
Notre consultant militaire, Jean-Louis Dufour, est un ancien officier supérieur de l’armée française. Il a servi en qualité d’attaché militaire au Liban, commandé le 1er Régiment d’infanterie de marine et le bataillon français de la Finul. Chargé du suivi de la situation internationale à l’état-major des Armées (EMA-Paris), il s’est ensuite spécialisé dans l’étude des crises et des conflits armés. Ancien rédacteur en chef de la revue «Défense», professeur dans nombre d’universités et instituts francophones, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels «La guerre au 20ème siècle» (Hachette, 2003), «La guerre, la ville et le soldat» (Odile Jacob, 2006), «Un siècle de crises internationales» (André Versaille, 2009)
En 1990, un conseiller de Gorbatchev avait prévenu les Occidentaux: «Nous allons vous jouer un tour, nous allons vous priver d’ennemi». C’était bien vu! Privé de menace, le Pacte atlantique va à vau-l’eau. Depuis des années, loin, très loin des plaines d’Europe centrale, les Etats-Unis mènent des guerres au Moyen-Orient et jusqu’en Afghanistan. Conséquence de cette priorité à l’Asie affichée par le président Obama, deux des quatre brigades de l’US Army encore stationnées en Europe seront rapatriées en 2014.
Sans même parler de Taïwan, une crise grave pourrait naître de la protection assurée par Washington à son allié philippin, voire au Vietnam, ce vieil adversaire, face à des Chinois convaincus que les îlots de la Mer de Chine méridionale leur appartiennent.
En Europe, les Etats-Unis se contentent d’installer leur bouclier antimissile. Celui-ci serait sensé les prémunir, eux et leurs protégés, du risque hypothétique et qui n’empêche personne de dormir, représenté par deux ou trois missiles à tête nucléaire qu’il plairait à l’Iran de tirer en direction de l’Ouest.
Une organisation militaire inefficace
Résultat, les Européens se démobilisent. A se demander si, dans ces conditions, le maintien de l’OTAN a encore un sens. Certains, pas seulement outre- Atlantique, pensent que «oui». L’absence de menace militaire n’est pas garantie à moyen terme.
L’OTAN est un outil médiocre. Empêtrée dans une bureaucratie tatillonne, elle avait peiné des semaines durant en 1999, à propos du Kosovo, pour mettre au pas une Serbie aux armements, radars et antiaériens notamment, d’un autre âge. Commencés, le 24 mars, les bombardements alliés, très sélectifs, décidés après consultation obligatoire de quelques chefs d’Etat sourcilleux, comme Jacques Chirac, avaient duré 79 jours, avant que Belgrade consente à l’autonomie des Kosovars.
Mais c’est surtout en Libye que l’OTAN a le plus montré ses limites. Poussés à l’action par la France et le Royaume-Uni, les Etats-Unis ont appuyé et soutenu leurs alliés tout au long de la campagne. 80% du carburant consommé a été fourni par l’armée américaine tandis que la quasi-totalité des ordres tactiques d’exécution étaient donnés par un état-major ad hoc américain.
Des deux douzaines d’Etats participants, huit seulement ont autorisé leurs pilotes à larguer des bombes en Libye. De nombreux vols ont relevé du symbole. Si la plupart des actions offensives ont bien été le fait d’appareils non américains, elles auraient été vaines sans les missiles, les bombes, les renseignements fournis par les USA aux franco-britanniques et à quelques autres. Psychologiquement, l’ambiance n’est pas bonne. Dans une Europe surendettée, les budgets et les effectifs militaires sont à la baisse. La relation civil-militaire en souffre. Les gouvernements répugnent à engager leurs forces pour autre chose que des causes humanitaires. Aux Etats-Unis, les citoyens sont fiers de leur armée, même quand la guerre devient un cauchemar. En Europe, sauf exception, Royaume-Uni, Danemark, France,… le métier des armes est peu considéré, les soldats sont vus comme des fonctionnaires dotés d’un uniforme qui prête à sourire. Pour nombre d’Européens, l’idée que leurs armées sont là pour garantir les libertés démocratiques est farfelue. La désastreuse guerre d’Afghanistan n’améliore pas les choses. Sur ce théâtre si éloigné de l’Atlantique Nord, les Alliés auraient peut-être pu se récuser au lieu d’y dépêcher une piétaille à laquelle l’oncle Sam ne demande jamais son avis.
L’OTAN toujours utile
Ces critiques ne datent pas d’hier. Certes, pendant la guerre froide, l’OTAN avait une mission centrale mobilisatrice: défendre l’Europe contre une invasion soviétique. Pourtant, déjà, l’OTAN était la chose des Etats-Unis, lesquels n’ont jamais cessé de garder la haute main sur elle via un Secrétaire général non américain mais dévoué aux ordres. La logique exigeait d’ailleurs que l’Amérique commandât. Ceci n’était, et n’est encore, que le fruit des moyens déployés par les Etats-Unis, toujours supérieurs à ceux délégués par les Européens. Le Pentagone se réserve donc tout ce qui permet de diriger, des domaines où les Alliés n’excellent pas, liaisons, transmissions, renseignement, appui aérien sous toutes ses formes, tactique, stratégique, transport à longue distance…, frustrant, peut-être, mais utile! L’OTAN, en effet, est un facteur de
stabilisation en Europe. L’Organisation atlantique sert de garant aux Etats d’Europe de l’Est, en quête d’investissements étrangers et soucieux d’éviter le retour de la Russie. Car la géographie commande. Moscou a toujours besoin d’Etats tampons qui lui soient favorables. Des Polonais aux Bulgares, tous voient l’OTAN comme un outil politique, diplomatique et militaire, d’autant plus précieux qu’il est conçu pour neutraliser l’impérialisme de Moscou. Et il y a l’Allemagne, parfois tentée, plus ou moins consciemment, de se rapprocher de la Russie. Berlin, toutefois, devrait s’abstenir d’inverser ses alliances, aussi longtemps du moins que l’OTAN existera et que l’Allemagne y tiendra une place politique, voire militaire, éminente.
Dissoudre l’OTAN pour cause de faible utilité serait sans doute une erreur. Cette structure existe, avec ses protocoles, ses classifications, ses procédures et une interopérabilité qui, pour n’être point parfaite, progresse encore. Grâce aux Européens, sensibles à ces questions, les Etats-Unis s’épargnent la charge des actions humanitaires. De plus l’OTAN procure à l’occasion aux interventions militaires US une couverture diplomatique. Pour les Etats-Unis, l’OTAN est un outil de leur hégémonie, pas aussi dispendieux qu’hier. Sans l’OTAN, et d’ailleurs aussi sans l’ONU, le pouvoir américain serait isolé dans un monde encore plus anarchique que celui d’aujourd’hui.
«Tout empire périra» est le titre d’un ouvrage de Jean-Baptiste Duroselle, historien français réputé des relations internationales(1); on pourrait ajouter «l’empire américain aussi»! L’Europe aurait cependant intérêt à ce que cet évènement ne survienne qu’une fois son union assurée. Ce jour-là, peut-être lointain, ses citoyens trouveront naturel de fonder leur sécurité sur une Europe de la défense qui renverra alors l’OTAN, sans acrimonie et même avec reconnaissance, aux oubliettes de l’Histoire.
(1) «Tout empire périra», Théorie des Relations Internationales, Jean-Baptiste Duroselle, Paris, Armand Colin, 1992.