Culture

Une femme dans l’histoire: Sitt Al-Hurra, reine de Tétouan
Par Mouna Hachim

Par L'Economiste | Edition N°:3223 Le 02/03/2010 | Partager

C’EST à grands pas qu’approche la Journée internationale de la femme, enjeu symbolique invitant à la réflexion sur sa situation, marquant le combat pour l’amélioration de sa condition, tout en célébrant son rôle et ses réalisations.C’est vers l’histoire que nous avons choisi d’orienter notre regard, loin du cliché de la femme recluse dans le gynécée ou dévouée aux travaux domestiques, objet de jouissances sexuelles ou matrice consacrée à la perpétuation de l’espèce. Une figure marquante a retenu d’emblée notre attention, illustrant le rôle joué par les femmes dans l’histoire et dans le devenir des sociétés. Il s’agit de Sitt Al-Hurra qui gouverna Tétouan pendant près de trente ans, dirigea le trafic naval et les entreprises corsaires dans l’ouest de la Méditerranée et mena quelques batailles contre les croisés…Née à Chefchaouen vers 1493, elle appartient à une famille de renom, rattachée à la filiation de Moulay Abdeslam ben Mchich, grand saint du Mont Allam en pays Jbala. Son père n’est autre que Ali ben Moussa ben Rachid, fondateur en 1471 de la ville de Chefchaouen dans un contexte général marqué par la fragilité des sultans wattassides, la Reconquista en Andalousie et l’occupation par les Ibères de plusieurs villes côtières. Quant à sa mère, Zahra Fernandez, elle est d’origine espagnole, issue de Veger de la Fronteira dans la province de Cadix, épousée par son père durant ses opérations militaires à Grenade et convertie à l’Islam de même que son frère Martin Fernandez, rebaptisé depuis, Ali Fernando.Les sources restent muettes sur des pans entiers de son enfance. Même son prénom ne fait pas l’unanimité donnant tantôt Fatima, tantôt Aïcha, mais imposant pour tous son surnom de Sitt Al-Hurra, littéralement «La Dame Libre».Concernant ce surnom d’Al-Hurra précisément, certains auteurs l’assimilent à la liberté de sa condition, tandis que d’autres y voient un prénom à part entière, figurant en tant que tel sur son acte de mariage, inspiré probablement par la célèbre figure éponyme de la reine de Grenade.Quoi qu’il en soit, Al-Hurra est douée, selon toutes les sources arabes et chrétiennes, d’une grande intelligence et d’une éducation sans faille. Maîtrisant la langue espagnole par sa mère, elle reçoit sa formation par les plus grands savants de son époque à Chefchaouen, ville-Etat imposée comme une forteresse pour les tribus avoisinantes et comme un centre de résistance contre les Portugais qui occupaient alors les villes voisines de Sebta, Tanger, Asilah, Larache…Sans doute faut-il voir dans l’union d’Al-Hurra en 1510 avec le deuxième gouverneur de Tétouan Mohamed Al-Mandari, une consolidation des relations entre deux familles d’influence, faisant front commun contre l’occupation chrétienne.Car Mohamed Al-Mandari, premier époux d’Al-Hurra, n’est autre que le neveu et successeur du grand chef militaire grenadin Abou-l-Hassan Ali Mandari. Ce dernier, réputé pour sa bravoure contre les Castillans, natif de Ronda était installé à Grenade où il occupait la fonction de gouverneur de la forteresse de Pinàr sous le règne des princes Beni Lahmar, avant de s’établir, avec la chute de cet émirat, d’abord à Martil, puis à côté des ruines de Tétouan, détruite quatre-vingt-dix ans auparavant par la flotte de Henry III de Castille. Recevant l’autorisation du sultan wattaside Mohamed Cheikh et de l’émir de Chefchaouen de reconstruire Tétouan, le chef de guerre grenadin, Abou-l-Hassan Ali Mandari fit de cette ville une terre d’accueil pour les Andalous et une base de lutte contre les occupants Ibères.A sa mort vers 1493, Al-Mandari est succédé par son petit-fils qui gouverna Tétouan et les tribus alentours, poursuivit la lutte contre les Ibères, en s’illustrant par la même vaillance que son grand-père.C’est donc à Tétouan qu’était désormais établie Sitt Al-Hurra, retrouvant dans cette cité, à l’instar de son Chefchaouen natal, un raffinement urbain propice à l’épanouissement et un engagement politique déterminant.Si certains auteurs pensent qu’Al-Hurra a corégné sur Tétouan auprès de son mari depuis leur union en 1510, c’est certainement avec la mort de celui-ci en 1529 qu’Al-Hurra gouverna sans partage.A l’aide de son armée et de son arsenal, elle dirigea le trafic naval et les entreprises corsaires dans l’ouest de la Méditerranée, après avoir conclu des accords avec le fameux amiral-corsaire basé à Alger, Khaïr-Eddine (dit Barberousse) qui contrôlait quant à lui la partie orientale. C’est ainsi que les corsaires d’Al-Hurra ont causé des dommages aux navires portugais de la ville de Sebta occupée et aux flottes ibères de passage dans le détroit de Gibraltar.Parmi ses autres faits-d’arme: la capture de plusieurs prisonniers dont elle put négocier la libération avec les Portugais. Le succès de ses activités a fini par conduire le sultan Ahmad Al-Wattasi à demander sa main en 1541. Un mariage politique dont la cérémonie se déroula, contrairement à tous les usages, à Tétouan et non dans la capitale royale Fès. C’est d’ailleurs à Tétouan qu’elle continua à résider, chargée par son époux des relations avec les Portugais jusqu’en 1542, date de son éviction par un membre de l’aristocratie grenadine, Mohamed Hassan Mandari, des suites de ses démêlés avec le gouverneur portugais de Sebta.Finissant ses jours dans son berceau chefchaouni, Sitt Al-Hurra sera inhumée dans la zaouïa Raïssouniya où son tombeau était particulièrement visité par les femmes. Ainsi s’achève ce bref portrait d’une figure emblématique qui dirigea temporellement des hommes et mena des opérations jihadiennes relevant du domaine spirituel, battant en brèche l’image fantasmagorique entretenue sur la femme musulmane et affirmant par-là, son rôle dans l’édifice civilisationnel.Sources:- Abdelkader el-Afiya : Amirat al-Jabal, Al-Hurra bent Ali ibn Rachid – Imprimerie Annour – Tétouan, 1989.- Ibn Askar : Dawhat an-nâchir… Ed. Dar al-Maghrib – Rabat – 1977.- Mohamed Daoud : Târîkh Tétouan - Ed. Elmuzara - Espagne – 2008.


Zaynab, reine de Marrakech*

Figure féminine de renom au destin fabuleux, alliant beauté et intelligence Zaynab bent Ishaq, la Berbère nefzaouienne est née en 1039 à Aghmat au pied de l’Atlas d’un père originaire de Kairaouan.Unie très jeune au chef de tribu Youssef Ibn Ouatas, elle épousa en deuxièmes noces Leqqout ben Youssef El-Maghraoui, dernier chef de la principauté zénète qui régnait dans le Haouz avec Aghmat pour capitale.A la défaite des Maghraoua par les Almoravides en 1057, Zaynab échut comme «butin de guerre» au chef almoravide Abou Bakr qui l’épousa, avant de consentir à la répudier lorsqu’il dut reprendre ses campagnes militaires, afin d’épargner à sa belle épousée les aléas d’une telle expédition dans le désert. L’occasion pour Zaynab de convoler en quatrièmes noces avec le cousin de son ex-mari et premier sultan de la dynastie almoravide, Youssef ibn Tachfine auprès duquel elle s’illustra comme habile stratège et fine conseillère, contribuant dans le secret des alcôves à l’édification d’un empire naissant avec Marrakech pour capitale.o------------------------------------------------------------------* Titre emprunté au roman de Zakya Daoud – Ed. - L’Aube – 2004.


Lalla Khenatha, reine du Maroc*
Parmi les femmes d’exception qui ont contribué à façonner une histoire, généralement racontée par les hommes, figure Khenatha bent Bekkar, épouse et mère des rois.D’origine saharienne, issue de Chinguit, elle est la fille du grand chef Bekkar ben Ali de la tribu des Mghafra.Lors de l’expédition du sultan Moulay Ismaïl dans le Sahara en 1678, ce chef de tribu fut à la tête des délégations venues faire leur allégeance au Sultan (dont la mère était également une Mghafriya) avant de marquer «affectivement» cette alliance politique par une alliance matrimoniale.C’est ainsi que Khenatha bent Bekkar, louée pour sa beauté, son esprit et son érudition fit son entrée au palais impérial de Meknès où elle ne tarda pas à s’illustrer comme «Mère des princes».Durant la crise de succession qui suivit le règne glorieux du Sultan apparut l’ampleur du rôle politique de Lalla Khenatha laquelle apporta tout son soutien à l’accession de son fils Moulay Abd-Allah puis à son règne mouvementé, subissant pour cette raison les contrecoups de son implication.La reine-mère entreprit ensuite en 1731-2 son pèlerinage aux Lieux saints en compagnie de son petit-fils (le futur sultan, Sidi Mohamed ben Abd-Allah) marqué par une halte en Libye où elle fut vivement acclamée par les femmes de Tripoli. Etablie à la fin de ses jours à Fès-Jdid, elle y trouva la mort vers 1741.---------------------------------------------------------------------------------------------------------* Titre emprunté à l’article de Magali Morsy – In Les Africains – Tome 1 - pp. 173 - 198
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