Tribune

L'enseignement : Coupable ou victime?

Par | Edition N°:150 Le 20/10/1994 | Partager

Par Nacer CHRAIBI*

Le système d'enseignement pose certainement problème, mais sa "crise" n'est que le reflet d'une société en mutation qui a des difficultés à définir ses priorités et ses valeurs. Un professeur de médecine analyse les grands symptômes que sont la sélection et l'arabisation.

L'enseignement marocain est critiqué depuis longtemps par les différents intervenants ou partenaires.

Les défauts du système sont trop connus pour qu'il soit nécessaire de les énumérer. La généralisation est loin d'être atteinte, puisque 50 à 60% des jeunes Marocains ne sont pas encore concernés par l'enseignement. Ce pourcentage est dramatique en ce qui concerne les jeunes enfants de sexe féminin en milieu rural. La lutte contre l'analphabétisme et l'illétrisme est loin d'être un succès. Les déperditions, les redoublements et les exclusions touchent une population encore trop importante. Seuls 2 à 3% des enfants admis à l'enseignement fondamental arriveront à décrocher un diplôme universitaire dont la valeur reste à démontrer.

L'arabisation ne fait pas l'unanimité. Son instauration dans les années quatre-vingts a été suivie d'une migration massive des enfants de familles aisées dans les écoles de la mission française et créé une frustration importante chez ceux qui n'arrivent pas à y faire admettre leurs enfants.

La gratuité est réelle mais coûte 25 à 30% du revenu national pour un résultat contesté.

L'enseignement a pour finalité l'apprentissage de la langue maternelle, la transmission d'un système de valeurs, d'une culture nationale et en dernier la formation à un métier.

L'Initiative Royale de réunir une conférence nationale est un élément qui a déjà contribué à ouvrir le débat, à sensibiliser l'opinion publique à certains aspects du problème et permettra d'étudier les divers aspects techniques.

La majorité des intervenants situent le problème à ce niveau: financement, programmes, manuels, horaires, encadrants, etc... Or, si l'enseignement est dans le désarroi, c'est peut-être que la société marocaine elle-même n'est plus à même de lui donner les orientations indispensables.

L'arabisation

L'arabisation était une réaction naturelle face à la tentative du protectorat de remplacer la langue arabe par le français. Il était légitime, après l'Indépendance, d'imposer l'arabisation et la marocanisation. Mais ce débat est-il aujourd'hui toujours aussi pertinent?

L'arabe est la langue maternelle naturelle d'un pays arabo-musulman comme le Maroc. Il est impossible qu'un Marocain puisse remettre en question cette conception, pas plus qu'il ne serait convenable qu'un Français demande que l'anglais devienne la langue officielle des études en France, à cause de sa prééminence dans la communauté scientifique internationale?

La langue maternelle est le vecteur naturel d'apprentissage des valeurs et des traditions nationales. Par contre, s'ouvrir aux langues et cultures étrangères ne signifie pas une perte d'identité. L'ère des sociétés repliées sur elles-mêmes est révolue. Les écrivains maghrébins d'expression française ont contribué à l'enrichissement de la culture dans leurs pays respectifs et à mieux le faire connaître à l'étranger. La connaissance, non seulement de la langue de l'autre, mais aussi de sa culture, est devenue indispensable. Dans ce débat, il n'y a pas d'un côté les tenants de l'arabisation et en face ceux qui veulent supprimer son utilisation. L'arabisation est irréversible. Le problème est que l'instauration de l'arabisation a été, volontairement ou non, associée à un affaiblissement de l'enseignement du français dans nos écoles, sans parler de l'enseignement des autres langues, qui est quasi-inexistant.

Gratuité de l'enseignement

Il faut accepter d'en discuter en toute transparence et que les tenants de l'arabisation exclusive de l'enseignement donnent l'exemple en mettant leurs enfants dans les écoles publiques. Ce choix ne signifiera pas pour autant qu'ils ont raison, mais il sera au moins un témoignage de leur sincérité. Les autres langues, dont le français, mais aussi l'anglais, l'allemand, l'espagnol, etc..., peuvent être proposées au choix des parents et des enfants, en fonction des préférences et des objectifs d'avenir de chacun, dans le cadre d'un enseignement de qualité.

Certains remettent en question la gratuité de l'enseignement en arguant de l'importance de l'enveloppe budgétaire et de la difficulté de faire face aux besoins. D'autres pays, affectant moins d'argent en terme de PIB, ont obtenu de meilleurs résultats. Il y a donc manifestement, non seulement un problème d'allocation, mais aussi d'utilisation des ressources.

Tout enseignement doit-il pour autant être gratuit? Les rapports de la Banque Mondiale et les différentes études consacrées aux pays en voie de développement ont montré, dans d'autres domaines, que les subventions accordées pour améliorer le niveau de vie des groupes à faible revenu profitent davantage à ceux qui n'en ont pas besoin. Il serait étonnant que l'enseignement soit une exception. Pourtant, tant que la société marocaine n'est pas capable d'identifier correctement les revenus individuels des ménages, et que les Marocains n'ont pas appris la nécessité de contribuer librement aux dépenses sociales selon leurs moyens, exiger le paiement des prestations scolaires reviendrait avec certitude à léser les familles les plus démunies. Il s'agit là moins d'un problème technique que de culture. Quand la société marocaine sera devenue plus transparente, il sera possible d'exiger que chacun contribue selon ses moyens. Cela permettrait, non de libérer des ressources, mais de les affecter à une amélioration qualitative de l'enseignement.

Sélection

Si la majorité des Marocains sont absolument opposés à tout processus de sélection, c'est parce que nous pratiquons la forme la plus dure qui soit: il y a quelques rares élus; les autres sont rejetés du système sans aucune solution alternative. La sélection est nécessaire pour obtenir un résultat de qualité, mais elle doit s'accompagner de passerelles entre les différents cycles et cursus pour qu'un échec n'entraîne pas la perte définitive de plusieurs années de scolarisation et que chacun puisse vivre dignement quel que soit son niveau de qualification.

Autonomie de l'enseignement

La société moderne est en constante évolution, caractérisée par une vitesse de changements et de transformations inégalés dans l'histoire humaine. Seuls réussiront à survivre les sociétés capables de s'adapter rapidement à toute situation nouvelle. Un système centralisé dans lequel aucune initiative n'est laissée à la périphérie et où toute demande de changement doit grimper une filière hiérarchique complexe est inadapté, car les délais de réponse sont trop lents. La revendication d'autonomie du syndicat de l'enseignement supérieur répond à ce besoin d'innover et de changer rapidement pour pouvoir adapter l'enseignement de manière efficace.

L'enseignement doit-il donner une culture générale ou une formation spécialisée? Les deux systèmes coexistent dans tous les pays. Il appartient à l'Etat de donner les grandes orientations du système éducatif en fonction des choix nationaux. Mais il appartient aux enseignants de choisir les méthodes à utiliser en fonction d'un certain nombre de paramètres.

Projet de société

Les problèmes de l'enseignement au Maroc reflètent la problématique d'une société en pleine mutation. Quelles valeurs privilégier, quelle formation donner aux enfants pour leur garantir un avenir, quel avenir espérer pour ces enfants? C'est le débat fondamental qui commence à émerger et qui peut se résumer en l'absence d'un projet de société compatible avec les données réelles du monde où nous vivons, compatible avec les aspirations des jeunes.

La dégradation de la situation économique et la pauvreté des discours idéologiques ont poussé beaucoup de jeunes citoyens arabes dans les bras de l'intégrisme. La jeunesse marocaine est actuellement caractérisée par le scepticisme et la résignation. Les tentatives de migration vers l'Europe l'année dernière, à travers le Détroit, malgré les difficultés et les risques du voyage, sont un éminent témoignage de leur désespoir. Il est heureux que ce mouvement se soit arrêté, mais il faut prévenir une réapparition de ce phénomène en traitant le problème à la source.

Le paysage socio-politique marocain est caractérisé par la pauvreté du discours. Les partis politiques ne semblent exister qu'en période électorale pour tomber en léthargie aussitôt après. Leur discours est habituellement clientéliste, limité aux événements conjoncturels, à la critique de l'autre. Il reste encore à voir émerger un programme politique complet prenant position sur les grands problèmes de la société: enseignement, santé, logement, emploi, protection sociale, etc..., capable de mobiliser et de redonner espoir aux jeunes. Un programme détaillé, plutôt que les voeux pieux et les généralités habituelles. Quant à l'enseignement lui-même, il n'est et ne sera jamais qu'un instrument au service d'un projet de société que les spécialistes de l'enseignement peuvent adapter en fonction des orientations et des moyens disponibles.

*Professeur à la Faculté de Médecine de Casablanca.

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