Affaires

Salah Eddine Mezouar, le basketteur devenu textilien

Par L'Economiste | Edition N°:1174 Le 28/12/2001 | Partager

. Grâce aux enseignements tirés de ses nombreuses expériences, il gère d'une main de maître Settavex. Petit à petit, sa passion du basket a cédé le pas à ses nouvelles fonctionsDe l'ardeur au travail et du travail à n'en plus finir, des superstitions auxquelles il croit sans vraiment y croire... Et pourtant, rien n'arrive à entamer la joyeuse humeur qu'affiche sereinement ce fringant quadragénaire. Même le temps ne semble pas avoir eu d'emprise sur lui. Tout sourire, Salah Eddine Mezouar se dévoile. Rire de tout, c'est la manière d'être de cet ancien sportif de haut niveau que rien ne prédestinait à se retrouver dans le textile. Eperonné par son ambition et après moultes expériences, Salah Eddine est aujourd'hui aux commandes de Settavex, une entreprise espagnole spécialisée dans la fabrication du jean, délocalisée au Maroc. Un poste qu'il assume avec brio -ses pairs le lui reconnaissent-, puisqu'il vient d'être récemment coopté au sein du Conseil National du Patronat en tant que deuxième représentant du secteur textile. Pour L'Economiste, Salah Eddine accepte de remonter dans le temps. Il replonge dans ses souvenirs, le regard brillant et perdu dans le vague... Et se souvient de son enfance avec ses nombreux frères et soeurs, de la “méga”-ambiance qui régnait à la maison. Et puis, cette joie de vivre qui s'affiche en permanence sur ses traits, il la tient aussi de Tanger, la ville où il a grandi, “une ville lumineuse et tournée vers le large” qui lui a donné le goût du voyage et de l'aventure. Sans oublier aussi ces interminables parties de foot et de basket disputées avec les copains du quartier, “un quartier riche en événements sportifs”, comme il se plaît à le décrire. C'est ainsi que Salah Eddine développe une passion sans limite pour le sport de Denis Rodman et Magic Johnson, le basket. Un sport qui sera omniprésent tout au long de son parcours et fera partie intégrante de sa vie. Pour le basket, il était prêt à tout sacrifier. Sa passion ne passera pas inaperçue, puisque, dès que Salah atteint ses douze ans, son frère le prend en main et le guide. Il sera son pygmalion, son mentor. Il l'inscrit pour son plus grand bonheur dans un club sportif. Deux ans plus tard, à 14 ans, Salah commence à cueillir les premiers fruits de sa passion. Il est appelé par l'équipe nationale cadette et disputera dès lors des matchs à l'étranger. Il devient joueur international. C'est le vedettariat pour cet adolescent qui ne néglige pas pour autant ses études. Toujours talonné par son frère, notre basketteur national entame des études universitaires en France, à Grenoble. Il a vingt ans. Le sport fait toujours partie de sa vie, mais il y consacre moins de temps. Il est à nouveau passionné et cette fois-ci, c'est par la séduction qu'exercent sur lui les activités de syndicalisme estudiantin. Mais les études sont plus importantes, elles gardent toute leur aura. “C'est grâce à elles que j'ai appris à diriger et que j'ai appris les valeurs et les principes”, avoue-t-il. Salah Eddine rentre au Maroc en 1981. Il regagne Tanger, sa ville. Et y travaille pendant deux ans, à la Régie d'Eau et d'Electricité. En 1983, il est muté à la Régie de Rabat pendant un an. Mais l'appel du large refait surface. Le sportif qui sommeille en lui se sent revivre. En 1984, il part pour la Tunisie. A ce moment-là, il voulait travailler à l'Organisation de la Ligue Arabe. Mais il est recalé à l'oral de l'examen. Qu'à cela ne tienne, il ne s'en ira pas pour autant. La Tunisie le séduit. Il y rencontre sa future femme, l'épouse et s'y installe pendant deux ans. Avec son nouveau “job”, il n'est pas complètement dépaysé. Il intègre une société franco-tunisienne spécialisée dans l'électricité et le froid. Mais un événement majeur perturbe le cours de sa vie en Tunisie. Son père est malade. Un déclic se produit alors. “Racines”, pensera-t-il. Rien ne vaut le Maroc et la famille pour Salah Eddine. Son regard est empreint de tristesse, sa voix se gorge d'émotion et le ton devient monocorde. Il plaque son travail en Tunisie, et accompagné de sa femme, il rentre au bercail. “Je ne regrette pas de l'avoir fait car mon père est mort peu de temps après”, ajoute-t-il. Mais ce jeune loup ne se laisse pas abattre, il est guidé par l'ambition. Pour parfaire un cursus universitaire qu'il estimait incomplet, il effectue le cycle supérieur de gestion à l'ISCAE. En même temps, il continue de jouer au basket. Mais sa passion du sport s'émousse un tantinet. Il a besoin de stabilité. En novembre 1986, Salah Eddine intègre l'ODEP. A ce souvenir, le sourire revient sur ses lèvres. Ses émotions, il ne sait pas les cacher pour parler de cette expérience qu'il qualifie de “formidable”. A l'époque, se souvient-il, Mohamed Hassad venait d'installer une direction des Affaires sociales par laquelle Salah Eddine avoue avoir été séduit. Il contribue à la mise en place de cette cellule et “s'éclatera” pendant les quatre années passées dans cet office. Surtout que l'ODEP a dirigé une opération de parrainage avec le Raja de Casablanca... Et Salah Eddine était tout désigné pour s'en occuper. Il s'y est attelé avec beaucoup de passion jusqu'à “en faire une équipe très structurée”. Il a même organisé des journées sportives, “qui furent des moments très forts partagés par tous les ports du Maroc”, ajoutera-t-il. Visiblement, si l'on en croit le plaisir avec lequel il dépeint cette expérience, c'était une période intense pour Salah Eddine.Plaisir pour lui peut-être, mais pas vraiment pour sa cellule familiale qui a souffert de son absence. Sa fille naît en 1988, moment durant lequel ses activités l'avaient complètement absorbé. Néanmoins, explique-t-il: “C'est une période qui m'a énormément enrichi et qui m'a permis aussi de connaître beaucoup de monde”. Mais il n'arrivait plus à concilier vie de famille et travail aussi intensif, et puis sa fougue refait surface. Il cabre mais piétine. Il a encore besoin de nouveauté, de changement. Il avait atteint les limites du système public et cherchait à mettre à profit sa riche expérience dans un autre domaine, le privé. Et puis, olé! coup de pouce du destin, c'est une chance ibérique qui lui sourit cette fois-ci. Il rencontre les dirigeants du groupe espagnol Tavex, spécialisé dans la fabrication du jean. Le “feeling” est immédiat et lui marche à l'instinct. Nous sommes en 1991, et Salah Eddine devient directeur général adjoint et directeur commercial du groupe installé au Maroc. Pendant deux ans, il occupera ce poste, histoire de s'acclimater au secteur et aux rouages de l'entreprise.Sa vie jusque-là très mouvementée amorce un virage à 180°. Envolée la passion du sport, fini la vie dissolue. En 1993, les Espagnols le nomment directeur général et directeur commercial de l'Afrique et du Moyen-Orient. Il intègre également le directoire de l'entreprise espagnole. La tâche est ardue, mais il s'y attelle avec beaucoup de conviction. Il endosse un nouveau rôle, plus sérieux, plus responsable.Le groupe est basé à Settat et lui aussi s'y installe avec sa petite famille. Il met en place une nouvelle dynamique au sein de l'entreprise: l'objectif étant de fabriquer un produit qui se distingue. Et pour cela, le seul moyen était de “booster” les ressources humaines que ce jeune patron d'entreprise considère comme étant essentielles pour aller de l'avant.Une main de fer dans un gant de velours, c'est ainsi que l'on pourrait considérer la méthode employée par Salah Eddine pour “mener sa barque”. Il ne sanctionne pas l'erreur, “jamais!” dira-t-il au cours de l'entretien. Pour lui, l'entreprise est comme un terrain de sport. Il faut le baliser, instaurer les règles du jeu et lancer la partie, en prenant bien soin de l'arbitrer. Grâce à un cocktail composé “d'équité et de reconnaissance, et d'autant de droits que d'obligations”, il a pu faire de Settavex ce qu'elle est devenue aujourd'hui: un véritable fleuron du textile au Maroc. “Settat, la capitale du jean”, l'a aussi surnommée un magazine étranger. Le plus important pour le directeur général de Settavex, c'est la politique de la “porte ouverte”, ce qui a forcé au respect de l'institution. “Le management, c'est être capable de faire évoluer les hommes”, souligne-t-il sur un ton sérieux. D'ailleurs à Settavex, les 375 personnes qui y travaillent sont toutes alphabétisées et il n'y a pas de syndicat dans l'entreprise.L'atout principal qui a aidé ce patron dans son parcours, c'est son souci du perfectionnisme. “J'ai toujours cherché à me surpasser, de manière à exécuter parfaitement mon travail”, indique-t-il. Néanmoins, Salah Eddine avoue que le facteur chance a également été déterminant dans sa carrière. Ce qu'il trouve dommage en revanche, c'est qu'au Maroc on ne reconnaît pas encore les compétences et le mérite. Ceux-ci vont trouver refuge ailleurs et le Maroc perd un capital énorme.


“Oualalou, écoutez le secteur textile sans a priori”

- L'Economiste: Que pensez-vous des associations professionnelles?- Salah Eddine Mezouar: Elles sont nécessaires et utiles à condition qu'elles dépassent leur vision corporatiste et le lobbying qu'elles exercent. Elles doivent évoluer parce que le pays en a besoin. Elles représentent le vecteur de la modernité et sont censées faire évoluer les mentalités et les personnes. Il est plus facile de moderniser une association qu'un syndicat ou un parti.- Et des syndicats?- Ils ont démontré leur utilité à travers l'histoire et leur pouvoir contre les abus. Dans le monde occidental, les syndicats ont opéré de grands changements et sont soucieux désormais des contraintes, de la compétitivité et de la production... Il en résulte des relations plus saines avec le patronat. Au Maroc, le schéma est plus nuisible pour le pays. Il faut réviser les rapports qu'entretiennent les syndicats avec l'effectif et les manipulations qui peuvent découler d'un deal passé entre l'Etat et le syndicat. Il faut former des dirigeants syndicaux qui seraient plus aptes à aborder les problèmes de l'entreprise. Les sensibiliser à une approche moderne des affaires sociales. L'entreprise est un bien collectif que ni le chef d'entreprise, ni le syndicat n'ont le droit de mettre en péril. Malheureusement, ici, nous avons favorisé l'émergence d'un type de syndicalisme qui conduit à des désastres. - Que pensez-vous de la politique au Maroc?- L'histoire du Maroc a donné naissance à la politique que l'on voit aujourd'hui. Une gauche en conflit permanent avec le pouvoir, donc pas de véritable alternance sans la transition que nous vivons aujourd'hui. Nous ne possédons pas les compétences nécessaires pour opérer les mutations dont le Maroc a besoin. La culture de base est constituée d'arrivisme et d'opportunisme et non pas d'éthique, de compétences ou de projet social, ni de vision pour le pays. Ce que nous vivons aujourd'hui n'est ni plus ni moins que de l'irresponsabilité totale et collective des partis politiques. Seul l'appât du pouvoir les guide.La politique est considérée comme un tremplin pour le pouvoir mais non comme un moyen d'avancer. Elle aussi doit changer et c'est une question d'hommes. - Si Youssoufi devait vous offrir un cadeau, que lui demanderiez-vous?- Je lui demanderais de m'expliquer sa vision de la société marocaine parce qu'on ne la perçoit pas clairement. Il se complaît dans le rôle historique qui est le sien et puis rien d'autre. Il s'est plus contenté d'assurer la transition politique alors que le pays avait besoin d'être secoué. Et pourquoi pas un plan de relance pour le secteur...Je lui demanderais de nous redonner espoir.- Et à Oualalou?- A lui, je lui demanderais de ne pas juger le secteur textile et de l'écouter positivement sans a priori. Qu'il s'aperçoive enfin que dans cette profession, il existe aussi une frange moderniste qui désire faire évoluer les choses. Le secteur n'est pas moribond, et avec ou sans l'aide des pouvoirs publics, il sera porteur sur les vingt ou trente années à venir au moins. - A votre avis, faudra-t-il imprimer un rythme plus rapide ou plus lent à l'accord d'association avec l'Union européenne?- Je suis contre la lenteur. Concernant l'accord, il faut que cela aille plus vite. Nous sommes dans un pays qui fonctionne encore au bâton et tant que l'échéance est loin, personne ne bouge. C'est la raison essentielle pour laquelle je pencherai pour l'accélération du processus. Plus son rythme sera rapide, plus les personnes se retrousseront les manches pour mettre les bouchées doubles. Sinon, c'est le laisser-aller total.Propos recueillis par Radia LAHLOU

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