Culture

Quand l'histoire résonne dans le présent
Partie III: Le jeu espagnol au Maroc

Par L'Economiste | Edition N°:1394 Le 12/11/2002 | Partager

Gilbert Grandval, en ce mois de juin 1955, vient d'être nommé résident au Maroc. Avant de venir prendre son poste, il multiplie les consultations parisiennes, où l'idée s'impose qu'il n'y a pas d'issue en dehors du retour de Mohammed V. Mais la IVe république, sclérosée par les jeux politiciens, ne sait plus décider de rien. Grandval a rencontré le grand vizir El Mokri, qui l'a assuré que Ben Arafa lui-même désirait se retirer. Mais Paris ne veut pas «perdre la face«, sans pour autant être capable de trouver de solution à la crise née de la déposition de Mohammed V. L'affaire se complique de la position espagnole, qui tient le nord et le sud de l'Empire chérifien. De plus, Paris et Madrid de Franco ont des motifs bilatéraux de se mener mutuellement la vie dure.----------------------«Ma mission au Maroc« de Grandval est de ces pages d'Histoire et d'histoires qui ont d'étranges résonances dans le présent. L'Economiste propose à ses lecteurs de partager durant tout le mois de Ramadan, ce livre rare. Il se termine sur une formule que les Marocains d'aujourd'hui, devant les désordres de l'Etat, refusent encore de faire leur: «Mon coeur lassé de tout, même de l'espérance,N'ira plus de ses voeux importuner le sort«.IL me faut maintenant rendre visite aux représentants des puissances avec lesquelles, à des titres divers, j'aurai surtout à compter là-bas (NDLR: au Maroc). Le général Gruenther, responsable au sein des forces alliées, me reçoit très longuement et, bien que le Maroc soit en dehors de sa zone, m'assure de son entier concours. Quant au comte de Casa-Rojas, ambassadeur d'Espagne à Paris, il m'explique qu'il est difficile d'isoler le problème marocain de l'ensemble du contentieux franco-espagnol. Comment, me dit-il, attendre de l'Espagne en ce domaine une compréhension que nous lui refusons partout ailleurs, notamment en continuant de soutenir les Républicains? (NDLR: la France a accordé l'asile politique et le droit de réunion aux exilés de la guerre civile espagnole. La communauté est fort active, à tout point de vue; ce qui irrite au plus haut point le gouvernement de Franco).L'ambassadeur est rouge de colère lorsqu'il évoque cette matinée où, allant déposer sur la tombe du Soldat inconnu une gerbe au nom du gouvernement du général Franco, il a dû la placer, pour ainsi dire, sur celle que venait lui-même d'y porter le gouvernement exilé. Mon interlocuteur ne s'en montre pas moins fort sensible à ma visite et me promet de s'employer de toutes ses forces à un apaisement... (NDLR: Madrid ne fera rien dans ce sens, mais n'a pas la force politique de s'opposer).Dans l'intervalle de ces obligations officielles, je multiplie également les contacts avec des personnalités privées. Conscient de l'appui que l'opinion publique peut apporter à un renouveau de notre politique au Maroc, je rencontre les responsables de nos grands organes de presse. Avec Pierre Brisson, directeur du Figaro, Beuve-Mery, directeur du Monde, je me sens vite en confiance et, leur ayant indiqué l'esprit dans lequel j'entends accomplir ma tâche, je ne doute pas de pouvoir compter sur leur efficace sympathie. Je ne me doute pas non plus, à vrai dire, qu'elle exigera d'eux tant de courage. Du côté de l'Aurore, en revanche, je ne nourris guère d'illusions. Pourquoi d'ailleurs perdre mon temps à exhorter des porte-plumes? (NDLR: L'Aurore est acquise aux thèses de répression par la force des manifestations en faveur de l'indépendance du Maroc. La thèse est qu'il y a un «bon bled« qui aime la présence française et un «terrorisme urbain« entretenu par l'Istiqlal et quelques traîtres français, comme Lemaigre-Dubreuil qui vient d'être assassiné, ou les syndicalistes; en conséquence, il suffira de réprimer pour rétablir l'ordre colonial antérieur. Deux mois plus tard, c'est le bled qui se révoltera contre la colonisation et entraînera la démission de Grandval).J'ai l'occasion, lors d'un dîner à la Celle-Saint-Cloud chez le président du Conseil, de rencontrer Marcel Boussac. Plus qualifié que moi pour un tel exercice, Edgar Faure met tout son talent, pendant près de trois heures d'horloge, à tenter de convaincre l'ami de Glaoui que le problème du Trône est posé, qu'il serait vain et dangereux de le nier longtemps encore. Peine perdue: «bon bled”, pachas et caïds, fidèle Arafa, infâme Ben Youssef… Aux arguments de Faure, Boussac ne répond qu'une litanie d'airs connus. Après le départ de son invité, le Président, pour me consoler, me fait part de sa certitude qu'il finira par l'amadouer. J'en accepte l'augure. Mais songeant au crédit dont cet homme dispose dans les milieux de la politique et de la presse, à tout ce pouvoir naguère dans l'ombre, mais auquel aujourd'hui de grands chefs militaires prêtent l'éclat de leurs étoiles, je ne puis, en rentrant chez moi, me défendre de quelque angoisse (NDLR: la veille, Grandval a rencontré des militaires dont le maréchal Juin. Presque sans exception, ces militaires ont aussi soutenu la thèse de la force contre les fidèles de Mohammed V et contre l'Istiqlal).. Un gros incidentUn déjeuner auquel m'invite Pierre Lyautey (NDLR: le fils) et qui rassemble, une fois l'an, les anciens collaborateurs du Maréchal, se termine par un incident. Après les allocutions d'usage, convié à prendre la parole, je me permets, sur le ton de la plaisanterie, d'évoquer l'éventualité où mon action aurait à se passer de l'accord gouvernemental. Les deux ministres présents sont un peu gênés, mais ma boutade fait la joie de tous. Quelques heures plus tard, mes propos intempestifs courent déjà les rédactions! La présidence du Conseil, du coup, s'inquiète; le Parlement à son tour s'agite. Une mise au point officielle, plus sérieuse que le délit, me tirera de ce mauvais pas. J'avoue d'ailleurs m'être reproché, sur le moment, mon incartade. Mais à l'heure où j'écris ces lignes (NDLR: après la démission et avant mai 1956, date de la publication quasi confidentielle du présent ouvrage), avec le recul de l'expérience, j'en viens plutôt à regretter de n'avoir pu la mettre en pratique. Que de vies humaines eussent été sauvées, quel service rendu à la France et finalement au gouvernement, si j'avais pu prendre sur moi les décisions qui le paralysaient.. Réformes: Des mots mais pas de contenuJe vois aussi, bien entendu, de nombreux Français du Maroc, qu'un changement de résident attire toujours dans la capitale. C'est du reste l'époque où le Conseil de la République renouvelle leurs représentants. Je félicite les trois élus. Un dîner s'organise, dont je souhaite qu'il groupe les présidents des trois collèges, français et marocains. Mais leurs rapports sont tels, paraît-il, qu'une confrontation serait fatale à la sérénité du repas. Il me semblait, dans ma naïveté, qu'elle en eût fait tout l'intérêt; j'aurai vraiment beaucoup à apprendre! Je sais au moins, dorénavant que je puis inscrire à mon programme le rapprochement franco-marocain: ce ne sera pas un truisme.Je reçois donc séparément les présidents et quelques membres français des collèges. Ce qui me frappe singulièrement au cours de ces conversations avec les représentants officiels de l'économie marocaine, c'est l'obsession qu'exerce sur eux, bien que presque tous en nient l'existence, le problème du Trône. Ils butent dessus à chaque pas. Les questions de fond, en revanche, agricoles ou industrielles, institutionnelles ou conventionnelles, ne semblent guère les intéresser. Quant au terrorisme, objet normal de tous leurs soucis, ils n'imaginent pour le juguler que des méthodes de répression; c'est seulement lorsque la force aura enfin rétabli l'ordre qu'on pourra parler de réformes, dont on se garde bien, d'ailleurs, d'approfondir le contenu, comme si le mot avait en lui-même une puissance magique suffisante pour dispenser d'y mettre un sens.

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