Culture

Les Béni Ghaniya, princes almoravides des îles Baléares
Par Mouna Hachim

Par L'Economiste | Edition N°:3318 Le 13/07/2010 | Partager

En cette période estivale, propice à l’évasion, la tentation est grande de larguer les amarres à destination d’un voyage insulaire, bercé par les flux de la mémoire, du temps où les Béni Ghaniya almoravides gouvernaient les îles Baléares.Tout le monde connaît le règne glorieux des Almoravides, maîtres d’un vaste empire avec Marrakech pour capitale. Berbères nomades, parents des Touaregs, nomadisant entre le sud du Maroc et le Niger, les Almoravides sanhajiens s’étaient réunis au XIe siècle sous l’impulsion du chef religieux Abd-Allah ben Yacine qui s’était retiré avec une poignée de fidèles dans un Ribat, sorte de monastère militaire situé sur une île du fleuve Sénégal (ou sur l’île de Tidra en Mauritanie selon d’autres versions). Ses disciples n’avaient pas tardé à atteindre les mille, appelés par leur chef El-Mourabitoun, dits Almoravides selon une forme hispanisée. C’est ainsi qu’avait commencé la conquête des tribus alentours, la collecte des impôts légaux servant à l’armement, la nomination d’un chef de guerre à la tête d’une confédération de tribus, l’islamisation des populations sahariennes et la formation peu à peu d’un empire qui s’étendait du fleuve Sénégal à l’Espagne et de l’Atlantique à Alger.Admirés pour leur souffle vivifiant et pour leur apport civilisationnel, critiqués pour leur excès de rationalisme, les Almoravides sont supplantés à la tête de l’empire par les Almohades issus des montagnes du Haut-Atlas.Alors que Marrakech est prise en 1147 et les représentants de la lignée almoravide massacrés, une famille almoravide, appelée Bani Ghaniya, originaire de la tribu saharienne de Messoufa continuait à gouverner les Îles Baléares.Il convient alors de faire connaissance avec ces îles de la Méditerranée occidentale, appelées par les auteurs arabes «Jouzour Charq al-Andalous». Parmi elles: Palma de Majorque, dite par les Arabes «Madinat Mallorca» dont le poète du XIe siècle Ben Al-Labbana Al-Andaloussi vantait ainsi les mérites: «C'est un pays auquel la colombe a prêté son collier,Et que le Paon a revêtu de sa robe de plumes,On dirait que les cours d'eau y sont vin,et que les patios des maisons sont des coupes… »Autre île d’importance: Minorque (Madinat Manorka) louée pour sa fertilité notamment par le géographe Al-Zuhri au XIIe siècle. Comment ne pas citer également la célèbre Ibiza (La Yabisa des Arabes) décrite notamment par le géographe Al-Idrissi dans sa Nuzhat Al-Mushtaq. Ainsi que d’autres îles comme Fromentera, Cabrera, Dragonera, …Vu leur position stratégique en Méditerranée, les Îles Baléares ont connu successivement la conquête phénicienne, romaine, vandale, byzantine et musulmane. En 707, c’est la date du premier débarquement des troupes à partir de Tunis, débouchant sur la conclusion d’un accord de coexistence pacifique avec les populations de l’archipel.Deux siècles plus tard, exactement en l'an 903, les îles Baléares sont intégrées à la dynastie omeyyade suite à l’expédition menée depuis Cordoue par Issam Al-Jawlani qui en fut nommé gouverneur.Plus tard, avec la dislocation du Califat de Cordoue et la naissance sur ses ruines des royaumes de factions (Moulouk Tawaïf, en espagnol Reyes de Taïfa), Majorque la plus grande des îles Baléares releva de la dynastie ‘amiriya de Denia, lorsqu’une importante flotte composée de cent-vingt-cinq navires, dirigée par l’émir Mujahid Al-Muwaffaq Al-‘Amiri s'empara en 1015 des Baléares, puis de la Sardaigne.Les chrétiens de l’archipel sont alors si peu nombreux que les évêchés de Minorque et de Majorque sont supprimés et les chrétiens des Baléares rattachés à l’évêché de Barcelone comme le souligne le professeur de civilisation arabe, Dominique Urvoy qui précise dans ce cadre que ce n’est pas par fanatisme de la part de Mujahid, mais à cause du peu d’importance des chrétiens au XIe siècle.En cette période instable de rivalités intestines, la Taïfa de Denia ne tarda pas à être conquise en 1076 par la Taïfa de Saragosse, avant que les îles Baléares ne soient conquises en 1115 par le roi almoravide Ali Ben Youssef Ben Tachfine. Cet événement survient à la suite de l’expédition dirigée par une coalition de Pisans et de Catalans contre Majorque dans le but de libérer des prisonniers chrétiens tombés entre les mains des pirates des Baléares débouchant sur huit mois de siège devant Majorque et l’appel à l’aide lancé par les populations musulmanes.L’archipel est ensuite confié aux représentants Béni Ghaniya qui tiennent leur nom de leur mère, parente du sultan Youssef Ben Tachfine et épouse de Ali Ben Youssef Al-Messoufi. De leur union sont issus Yahya Ben Ghaniya, commandant des forces almoravides en Espagne, mort en 1149 lors du siège de Grenade par les Almohades et Mohammed Ben Ghaniya nommé en 1126 gouverneur des Baléares. Il est succédé par son propre fils Ishaq, puis par le fils de ce dernier Mohammed qui est révoqué en 1184 après avoir reconnu la suzeraineté des Almohades. C’est ainsi qu’il est remplacé par son frère Ali qui déplaça la rébellion contre les Almohades en Afrique du Nord en alliance avec les turcomans de Tripolitaine et avec les bédouins Béni Hilal qui furent d’ailleurs déportés pour cette raison dans les plaines atlantiques par les sultans almohades. Les villes de Bougie, Gafsa, Alger Miliana sont ainsi prises avant que Ali Ben Ghaniya ne soit assassiné en 1188 près de Tozeur. Son frère et successeur Yahya poursuivra longuement le combat mais ne saura résister à la reconquête almohade des Baléares menée en 1203 par le sultan Muhammad an-Nasir.Ceci dit, la mainmise almohade sera de courte durée. En 1228, dans le cadre de la Reconquista, une expédition de 15.000 hommes et de 1500 chevaux est organisée conjointement entre les chevaliers aragonais et les chevaliers catalans avec à leur tête, Jacques Ier, roi d’Aragon, comte de Barcelone et seigneur de Montpellier. Palma de Majorque est prise d’assaut en 1229 et ses habitants massacrés, alors que l’autre patrie fut réduite en esclavage ou prit le chemin de l’exil en Afrique du Nord, comme plus tard le reste de la population de l’archipel, laissant la voie à une immigration principalement catalane. La légende rapporte que le grand nombre de cadavres jeté à l’air libre provoqua une épidémie qui ravagea l’armée victorieuse en proie à des querelles concernant la répartition du butin. Après Majorque, Ibiza est prise en 1235, Minorque où régnait le clan du Raïss Qaraqouch est soumise à son tour en 1287 et tout l’archipel réuni à la couronne d'Aragon en 1343, mettant fin à plusieurs siècles de présence musulmane dont on peut encore contempler les vestiges…

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