foot. «C’est  notre mondial à nous!». Une manière de narguer le quotidien, le froid et la dureté de la vie.

Aujourd’hui, les migrants redoutent le pire. Nombreux sont ceux qui ne comptent pas rester à Casablanca. La majorité veut tenter le passage vers Sebta, surtout la dernière semaine de décembre. Ils caressent l’espoir d’un élan de solidarité voire de l’empathie de la Guardia Civil espagnole en période des fêtes de fin d’année.

Abdessamad: «J’aurais aimé être noir»

Parmi les 2.500 jeunes subsahariens qui vivotent dans le refuge précaire d’Ouled Ziane, il y a un Marocain qui s’est fait une place dans le camp. Originaire de Khénifra, Abdessamad (21 ans) vit depuis 3 mois parmi les migrants. «Je n’ai aucun problème avec eux. Je suis des leurs. Je suis artiste peintre. Je cherche un travail en vain. Personne ne veut me donner ma chance. Je viens de passer  2 ans dans la prison Toulal de Meknès pour une affaire de complicité dans un vol. J’aurais aimé être un noir pour m’en sortir. Eux au moins (les migrants), ils ont la chance de s’en sortir un jour, c’est politique. Moi, je n’ai aucune chance».

Structures d’accueil, société civile, ONG...

Certes, la politique migratoire du Maroc est érigée en modèle à l’échelle continentale. Plus de 25.000 migrants ont été régularisés lors de la 1re vague. Autant de subsahariens sont en cours de régularisation, soit un total de 50.000 régularisations. Ceci étant, le verre est à moitié vide. Il ne suffit pas d’accueillir des milliers pour aspirer au statut de terre d’accueil. Il a fallu d’abord, selon des experts de la migration, programmer une politique d’intégration. Parallèlement, créer des structures d’accueil, la formation de l’assistance sociale, la prise en charge de la détresse, des traumatismes psychologiques...  «Il a fallu injecter une dose humanitaire en associant la société civile, les ONG, tout en sensibilisant la population aux enjeux socio-économiques de la migration qui est une richesse pour les pays d’accueil». Jusque-là, la composante migratoire reste l’apanage du gouvernement et de politiques.

(Ph. Jarfi)

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