Enquête

L'Université Al Akhawayn un an après : Le prix de l'enseignement nouveau

Par L'Economiste | Edition N°:197 Le 28/09/1995 | Partager

Les deux ministres, de l'Education Nationale et de l'Enseignement Supérieur, affirment qu'il y a un "prix" à payer pour réformer notre système tant décrié(1). L'Université d'Ifrane est désormais un bon laboratoire des mesures douloureuses qu'il faut prendre pour un enseignement de qualité: sélection, paiement, pédagogie interactive, accès à l'anglais.


Une sortie dans la forêt pour voir les singes, la projection de Jurassic Park ou les informations sur Sky News, tout est support pour apprendre l'anglais. Et comme il faut d'abord maîtriser la langue des campus américains pour étudier, l'Université Al Akhawayn a mis de gros moyens dans son "language center": matériel audiovisuel, avec écrans TV individuels, enseignants "natifs", pédagogie individualisée.
Pour leur part, les étudiants investissent argent et temps pour mettre à niveau leur Toefl. Sur les 289 étudiants admis en janvier 1995, ils étaient 134 à travailler leur anglais un ou deux semestres.
Cette langue n'est pas un luxe, mais le premier prix à payer.
Ce fut le premier pavé dans la marre de notre enseignement calqué sur le système français ou par l'arabisation.
Les deux langues paraissent alors quelque peu dépassées, et il suffit d'aller au bookstore de l'Université d'Ifrane pour s'en convaincre. Les derniers manuels américains d'intelligence artificielle ou de marketing (illustrations des dernières créations publicitaires!) ne seront pas traduits avant des années.

La reconversion linguistique n'effraye pas ces jeunes étudiants, qu'ils soient issus du Bac marocain ou du Bac français, ici surreprésentés avec 20% des effectifs.
Quelle que soit leur origine scolaire, les étudiants subissent la dure loi de la sélection à l'entrée: un autre prix que l'Université publique refuse de payer pour relever le niveau. En janvier, 289 étudiants ont été admis sur 835 postulants, soit 1 sur 3. La sélection a été aussi stricte pour l'admission des 450 étudiants pour cette rentrée de septembre, et pour la centaine qui commenceront en janvier 1996. Elle consiste en une étude de dossiers, des notes, et un entretien individualisé. Car le système secondaire, avec ses notes et ses mentions, n'est pas cru de manière absolue: il peut être défaillant, étouffer un potentiel qu'il faut découvrir, laisser développer.

La sélection organisée


Quant au "piston", il semble avoir trouvé ici un écueil: les étudiants affirment "même s'il arrivait à rentrer, un pistonné ne tiendrait pas un semestre. A quoi bon essayer alors". Le président de l'Université oppose à cette pratique un mépris agacé aux interventions de toutes sortes. "C'est la sélection saine et organisée, opposée à la sélection injuste, par l'échec, qui règne dans le système public".
Ce choix au mérite s'applique autant aux étudiants qu'aux professeurs. Le recrutement sur titre est passé aux oubliettes. Les professeurs (65) appelés à enseigner en anglais, sont, pour la plupart, titulaires de PHD. Leur liste et leurs diplômes, sont affichés: c'est un vrai voyage au pays des Westerns, entre l'Université de l'Oklahoma, du Nouveau Mexique et du Texas, qui a aidé à la conception.
Des Marocains sont "rentrés" des Etats-Unis à l'occasion et les enseignants étrangers constituent le tiers des effectifs. Le brassage a été voulu pour éviter la sclérose scientifique et pédagogique.
Les salaires ont été négociés, individualisés, "l'homogénéité" étant une tare à éviter. Mais les salaires sont entourés d'un certain secret: dommage que le tabou n'ait pas été brisé jusqu'au bout.
Quoi qu'il en soit, le salaire a un prix: le travail et la disponibilité. Les absences et les dérobades du public n'ont pas de place ici. Chaque professeur doit assurer 3 matières, de 3 heures hebdomadaires chacune. Pour chaque matière, il doit assurer 3 heures de "bureau", fixées et affichées, au cours desquelles il doit recevoir les étudiants pour des explications personnalisées. Il sert aussi d'"advisor", de conseiller à un certain nombre d'entre eux.
Sur le campus d'Ifrane, on est enseignant à plein temps ou on ne l'est pas. Les professeurs habitent d'ailleurs sur le campus.

Une solution financière pour chacun


Autre épreuve que refuseraient nos universitaires: l'évaluation... par les étudiants. Ceux-ci notent le contenu du cours, son suivi: car les thèmes sont programmés, jour par jour en début d'année, pour une préparation préalable par l'étudiant sur la base d'un manuel.
L'étudiant est d'autant plus motivé à exiger de son professeur qu'il paye près de 70.000 DH par an, scolarité et hébergement compris. Ce montant ne couvre que 25 à 30% du coût des études à l'instar des universités américaines qui sont subventionnées par des fondations ou leurs Etats.
Cependant, ce prix à payer ne doit pas être un handicap à l'accès. "L'Université doit trouver une solution financière à tout étudiant admis sur le plan académique", assure le président.
Sur ce principe, 20% des étudiants reçoivent une aide personnalisée non homogène, allant d'une bourse à un travail sur le campus.

Pour les plus courageux, il y a le restaurant géré par Eurest. Pour les candidats à l'érudition, la bibliothèque peut offrir quelque job: elle est conçue pour recevoir 200.000 ouvrages.
Le chiffre pourrait être revu à la baisse avec les réseaux de "bibliothèques" électroniques.
En attendant la livraison de tous les livres, l'Université est d'ailleurs branchée sur Internet, par câble spécial avec la France.
Au Maroc, pays qui attend son nud pour se brancher sur le réseau des réseaux, c'est un must technologique, au même titre que la station Unix de la Faculté de Sciences et d'Ingeniering.
L'informatique, les réseaux, des professeurs venus d'Amérique, une pédagogie interactive... tout est là pour que l'esprit s'épanouisse, surtout qu'il est libéré des contingences matérielles. Les étudiants sont nourris, logés, sur un campus bien gardé, où règne la sérénité. Rien à voir avec les facultés surpeuplées où l'étudiant s'angoisse pour sa place dans l'amphithéâtre, l'examen et son avenir.
Ici, les golden boys (et "girls" qui constituent la moitié de l'effectif) ont le sentiment d'être privilégiés mais n'attrapent pas la grosse tête. Ils ne regrettent qu'une chose: "un peu d'ennui quand on a fini de travailler". C'est un prix à payer. Mais en tout grand bûcheur sommeille un petit fêtard.

Khalid BELYAZID


Une école pour l'Université


Une école sur le modèle américain a été créée à Ifrane dans le sillage de l'Université. Conçue à l'origine pour les enfants du corps enseignant, tenu d'habiter sur place, elle peut accueillir d'autres élèves moyennant 24.000DH par an. Pour cette première année, l'école accueille 18 élèves encadrés par 7 professeurs dans 16 classes.
Le tout sent encore le neuf, les grands espaces américains. L'école disposera d'un laboratoire informatique et de beaux espaces de jeu.
Comme la clinique adjacente, elle est une composante de la fondation Al Akhawayn qui devrait générer des revenus à l'Université complémentaires aux frais de scolarité.
Rappelons que l'Université possède, outre son centre de langue, trois facultés: Business, Administration, Humanities and Social Sciences, Sciences and Enginering. Le diplôme de Bachelor est délivré après 4 ans (2 semestres: janvier-mai et septembre-décembre, avec possibilité d'une session intensive juin-juillet).
Le Master est ouvert aux diplômés Bac+4 qui justifient d'au moins une année de vie active.
A ce jour, c'est la School of Business Administration qui connaît le plus de succès avec 200 étudiants en BBA et 35 en MBA.
Parallèlement, trois centres de recherches autonomes en Etudes Stratégiques, Etudes Islamiques et Ressources Naturelles sont en cours de gestation.

Khalid BELYAZID


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