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Opus Dei: L'armada du catholicisme

Par L'Economiste | Edition N°:113 Le 20/01/1994 | Partager

L'Eglise catholique a-t-elle son Etat dans l'Etat  ? Fondée en 1928 par l'Espagnol Josemaria Escriva, l'Opus Dei est une puissante organisation religieuse qui se développe avec la bénédiction de Jean-Paul II. Elle souhaite donner aux laïcs une formation spirituelle proche de la perfection chrétienne. Avec plus de 75.000 laïcs, répartis dans 87 pays, l'oeuvre étend son influence dans les principaux secteurs de la vie économique et sociale.

Un pouvoir secret, l'Opus Dei (OEuvre de Dieu) ? Il compte environ 1.500 prêtres et plus de 75.000 laïcs. Son influence s'exerce en Espagne, en Irlande, au Portugal et dans plusieurs pays d'Amérique latine, ainsi que dans de nombreuses régions des cinq continents. On pourrait en revanche parler de pouvoir secret dans le sens où cette organisation dissimule son pouvoir économique - ses "instruments apostoliques"- sous un dense réseau d'entreprises relevant du domaine civil et ce, au nom d'une certaine "illumination particulière" qu'a reçue de Dieu le fondateur de l' OEuvre, Josemaria Escriva, révélation qui, à en croire le témoignage apporté par l'actuel prélat Alvaro del Portillo au cours du procès de béatification d'Escriva, lui serait venue en 1933.

Vue de l'extérieur, l'Opus Dei est une institution qui marche : elle assure la "conduite spirituelle" d'écoles réputées -20.000 étudiants pour l'Espagne à elle seule -, de centres universitaires prestigieux, d'unités de soins de premier plan et de publications connues pour leur grande qualité technique, pour ne citer que quelques exemples. Vue de l'intérieur, l'Opus Dei se distingue des autres ordres religieux en ce qu'elle professe la bonne parole tant à des prêtres qu'à des laïcs, tous étroitement unis sous la même bannière. L'institution se réserve le droit de décider qui sera prêtre, laïc numéraire - les membres de cette catégorie devant rester célibataires et vivre dans les centres de l'OEuvre -, ou laïc surnuméraire ceux-ci pouvant en revanche être mariés et avoir des enfants -, qui occupera des situations intermédiaires ou qui encore se mettra au service - domestique - des autres.

Tous les membres sont tenus de se confesser à un prêtre, ce qui après tout est habituel pour tous les catholiques pratiquants, mais ils doivent de surcroît se soumettre à un contrôle "spirituel", exercé par une structure de directeurs auxquels chacun fait régulièrement des confidences. Par le passé, cette obligation a rendu l'Eglise méfiante, à telle enseigne que le cardinal Jean Villot, secrétaire d'Etat durant le pontificat de Paul VI, a explicitement demandé des garanties à l'Opus Dei afin qu'il ne contraigne pas ses membres à rapporter des affaires connues de ses représentants auprès du Saint-Siège et d'autres institutions religieuses.

L'un des devoirs essentiels de tous les membres de l'OEuvre consiste à débusquer de nouvelles vocations et, une fois cet objectif atteint, à éviter que lesdites vocations ne "s'égarent". Pour l'OEuvre, l'âge de la majorité constitue une période-clef : aux jeunes gens et jeunes filles qui passent le cap, elle propose de quitter le foyer familial et de rejoindre leur nouvelle famille. L'institution est tellement soucieuse de les maintenir sous sa coupe qu'elle n'hésite pas à recourir à un certain degré de coercition morale.

C'est ainsi que Concepcion Aldea, directrice du centre Azahara (Grenade) est allée trouver la garde civile le 26 juillet 1989, accompagnée d'un prêtre et d'une autre femme, pour dénoncer un couple sévillan accusé d'avoir "détenu illégalement leur fille Montserrat, âgée de 20 ans. En réalité cette dernière avait décidé de retourner chez elle au terme de deux années d'internement dans les centres de l'OEuvre. La jeune fille a dû convaincre les gardes qu'elle avait rejoint ses parents de son propre gré. Pour avoir agi de la sorte, elle a reçu plusieurs avertissements de "condamnation éternelle", et n'a pu retrouver la sérénité qu'après une visite au cardinal Jubany, lequel l'a assurée qu'elle pourrait retrouver le chemin de Dieu sans emprunter celui de l'Opus Dei.

On est librement admis au sein de l'OEuvre, mais on ne la quitte pas aussi facilement. Si l'on en croit le témoignage d'anciens membres, certains des droits que la société civile reconnaît à ses citoyens doivent être laissés à la porte des centres de l'institution.

L'OEuvre répète à l'envi que ses membres se soumettent au règlement volontairement, sans la moindre contrainte. Comment pourrait-elle tolérer le moindre doute alors que son fondateur lui a laissé ce message : "Nos Statuts sont saints, perpétuels et inviolables" ? Et comment peut-elle professer ses préceptes sans discrimination et sans tension aucune aux riches et aux pauvres, aux Européens occidentaux élevés dans une culture fondée sur les Droits de l'Homme et aux Africains, issus de sociétés tribales ? Car le fondateur lui a laissé cet autre message : "si, une fois que le Seigneur m'aura rappelé à Lui pour me faire rendre des comptes, n'importe lequel de mes fils, dans un quelconque endroit, voulait donner une connotation nationaliste à l'Opus Dei - créer un Opus Dei irlandais, un Opus Dei français, un Opus Dei espagnol, etc. -, je sortirais de ma tombe pour frapper d'anathème cet esprit mauvais, instigateur d'une division diabolique de notre famille".

Le "contre-la montre" du Vatican

L'Opus Dei a eu quelques difficultés à faire son chemin au sein du Vatican durant les pontificats de Jean XXIII et Paul VI. C'est en revanche à cette même époque que son influence a atteint son apogée en Espagne : le régime franquiste, à qui le soutien des phalangistes et des militaires de la guerre civile ne suffisait pas, a en effet bénéficié de l'appui de l'intelligentsia de l'Opus Dei. Dès lors, Escriva a entrepris d'étendre son OEuvre dans le monde entier. Le déclin de l'Opus en Espagne, concomitant avec la mort de Franco, a été compensé par un retour en grâce auprès du Saint-Siège. Jean Paul II a obtenu un immense soutien de la part de l'Opus Dei, comme en témoignent les nombreuses banderoles portant la devise "Totus Tuus" qui sont brandies par les membres de l'OEuvre lors des voyages du Pape, et la convergence de leurs points de vue lorsqu'il s'est agi d'étendre l'influence catholique en Europe de l'Est durant les années décisives de la débâcle des régimes communistes. Le Pape non plus ne s'est pas montré indifférent à l'OEuvre. Il en a fourni la preuve irrévocable l'année dernière en portant son fondateur Josemaria Escriva de Balaguer au rang des bienheureux, au terme d'un procès orchestré par le Vatican qui s'est avéré un véritable "contre-la-montre" .

L'étude approfondie du dossier de ce procès fait éclater au grand jour le caractère polémique de la béatification. L'actuel numéro 2 de l'OEuvre, Javier Echeverria, avait lancé une série d'accusations devant un tribunal du Vatican protégé par le secret des délibérations contre l'ancien secrétaire général de l'institution et plus haut responsable de l'Opus en Espagne, Antonio Pérez Tenessa, lui reprochant d'avoir tenté de "faire sécession" vis-à-vis de l'état-major de l'OEuvre à Rome. Sans le dire explicitement, il faisait référence à l'époque où l'Opus avait placé plusieurs des siens au Banco Popular, acheté le premier journal qu'elle ait jamais contrôlé, El Alcazar, fondé l'Université de Navarre et manoeuvré, essentiellement par le biais de l'amiral Carrero Blanco, pour obtenir du général Franco qu'il nomme ses hommes aux postes-clefs du gouvernement. C'est également l'époque à laquelle Escriva multipliait les recommandations en vue de développer rapidement l'OEuvre, sans s'arrêter aux moyens pour y parvenir, et où il refusait d'être associé aux responsabilités que devaient publiquement assumer d'autres membres.

Acculé par ces contradictions, Pérez-Tenessa a été contraint de donner sa démission et s'est retiré dans une église de l'OEuvre à Madrid, d'où il a pu s'échapper quelques années plus tard. Il s'est alors marié pour empêcher Escriva de vouloir le retenir plus longtemps. Quand le Vatican a ouvert le procès de la béatification, seule la version des plus hauts responsables de l'OEuvre, Alvaro del Portillo et Javier Echeverria, a été retenue, à l'exclusion de toute variante, pas même celle de l'accusé.

L'OEuvre et le Roi

L'OEuvre n'a jamais retrouvé l'influence politique dont elle jouissait en Espagne pendant les années soixante. Certains de ses membres se targuent d'avoir concouru au rétablissement de la Monarchie. Javier Etcheverria, déjà cité, a révélé que dans des lettres envoyées à Juan de Bourbon et de Battenberg et à Juan Carlos, Escriva disait de sa famille qu'elle était "traditionnellement attachée à la Monarchie", en même temps qu'il précisait que l'Opus"ne prendrait jamais position politiquement". Cette déclaration est intéressante, notamment à la lumière des plaintes formulées par un membre éminent de l'OEuvre, Laureano Lopez Rodo, à l'encontre de Juan Carlos, accusé de ne pas lui avoir confié la tête du gouvernement ni aucune autre fonction importante lors du rétablissement de la démocratie. Dans ses Mémoires, Lopez Rodo regrette que "les campagnes de presse et les commérages de ceux qui ont essayé d'établir une collusion entre l'OEuvre et la politique l'aient influencé [le roi]". C'est essentiellement au sein du Partido Popular qu'un tel rapprochement entre Opus Dei et politique est en cours. 

Joaquin Prieto, El Pais (Espagne)

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