Culture

Quand les Idrissides furent expulsés de la ville de Fès…
Par Mouna Hachim

Par L'Economiste | Edition N°:3313 Le 06/07/2010 | Partager

Il est un fait historique quasiment absent des manuels scolaires, bien que largement décrit dans les chroniques anciennes et transmis sous forme anecdotique de génération en génération lors des veillées familiales: celui de l’expulsion massive des Idrissides de la ville de Fès au Xe siècle de l’ère grégorienne.En cette période de célébration du moussem de Moulay Idris Ier, chef de file de la dynastie idrisside, il serait intéressant de sortir des sentiers battus et d’envisager l’histoire sous son angle le plus insolite. Mais pour mieux comprendre le cours des choses, une brève rétrospective s’impose depuis qu’est arrivé au Maroc, en l’an 787, l’Oriental Idris ben Abd-Allah El-Kamil, ben Hassan, ben Hassan, ben Ali (gendre et cousin du Prophète) échappant ainsi à la persécution abbasside à la bataille d’El-Fakh, près de La Mecque. Deux années plus tard, les tribus amazighes Awraba lui font allégeance et le proclament Imam dans le Zerhoun où la ville de Walili (Volubilis), capitale du roi berbère Juba II et grande cité de la Mauritanie Tingitane, était considérée comme l’une des plus importantes villes du Maroc.Commencent alors ses guerres de conquête et d’islamisation des tribus autochtones et la constitution d’un embryon d’Etat. Mais le poursuivant de sa vindicte, le calife abbasside Haroun Rachid le fait empoisonner par un émissaire après juste trois ans de règne (ou cinq, selon d’autres versions). Idris est alors inhumé dans la localité qui porte désormais son nom, tandis que de son union avec Kenza la Berbère, il a un fils, de naissance posthume. Elu en 803, Idris II s’illustre par l’organisation de l’armée et de l’administration, poursuit les conquêtes de son père et fonde la ville de Fès. A sa mort en 828, il laisse à son tour douze enfants mâles dont huit sont désignés par leur frère aîné Mohamed, au pouvoir à Fès, à la tête de provinces qu’ils administrent en son nom, à la demande de la grand-mère Kenza. C’est ainsi que Omar Ben Idris reçoit en apanage les villes de Tigisas et de Targha chez les Ghomara, ainsi que Sanhaja dans le Habt. Qassim est désigné à la tête de Tanger, Sebta, Tétouan, Basra, Hajar Nesr. Ahmed est nommé représentant de son frère à Meknès, Tadla et le Fazaz au Moyen Atlas. A Daoud revient le pays Houara et ses provinces. Yahya se serait vu attribuer Day dans la province de Tadla. Aïssa aurait eu le gouvernement de Salé et de Wazeqqour auquel on ajoute la Tamesna. Hamza eut pour fief Tlemcen et ses provinces et Abd-Allah Ben Idris, Aghmat, Nfis, pays Masmouda et le Souss selon Ibn Abi Zar‘.Cette partition du royaume entre les fils d’Idris II contribue peu à peu à la division des Idrissides, en butte à des rivalités internes et aux visées expansionnistes des Omeyyades d’Andalousie d’un côté et des Fatimides chiites d’Ifriqiya de l’autre représentés à cette époque par le général berbère Messala ben Habbous El-Meknassi. C’est là qu’entre eu jeu le persécuteur des Idrissides, Moussa ben Abi-l-Afiya, membre de la tribu berbère zénète des Meknassa qui sont venus de l’Est par le couloir de Taza, pour s’installer au IXe siècle dans les riches vallées des oueds Ouislane et Boufekane, profitant de la faiblesse des Idrissides pour fonder les villes de Guercif, de Taza et de Meknès.En 923, alors que Fès est depuis trois ans arrachée par les Fatimides à l’Idrisside Yahya ben Idris, un cousin idrisside, Hassan ben Mohamed surnommé El-Hajjam (le phlébotomiste) surgit depuis le fief familial du Rif, parvient à en chasser le gouverneur Raïhane El-Ketami et à régner sur Fès.Une année plus tard, il livre un combat victorieux contre les troupes d’Ibn Abi-l-Afiya près de Taza où il réussit à tuer 2.300 personnes dont son fils Minhal. Mais la victoire d’El-Hajjam est de courte durée étant défait en 925 à la suite de la trahison de son vizir Ahmed ben Hamdane El-Awrabi. La vengeance d’Ibn Abi-l-Afiya ne se fait pas attendre. Les Idrissides sont non seulement expulsés de Fès mais persécutés là où ils se trouvent. Rejoignant d’abord Basra dans le Gharb, puis la forteresse de Hajar Nesr chez les Soumata dans le Rif occidental, ils créent un petit Etat, suzerain au gré des alliances du moment, soit des Fatimides soit des Omeyyades, avant d’être expulsés par les califes de Cordoue. De son côté, Ibn-Abi-l-Afiya est défait par les Fatimides dont il avait désavoué la cause en faveur des Omeyyades et assassiné vers 973, tandis que ses descendants, maîtres de Guercif, sont plus tard décimés par les Almoravides.Concernant l’exil des Idrissides, le Cheikh Soyyouti Meknassi nous signale que «Sept cents caravanes de Chorfa quittèrent Fès, fuyant vers les monts Ghmara, douze vers le mont Tadla, sept se réfugièrent à Figuig, quatre à Sijilmassa, dix à l’extrême Souss, quatre aux Doukkala, quatre à Tamesna, sept à Auoutat El-Hajj, sept à Ouad Azza, huit à Saqia Hamra, dix en Andalousie».Par peur des représailles du terrible émir lequel, dit-on, aurait massacré en un seul jour quatre cents Idrissides dans la seule région de Beni Mellal près d’un Oued, appelé depuis Oued Chorfa, les Idrissides adoptèrent les noms de leurs tribus hôtes arabes ou berbères comme c’est le cas pour les Oudghriri basés initialement à Figuig. Des dizaines de légendes fleurissent ainsi au sein des familles notamment chez les Kharchafi expliquant que leur ancêtre, fuyant la persécution, aurait quitté Fès pour se réfugier en pleine campagne près de Sebta, ne devant son salut qu’à son abri dans une région couverte de cardons, d’où le nom d’El-Kharchafi. Chez les Beqqali, un des récits familiaux rapporte que ce patronyme aurait été adopté lorsque l’ancêtre, alors enfant, aurait trouvé refuge chez un Baqqal (boutiquier) de la tribu Ghzaoua qui préféra livrer un de ses quatre fils plutôt qu’un descendant du Prophète… Il a fallu attendre le règne favorable des Zénètes Mérinides au XVe siècle, en quête d’une légitimité religieuse à leur pouvoir, coïncidant avec la découverte du tombeau d’Idris II (en 841 de l’Hégire) pour assister au retour de certaines familles idrissides à Fès, faisant même une brève tentative de prise du pouvoir à la fin de ce règne en la personne de Mohamed ben Ali ben Amrane Jouti dont le fief des ancêtres était situé à Jouta dans le Gharb. C’est ainsi que se termine notre histoire qui permet de jeter un autre regard sur l’étendue spacio-temporelle de la présence idrisside, tout en relativisant sa puissance face aux principautés zénètes avec pour principal objectif, l’enrichissante découverte d’un passé méconnu ou oublié.

Retrouvez dans la même rubrique

  • SUIVEZ-NOUS:

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc