Chronique

Avis de tempête pour l’économie espagnole

Par Robert LANQUAR | Edition N°:5134 Le 25/10/2017 | Partager

Né en Algérie de parents séfarade et berbère, Robert Lanquar, après une expérience de journaliste, a été pendant une dizaine d’années  chargé du marketing et des recherches sur les entreprises touristiques, à l’Organisation mondiale du tourisme. Il a été aussi expert auprès de la Banque mondiale et a participé à l’élaboration de nombreux plans de développement touristique dont ceux du Sénégal et des Seychelles. Il fut coordinateur du groupe d’experts du Plan Bleu -Plan d’action pour la Méditerranée- PNUE entre 1986 et 1996, tout en assurant la programmation technique du Europartenariat Middle East 1994-1996 avec la Euro-Arab Chamber of Commerce (Paris), la Euro-Israel  Chamber of Commerce et le Département international de la Chambre de commerce internationale de Paris. Depuis 2000, il assure la coordination du Forum euroméditerranéen de FITUR – Madrid. Il est aussi professeur invité à l’Université de Cracovie (Ph. R.L)  

La volonté des partis indépendantistes catalans de se séparer de la Monarchie secoue l’économie espagnole tout entière. Cette instabilité juridique et politique angoisse investisseurs et entrepreneurs. La déclaration unilatérale d’indépendance du 10 octobre dura cinquante-six (56) secondes.

Elle fut tout de suite différée pour une large part sous la pression des entreprises catalanes elles-mêmes. Le départ de Barcelone d’environ 550 sièges sociaux au 15 octobre, surtout des grandes firmes inscrites à l’IBEX35 ainsi que les soubresauts de la Bourse de Madrid sont-ils les signes précurseurs d’une tempête qui va secouer l’Espagne tout entière, son économie et sa société?

Parfois d’une crise, jaillit une résilience qui passerait par un changement de la structure institutionnelle d’une Espagne fortement attachée à l’Europe. Au-delà de la crispation identitaire, l’argument du refus de partager ses richesses ne pourra servir les indépendantistes: la Catalogne s’appauvrira rapidement et l’Espagne, sinon l’Europe, paiera les pots cassés.

La Banque Sabadell ouvre la boîte de Pandore

Tout a commencé le jeudi 5 octobre en fin d’après-midi quand le conseil d’administration (et non l’Assemblée générale des actionnaires) de la Banque Sabadell, une des plus grandes banques espagnoles, fondée en décembre 1881 par un groupe de commerçants et d’entrepreneurs à Sabadell à 20 kilomètres au nord de Barcelone, décida de transférer son siège social à Alicante dans la Communauté autonome valencienne. Banco Sabadell venait d’acheter pour 1 euro la CAM – Caisse d’épargne de la Méditerranée – en faillite.

La présidence et la direction générale de Sabadell vont occuper les bureaux de l’ancien siège social de la CAM à Alicante, où elle paiera ses impôts. Elle pourra ainsi être au plus près de son centre opérationnel informatique mis en place il y a quelques années dans cette ville ainsi que de sa principale société immobilière, Solvia. Cette dernière est connue pour sa plateforme électronique innovatrice depuis la crise de 2009, ce qui lui a permis de réduire ses risques en optimisant son stock immobilier en fonction du marché.

La culture du second partant, la Caïxa, Caisse d’épargne de Catalogne et des Baléares, premier réseau de banques de détail espagnoles, est solidement ancrée sur la mobilité, la numérisation, la capacité d’innovation et de responsabilité sociale dans l’intérêt général. Sa Fondation finançait des œuvres sociales, éducatives et scientifiques ainsi que des événements culturels dans le monde entier. Le transfert de son siège social de Barcelone se fit le lendemain de celui de Sabadell en deux temps. Caïxa Bank est partie pour Valence.

Elle avait acheté en 2012 la Banque de Valence pour 1 euro et put la renflouer grâce à une aide publique de 4.500 millions d’euros. Caïxa Bank s’installe donc dans le siège social de la Banque de Valence, mais la Fondation dut se restituer aux Baléares pour garder la mémoire de l’institution. Sabadell et Caïxa Bank pèsent plus de 33 milliards  d’euros. Si leurs titres avaient chuté avant le 5 octobre, ils ont rapidement récupéré leur valeur en Bourse et sont maintenant considérés comme plus sûrs par les investisseurs internationaux.

Le samedi 7 octobre, le gouvernement de Mariano Rajoy publie un décret-loi sur des «mesures urgentes en matière de mobilité des opérations économiques dans le territoire espagnol». La boîte de Pandore est ouverte. En huit jours, environ 550 entreprises changent de siège social. Elles iront surtout à Madrid. Elles paieront la plupart de leurs impôts dans les communautés autonomes d’accueil. La valeur des entreprises partantes, dont certaines cotisées en Bourse, équivaudrait à 40% du PIB catalan. Il s’agit par exemple d’Abertis, de Gas Natural, de CellNex.

Au 15 octobre, une seule entreprise de l’IBEX35 n’a pas décidé de quitter la Catalogne, Grifols S.A. Multinationale pharmaceutique et chimique, elle est surtout connue pour sa production de plasma sanguin dont elle est leader en Europe. Pourquoi? sinon les liens très étroits de ce groupe pharmaceutique avec les hôpitaux de Barcelone considérés comme les meilleurs d’Espagne(1).

Selon la plupart des économistes espagnols, ces transferts de sièges sociaux pourraient être irréversibles, ils devraient durer au moins cinq ans. Le pire surviendrait des particuliers qui sont en train de vider leurs comptes en Catalogne pour en ouvrir dans les communautés voisines, celles de Valence et d’Aragon (capitale Saragosse). Les retraités ont été nombreux dans les contre-manifestations qui ont duré jusqu’au 12 octobre. Leur plus grande crainte: que leurs retraites ne leur soient plus versées à terme par les entités financières catalanes.

Il s’agit cependant de rumeurs pour manipuler l’opinion, car l’Etat central devra payer tous ceux qui ont cotisé à la Sécurité sociale espagnole. Les retraités espagnols non catalans de plus de 55 ans vont plus loin. Dans le cadre du programme Imserso qui permet aux personnes âgées d’être aidées pour partir en vacances, les destinations touristiques catalanes sont clairement boycottées. On préfère les stations littorales de la Communauté valencienne qui, outre le tourisme, serait la grande gagnante dans les secteurs financiers et économiques.

Crise et résilience

L’économie catalane pourra-t-elle résister et montrer sa capacité de résilience?  Si les esprits se calment et que les émotions ne l’emportent pas, l’économie espagnole ne s’en ressentira pas autant que l’augurent les économistes espagnols les plus nationalistes. Cependant comme le soulignait le ministre en charge de l’Economie et de la Compétitivité, Luis de Guindos, la croissance espérée n’atteindrait pas 2,8% l’an prochain, sinon un maximum de 2,2% si tout va bien.

Elle n’atteindra pas non plus les 3% prévus pour 2017. Les incertitudes surgissent brusquement; malheureusement elles ne se dissipent que lentement. Cela passerait par de nouvelles élections générales et certainement une réforme de la Constitution espagnole pour aller vers une forme de fédéralisme de «Nations dans une Nation» comme le demande la plupart des partis politiques du centre et de la gauche.

Le tourisme sera-t-il perdant?

Alors que l’Espagne surfe sur la vague montante du tourisme et qu’elle est proche de la première place dans le classement de l’Organisation mondiale du tourisme des pays récepteurs, la crise catalane a déjà des effets immédiats. Déjà, les retraités espagnols de l’Imserso boycottent le littoral catalan. Les dernières nouvelles sont également inquiétantes. Au premier semestre 2017, les arrivées internationales en Espagne avaient atteint 36,3 millions de voyageurs, soit une croissance de 11,6% par rapport à 2016, un record qui ne durera pas. Alors que la Catalogne avait dépassé durant ce premier semestre le chiffre de 8,6 millions de touristes internationaux, depuis le mois de septembre, les hôteliers catalans auraient perdu 40% de leur clientèle. Plusieurs bateaux de croisière étaient déviés de Barcelone au port de Valence, le 1er octobre, jour du référendum, et leurs opérateurs ont déjà modifié escales et excursions pour ne pas rester trop longtemps en Catalogne. Ils iront plutôt proposer les îles Baléares et Malaga avec son flambant neuf et technologiquement très avancé port de croisières.

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(1) Parmi les autres grandes entreprises qui ont changé ces derniers jours de siège social, il y a aussi olonial, Bimbo, IdiliaFoods ( Cola-Cao et Nocilla), Eurona, Oryzon, Dogi, Planeta, Applus, Axa Vida y Axa Pensiones, Caja de Ingenieros, CatalanaOccidente, EDreams, Indukern, GVC Gaesco, Banco Mediolanum, Aguas de Barcelona -Agbar-, San Miguel, la coopérative de crédit ArquiaBanca, Divina Pastora, IndustriasPonsa, Service Point, Klockner, Proclinic, Ballenoil, TorrasPapel, Lleida.net, MGS Seguros,  MRW, etc.
 

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